Je rêve d’une maison
Psychologie d’une utopie
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Toute ma famille est réunie dans le jardin de notre maison. Elle est située en Champagne, à 25 minutes de Reims en voiture, dans un petit village de campagne entouré de vignes. C’est une maison ancienne en pierre, assez grande, sur deux niveaux. Le séjour ouvre sur de grandes baies vitrées et le jardin. Nous n’avons pas de voisins directs. Des sapins sont plantés tout au long du terrain, offrant un sentiment de protection et d’intimité.
Mon grand-père maternel fait rôtir un cochon à la broche. Il me demande de regarder à l’intérieur d’un tuyau d’arrosage pour “voir si l’eau arrive”. Elle finit par arriver subitement dans mon visage, ce qui fait rire mes parents. Cette journée ensoleillée en famille est un pur moment de bonheur.
J’avais trois ans à cette époque. Un an plus tard, nous avons déménagé dans une nouvelle maison, plus proche de Reims et du lieu de travail de mon père. Nous avons visité plusieurs maisons avant de choisir celle dans laquelle mes parents vivent encore aujourd’hui. Quand ils l’ont achetée, le rez-de-chaussée était un garage et le jardin était plutôt un verger. Nous avons fait beaucoup de travaux afin d’aménager une belle pièce de vie donnant sur le terrain. Dix ans plus tard, les arbres fruitiers ont laissé place à une grande piscine. Depuis mes 18 ans, j’y organise régulièrement des fêtes mémorables avec une centaine d’amis. J’y retourne souvent, ce n’est qu’à 45 minutes en train de Paris. Mes parents envisagent de la céder lorsqu’ils prendront leur retraite, dans 4 ou 5 ans. Ils souhaitent, grâce à cette vente, acheter une maison en Corse (près de Calvi ou Lumio) dans laquelle ils pourront recevoir leurs trois enfants et certainement, un jour, leurs petits-enfants.
J’ai la particularité d’avoir des souvenirs infantiles précoces. J’ai des images très claires en tête des trois premières années de ma vie. J’étais le premier enfant, et le seul jusqu’à l’âge de trois ans. En analysant ces souvenirs d’il y a trente ans, j’ai remarqué qu’ils sont tous attachés à la première maison que nous avons occupée. Je me souviens de mon petit déjeuner dans la cuisine avec un biberon de chocolat chaud ; de ma chambre au premier étage et d’une nuit d’orage ; de l’excitation d’un matin de Noël où je découvrais les cadeaux laissés pendant la nuit par mes parents ; ou encore des balades sur les épaules de mon père sur un sentier bordant la maison…
Tous ces souvenirs de ma petite enfance sont positifs. Ils représentent pour moi un idéal qui s’est éloigné au fil du temps, un bonheur perdu, une sérénité, une douceur, une insouciance que je n’ai jamais retrouvées jusqu’à aujourd’hui.
La maison est un lieu, un lieu où l’on reste. La quitter est donc par essence une rupture : on n’y demeurera plus, on n’y retournera pas, on n’y reviendra jamais.
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A la profondeur de ces souvenirs heureux s’oppose l’itinéraire erratique qui est le mien depuis l’âge adulte. A 18 ans j’ai fui la maison parentale pour faire des études à Grenoble (un an) puis à Paris (six mois). A 21 ans je suis revenu chez mes parents, puis j’ai vécu avec ma petite soeur pendant deux ans dans un appartement à Reims. A 23 ans je suis arrivé à Paris en colocation avec mon pote Coco pendant trois ans, puis je me suis installé dans les Hauts-de-Seine avec ma fiancée de l’époque dans un appartement que nous avons acheté et rénové. Lorsqu’elle m’a quitté quatre ans plus tard, je suis retourné chez mes parents. J’ai ensuite pris une chambre de bonne à Paris, rue de Lévis. Je l’ai quittée trois mois plus tard et suis devenu nomade, parfois chez un ami pendant quelques jours, parfois en location pendant deux semaines, parfois chez mes parents… jusqu’à me poser enfin il y a tout juste six mois chez ma petite amie. L’anecdote est que nous sommes sortis ensemble un soir où je cherchais justement un toit pour la nuit. Il se pourrait que ce soit finalement un toit pour la vie… (je suis habitué à ce genre de jeux de mots poético-pathétiques).
Je n’aime pas vivre à Paris malgré son charme. J’angoisse ici. Je n’y ai jamais trouvé de calme. Cependant le business est ici et je ne peux pas travailler à distance. Alors avec Tess, ma copine, nous avons entrepris de changer d’appartement — aujourd’hui nous occupons un grand studio à Montmartre, au croisement de la rue Lepic et de la rue des Abbesses. Les gens adorent ce quartier, moi j’aime bien y boire des verres et faire mon marché mais c’est trop bruyant. Nous cherchons plutôt Rive gauche et nous sommes positionnés dimanche dernier sur un grand deux pièces de 50 m² dans le 15ème à Cambronne, au cinquième étage avec balcon. L’appartement est très zen et l’environnement est calme. Ce serait un bon compromis pour les trois prochaines années, entre l’impossibilité de vivre à la campagne et l’envie de vivre avec Tess dans un cadre sympa.
