Vers une esthétique de l’intelligence artificielle

En 2016 je publiai dans un mémo la possibilité que les IA qui nous envahiront demain seraient en nombre assimilable à celui des applications actuelles, qui encombrent nos smartphones et bien sûr, notre attention, ce fameux temps de cerveau disponible. Je déclarai donc à ce moment-là par analogie que, là où il y avait “une application pour à peu près tout” pour Apple, il y aurait aussi bientôt, “une intelligence artificielle pour à peu près tout (qui puisse tout faire ou même tout nous faire faire).

J’étais encore loin d’imaginer à quel point j’étais à la fois proche d’une forme de vérité et à la fois dans l’erreur. Avec 2,8 millions d’apps sur Google play et 2,2 sur l’App Store, des temps d’attention et des capacités de concentration qui diminuent, “l’infobésité” a le vent en poupe. On assimile souvent infobésité à techobésité comme si le paysage technologique était à l’origine d’un surplus d’informations. Il est probable que cette sensation d’infobésité ait déjà été rencontrée lors de la généralisation des imprimeries occidentales et orientales, à l’arrivée des premiers transistors, du cinéma, du téléphone et de la télévision. Chaque nouvelle technique vient avec son lot de nouvelles informations.

Nous évoluons dans des océans cosmiques de données

Pour mieux qualifier cette notion, il serait bon de remettre à leur place information et donnée. Notre époque se différencie des autres par la création annuelle de données qui se comptent en zettaoctets et dont le coefficient de croissance augmente chaque année, alors qu’un minuscule pourcentage de ces données est traité, faute souvent d’un nettoyage suffisant.

Pour la première fois de l’humanité en effet, nous ne parvenons pas à transformer nos données en informations. Cette situation n’a rien de si étonnant. Nous sommes dans la phase du big data bang. Celle de la création de bases de données monumentales qui permettront l’avènement des IA capables par la suite de s’auto-alimenter et s’auto-entraîner bien sûr. Avant cela, on précise rarement que leur succès passera par une capacité d’indexation automatisée de leurs propres bases, de tri et nettoyage de leurs données (merci le NoSQL). La phase d’expansion de l’univers data se terminera, ou ralentira.

Nous reprochons aux informations qui viennent à nous leur quantité. En fait il s’agit plus d’un problème de perception et plus précisément de cognition.

L’information en elle-même n’est pas invasive, ce sont ses modes d’administration qui le sont. Le développement des IA aura cela de révolutionnaire qu’elles nous feront entrer dans l’ère du tout technologique intégré et non embarqué.

Je m’explique: aujourd’hui (ou hier) nous nous représent(i)ons un smartphone, un objet connecté, une voiture, comme une technologie à part entière. Lorsque je ne regarde pas un écran je suis donc offline.

Demain (ou aujourd’hui), la technologie est partout, dans les espaces privés comme publics, et invisible. Il n’y a pas d’espace offline. Et s’il y en a, je ne peux les différencier des online. Je ne suis même pas certain que mon corps soit lui-même offline. Dans un tel environnement, les données nous traversent et évoluent tout autour de nous sans solliciter la moindre interaction. Le sentiment “d’infobésité” et d’être assailli par la donnée disparaît.

Si Siri, Cortana ou Alexa n’ont jamais véritablement percé sur le marché, la donne change depuis l’arrivée de leurs terminaux vocaux connectés et en écoute permanente. C’est cette permanence qui fait la puissance d’une IA.

Le Dr. Rand Hindi, associé de l’entreprise Snips nous raconte que l’impression d’intrusion des données dans nos vies est largement réduite grâce aux interactions voix-voix dans les relations Human to Machine. Nous mobilisons en effet bien moins de ressources cérébrales par le biais de la voix que par celui du texte, en lecture ou écriture.

La puissance de l’IA est de ne pas donner le sentiment d’être prisonnière d’un terminal ou d’une technologie particuliers, mais qu’elle nous suit telle une petite voix dans notre tête. La ville de demain ressemble à celles des films Divergent, Maze Runner, Seven Sisters, District 9. Les terminaux y sont archaïques et moches mais les technologies ultra-puissantes. La technologie est une simple technique, un moyen et plus une fin.

Demain les écrans ne sont ni flexibles ni transparents, ils sont juste inutiles. Il n’y a plus de marque, plus de service au rabais. Tout est fortement recommandé ou imposé par les IA. La sélection naturelle devient algorithmique.