INTELLIGENCE et Entropie

« Nous ne sommes que poussières ». C’est cet adage qui me vient à l’esprit quand je me questionne sur ce qu’est l’intelligence. Car au fond, l’intelligence émerge des interactions de la matière, vivante ou inanimée.

Cette approche plutôt matérialiste me semble pourtant globalement compatible avec la Vision du dominicain Giordano Bruno (1548–1600) qui écrivait : « L’intelligence au-dessus de tout c’est Dieu. L’intelligence sise dans toute chose, c’est la nature. L’intelligence qui pénètre tout, c’est la raison. »

En d’autres termes, l’intelligence n’impliquerait pas nécessairement le raisonnement, ni même la conscience, selon le « support matériel » qui la fait émerger.

Giordano Bruno — Roma — Italy

Quelle définition explicite me semblerait acceptable ?

Je vais bien sûr laisser de coté les définitions qui -en fait- se contentent de décrire ce pour quoi l’homme est particulièrement doué, tout en ignorant ce pour quoi le monde non-humain excelle. La plupart des définitions de l’intelligence qui sont proposées (y compris celles des dictionnaires) ne me conviennent pas. En effet, elles s’appuient très souvent sur des croyances dualistes implicites auxquelles je ne peux souscrire (dualisme homme-animal parfois accentué par un dualisme corps-esprit).

Pour ce qui me concerne, l’intelligence est une manifestation (mentale ou non) par laquelle l’entité considérée (vivante et/ou inanimée ; individuelle et/ou collective) fait émerger/maintient une structure particulière originale (matérielle et/ou non).

Avec une telle définition, je vois donc l’intelligence presque partout ! Est-ce un problème ? Ce n’en était pas un pour le Dominicain Giordano Bruno. Il est vrai que cela a peut-être pu contribuer à le conduire au bûcher…

Saint François d’Assises — Sermon aux oiseaux

Cependant, la “grâce” de François d’Assise (1181–1226) ne consiste-t-elle pas en une prise de conscience de l’interdépendance de tous les êtres ? Ce qui correspond à une conception du monde dont l’Éthique étend l’obligation morale aux animaux. Une conception/éthique qui ne se retrouve que dans le bouddhisme, le jaïnisme et le zoroastrisme.

Ma définition de l’intelligence ne fait donc qu’un pas de plus vers les éléments plus simples qui « habitent » le monde. Ce pas avait déjà été franchi par certains. Je pense en particulier à Charles Darwin, dont l’ouvrage « La formation de la terre végétale par l’action des vers de terre » (1881) traite en fait de « l’intelligence écologique » de la nature de par le rôle des vers de terre dans l’élaboration des sols sans lesquels nos civilisations n’auraient pu naître. George John Romanes, ami de Darwin, a aussi publié ses travaux sur l’intelligence animale (1881) et sur « l’évolution mentale chez les animaux » (1884), ainsi que sur « l’évolution mentale chez l’homme : origine des facultés humaines » (1891).

En un certain sens, notre intelligence est donc un sous-produit d’une intelligence « de base » de la nature. Il est bon de se le rappeler, à une époque où nos civilisations industrielles se considèrent d’autant plus avancées que l’image du Progrès qu’elles véhiculent se distancie davantage de la nature.

Pont de fourmis rouges

Hors du Chaos, l’Intelligence semble donc universelle, et ses visages seraient infinis (à notre échelle). Comme l’Évolution, l’Intelligence n’a pas de sens, aucune de ses formes ne peut être considérée inférieure ou supérieure à une autre, et chacun de ses visages rayonne autant que lui permettent tant ses parcours -évolutif et individuel- que l’environnement du moment.

Nous pouvons à juste titre nous ébahir devant les prouesses de l’intelligence mathématique, qui nous « habite » (ou parfois non) sans que notre volonté n’ait cependant la moindre prise sur elle. Et il serait juste de mettre au même niveau l’intelligence olfactive du renard qui remonte une piste dans la nuit noire, ou l’intelligence territoriale de plantes qui forment un barrage en multipliant leurs racines à l’approche d’une racine d’une autre espèce, ou encore l’intelligence inanimée de cristaux ou de puces électroniques qui introduisent un ordre (géométrique pour les uns, logique pour les autres) parmi le désordre. Et n’oublions pas l’ intelligence collective qui peut réaliser des ouvrages/ structures que chaque individu serait incapable d’imaginer, de planifier, ou de mettre en œuvre. Je pense à certains groupes animaux (fourmis, termites, etc pour lesquels les interactions de leurs automatismes individuels et de l’environnement conduisent à la création/ gestion d’ouvrages complexes); à certaines symbioses animales, animal-bactéries, végétal-champignon, etc. En outre, la combinaison de concepts de diverses natures peut être à l’origine de l’apparition -consciente ou non- de structures et d’organisations innovantes.

LICHEN — Source : Australian Antarctic Division

En tout cas, qu’un groupe vivant se trouve au « Top » d’une forme particulière d’intelligence/ d’adaptation ne garantit absolument pas sa survie. Laquelle dépend en fin de compte de la présence/ permanence (ou non) d’un biotope adapté qui lui permet (ou non) de poursuivre l’aventure.

L’intelligence est donc importante pour le vivant, en ce qu’elle lui permet un futur.

Giants Causeway — Ireland

Je reviens maintenant sur ce qui était dit en introduction : l’intelligence émerge des interactions de la matière, vivante ou inanimée.

Parler des « interactions de la matière », c’est en fait évoquer le second principe de la thermodynamique (*)… Car sans interactions, point d’émergence de quoi que ce soit !

Mais avec interactions, sur le très long terme, les structures particulières se dissoudront lentement dans le chaos. L’intelligence émerge des interactions de la matière et consomme de l’énergie. Ce faisant, elle accroît l’entropie globale. Ce qui laisserait entrevoir qu’à terme, l’intelligence finirait elle aussi par « succomber » à l’entropie.

L’intelligence, quelle qu ‘elle soit, ne disposerait donc que qu’une « fenêtre de vie » limitée (en termes astronomiques). Qu’importe ! Il faut vivre dans et avec son temps.

Jean P. Ciron (mai 2017)

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(*) « Toute transformation d’un système thermodynamique s’effectue avec augmentation de l’entropie globale incluant l’entropie du système et du milieu extérieur. … L’entropie d’un système isolé ne peut qu’augmenter ou rester constante puisqu’il n’y a pas d’échange de chaleur avec le milieu extérieur. » « Le terme entropie caractérise le degré de désorganisation ou de manque d’information d’un système. » (Source Wikipedia)

Snow Crystals — source Creative Commons