Mon rêve ? Revendre ma boîte d’ici cinq ans et trouver une maison dans le Sud, y élever deux ou trois enfants, ainsi que des animaux divers, et certainement lire et écrire beaucoup. Je vois une maison ancienne, en pierre, à la fois authentique et moderne, avec un beau terrain fleuri, des arbres fruitiers, une piscine, une grande pièce de vie avec une cheminée, près d’une forêt ou dans les vignes — encore mieux, près de la mer.
Une utopie littérale dont j’ai découvert seulement hier les racines profondes dans mon âme : celles des premières années chéries de ma vie.
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Mon modèle est Pierre, mon grand-père maternel. J’ai très peu connu le père de mon père, médecin de Notre-Dame de Liesse dans l’Aisne, qui est décédé des suites d’un cancer quand j’avais huit ans. D’ailleurs je n’en ai qu’un ou deux souvenirs flous, ce qui contraste avec les traces indélébiles de ma jeunesse que je garde dans ma mémoire.
Mon grand-père maternel est un bâtisseur. Il a construit trois maisons de ses mains et, une fois retraité, rénové patiemment pendant plus vingt ans un corps de ferme à colombages près du Lac du Der (à la frontière de la Marne et de la Haute-Marne). Il m’y a emmené des dizaines ou des centaines de fois quand j’étais en vacances chez lui et ma grand-mère Josette. Nous partions en fourgonnette le matin avec ses deux chiens et passions la journée là-bas. J’ai suivi ces travaux de rénovation pendant des années jusqu’à pouvoir en admirer le résultat aujourd’hui. Je cueillais les fruits du verger et ramassais les pommes de terre et les haricots du jardin, pendant que les chiens déterraient des taupes et que lui s’affairait sur une charpente ou une toiture.
Mon grand-père était ouvrier dans une usine de Saint-Dizier. Il faisait les trois-huit, ce qui lui a permis de construire ses maisons tous les après-midis. Il a tiré de ce parcours beaucoup de fierté assumée et parfois excessive. Aujourd’hui, il a pris du recul et atteint une forme de sagesse. On ne ressent plus le jugement dominateur sur les autres qu’il avait autrefois et que j’ai pu subir, étant dans son esprit un “gamin de la ville” élevé dans une famille aisée davantage porté sur les études que la maçonnerie.
Nous nous sommes rapprochés au fil du temps, moi en ayant de plus en plus de respect pour son oeuvre et lui pour mon parcours. Lorsque j’étudiais la philosophie, j’ai retenu cette phrase de Paul Valéry : “Le travail est un moyen de vivre et rien de plus. L’oeuvre, c’est une raison de plus de vivre, et ce n’est pas la même chose”. Lors d’un repas de famille j’ai partagé cette citation qui a immédiatement fait sens pour lui. Un an plus tard il avait gravé cette devise, qu’il avait fait sienne, sur une énorme planche de chêne accrochée sous le toit de la maison du Lac du Der : “Le travail est un moyen de vivre. L’oeuvre, c’est une raison de vivre”.
Il était fier que je fonde un club de football à 19 ans et que je sois recruté à 23 ans par la Fédération Française de Football (la “maison bleue”) car il a été dirigeant d’un club pendant trente ans. Il m’a plusieurs fois emmené voir des matchs d’ailleurs.
Je pense qu’aujourd’hui il a conscience aussi de la difficulté d’avoir créé et de faire perdurer une entreprise comme la mienne — ses convictions communistes des années 70 ayant aussi peu à peu laissé place à une critique moins radicale du libéralisme.
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Lorsque l’on rapproche ces souvenirs de jeunesse, le rêve d’être heureux un jour dans une maison, et cette admiration pour un grand-père maçon, on peut se dire que ce n’est pas vraiment un hasard si j’ai créé il y a un an une société qui s’appelle Chasseur d’appart’ : votre meilleure chance pour trouver rapidement votre appart’ à Paris.
Ces deux derniers mois, mon équipe et moi avons trouvé quinze logements pour nos clients. C’est leur futur cadre de vie, le lieu où ils vont s’épanouir, élever peut-être leurs enfants, et finalement construire leur bonheur.
Au bout d’un parcours chaotique qui m’a amené à pratiquer la philosophie et le droit, puis à travailler dans le foot ou encore organiser un festival de musique, je me retrouve sans en avoir eu l’intention ou même l’idée à créer un business qui consiste à résoudre pour les autres le problème que je n’arrive pas à résoudre moi-même : trouver le lieu de vie rêvé où ils vont rester ces prochaines années et être heureux.
L’utopie, ce lieu qui n’existe pas, ou pas encore, et que pourtant on désire déjà.
