Ivre, elle répond à un article d’Acrimed

http://www.acrimed.org/Est-il-permis-de-critiquer-le-journalisme-dans

Je suis formatrice radio à l’ESJ-Pro (qui soit dit en passant n’est pas l’une des quatorze écoles de journalisme reconnues) et j’ai lu, avec grand intérêt, votre témoignage. Je l’ai même lu au moins cinq fois.

Je n’ai pas assisté à cette rencontre, ce « speed-dating ‘une heure pour convaincre’ » que vous racontez. Je n’ai donc à juger ni du fond, ni de la forme de cet échange.

Je ne vais pas non plus juger votre point de vue selon lequel, non il est n’est pas permis de critiquer le journalisme dans une école de journalisme. Mais je vais y apporter le mien, de point de vue. Et pour reprendre cette agaçante formule qu’on lit sur Twitter « mes propos n’engagent que moi ».

Parce que je ne suis pas téléguidée en haut lieu pour vous écrire et surtout parce que c’est de moi dont il va s’agir, ici.

……Ça y est, encore une journaliste du systaiiiiime qui va s’émouvoir qu’on critique son petit métier, sa petite façon de faire et qui va nous expliquer qu’on est des méchants militants, qui ne respectent même pas les bases du code de déontologie des journalistes……

Ben nan.

Même pas.

Et loin de là même.

Ce que vous soulevez ici, c’est une question qui anime ma petite personne depuis des années. Un débat nécessaire et des questions sans fin sur les médias, ceux qui les dirigent, ceux qui les alimentent et ceux qui forment ceux qui vont les alimenter.

J’avais 22 ans quand François Ruffin a sorti Les petits soldats du journalisme.

J’étais en 2e année d’une école reconnue de journalisme, l’IUT de Tours, aujourd’hui rebaptisé EPJT, école publique du journalisme de Tours.

J’avais 22 ans, j’étais naïve et inexpérimentée mais je n’avais pas très envie de faire partie de ces fantassins de l’information décrits dans le livre, pas envie d’en arriver à éprouver plus de honte que de fierté à être journaliste.

Et puis je suis entrée dans le monde du travail. Et puis, sept ans plus tard, je me suis aperçue que j’étais précisément en train d’éprouver plus de honte que de fierté. C’était l’année 2011. Je venais de me faire copieusement engueuler parce que j’avais ouvert mon canard de midi sur la Syrie, et pas sur la santé de Johnny, qui venait d’être opéré. C’est ce jour-là que j’ai décidé que c’en était trop pour moi. Que ça n’était pas (plus) pour moi.

……Mais pourquoi elle nous raconte sa vie ? Elle veut une médaille ? Un Pulitzer ? …….

Non, je vous raconte juste une infime partie du contexte. Celui qui m’a amenée devant les portes de l’ESJ-PRO pour proposer mes services, pour des formations ponctuelles en radio.

Celui qui fait que, depuis maintenant cinq ans, j’invite et j’encourage les alternants de l’ESJ-PRO à réfléchir, à avoir un regard et une écoute critique, à se demander pour -reprendre votre formule- si un journaliste local « est fatalement un supplétif de la chambre de commerce ou de la préfecture de police ».

On le sait, ils le savent, certains médias -qui les feront vivre- vont exiger qu’ils le soient.

On le sait, ils le savent, ils vont bouffer du micro trottoir (« il fait chaud en hiver / il fait froid en hiver », « la crèche de noël, bonne ou mauvaise idée ? », « le centre d’accueil des migrants, pour ou contre ? »)

On le sait, ils le savent, on va attendre d’eux « de la couleur », « de l’ambiance », du « bien gratiné », du « concernant » et du « clivant ».

On le sait et ils le savent, ça existe.

Comme il existe des millions d’autres façons de faire, de dire, de raconter, de dénoncer, de travailler. Comme la vôtre par exemple.

Et de la même manière que vous défendriez votre travail devant des contradicteurs, je défends ici le mien.

Mes « élèves », je les supplie de ne pas tomber dans la facilité du poncif (« Les commerçants sont déçus », « Les enfants avaient des étoiles dans les yeux » ou encore « Le vin chaud a un goût de cannelle »).

Et aussi, on discute.

Souvent. Beaucoup.

Récemment, avec mon groupe radio (qui était présent à votre échange) on a eu un débat sur le traitement des faits divers, sur ce qui est parfois demandé par les red’chefs et qui est très gênant.

Vous écrivez : « et on aurait pu ajouter : sans que ça ne vous pose problème » quand vous évoquez les méthodes de caméras cachées pour filmer des dealers. Et bien, croyez-le ou pas, mais oui, ça pose problème à certains d’entre eux. Il y a même déjà des tas de choses qui leur posent problème et question.

Et c’est là où je veux en venir, au fond.

Si je vous écris, ce n’est pas pour me faire mousser, m’auto-congratuler et vous montrer à quel point les écoles de journalisme sont foooormidables.

Je vous écris parce que ça me chiffonne, les récits sans nuance. Certes, vous vous interrogez mais la réponse est assez nette, dans votre témoignage.

Alors si je vous écris, c’est pour vous dire que OUI dans leur cursus, ils ont entendu critiquer les médias, ils ont même le droit d’apporter leur point de vue, quel qu’il soit. C’est pour vous dire que NON, Pujadas, Salamé et Demorand ne sont pas portés en héros, chaque matin.

C’est sûr que c’est facile et tellement drôle à imaginer :

« allez, petits journalistes en herbe, ce matin on va apprendre à ne surtout pas rebondir quand Nicolas Sarkozy vous bâche devant des millions de personnes parce que vous avez osé lui poser une question sur Takieddine ! Et ensuite vous irez tourner des sujets sur la grogne des taxis, le malaise des infirmières et les naufragés de la route !! Et ajoutez-y des clichés et des lieux communs pour plaire à la ménagère ! Et pour finir la journée, on fera un papier sur le SMS de Rachida Dati à Brice Hortefeux que révèle Médiapart. Mais on va faire le buzz en se marrant sur les insultes qu’elle lui adresse, hein ! On ne va pas parler du fond, des révélations hallucinantes de Mediapart ! »

Tout est beaucoup plus nuancé et moins caricatural que ça.

Vraiment, ça me chiffonne, les récits sans nuance.

Vous faites référence, à la fin de votre témoignage, au billet Pourquoi il faut haïr les journalistes de Guillaume Erner (Charlie Hebdo, 5/11/2016)

Je vais faire comme vous, en citant un autre passage :

« Il y a une dizaine d’années, à l’époque du référendum sur la Constitution européenne, Jean-François Kahn avait proposé, déjà, de rebaptiser les journalistes des « bullocrates ». Comme quoi on n’est jamais mieux corrigé que de l’intérieur de la profession. La critique visait alors l’homogénéité apparente de la « classe journalistique », qui se prononçait publiquement en faveur du « oui », pour se révéler en décalage avec une France noniste. À ceci près que la condamnation unanime ne concernait que la poignée d’éditorialistes qui s’exprimaient bruyamment sur le sujet. Mais les autres étaient-ils tous d’accord ? »

Votre critique vise l’homogénéité apparente des écoles de journalisme et de ses formateurs. A ceci près que cette condamnation (quasi-unanime, si j’en crois les commentaires que je lis sur les réseaux sociaux, en réaction à votre article) ne concerne pas toutes les écoles et tous ceux qui y travaillent. Quel est le degré de vérité dans vos impressions ? Dans quelles proportions avez-vous vu juste ? Je n’en ai aucune idée, sincèrement.

Mais de grâce, un peu de nuance.

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