Samantha Cristoforetti, reine de la com

La nouvelle génération de résidents de la Station Spatiale internationale est passée maître des réseaux sociaux. Sa star : l’astronaute italienne Samantha Cristoforetti.

L’astronaute italienne Samantha Cristoforetti sirote un café dans une tasse spécialement conçue pour fonctionner en situation de microgravité, tandis que, derrière elle, les sept hublots de la coupole d’observation de la Station spatiale internationale (ISS) ouvrent sur une vue panoramique de la Terre nimbée de nuages. “Le café, la plus délicate matière en suspension jamais inventée”, tweete-t-elle, citant le capitaine Kathryn Janeway de Star Trek.

Dans une vidéo postée sur YouTube, elle flotte gracieusement, plonge la tête la première dans l’embrasure d’une porte et, tel un ninja de l’espace, se redresse d’une pirouette avant de se lancer dans son exposé : “Bonjour et bienvenue dans le Module n° 1.” Quand elle ne porte pas son uniforme Starfleet [inspiré de la série Star Trek], elle arbore des tee-shirts de geek, avec toutes sortes de graphismes, depuis l’astronaute guitariste jusqu’aux références au Guide du voyageur galactique.

Son retour sur Terre était prévu le 13 mai, mais un vaisseau de ravitaillement — le cargo russe Progress — s’étant désagrégé dans l’atmosphère le 29 avril avant de rejoindre l’ISS, son départ a été repoussé à début juin. Elle ne risque pas de souffrir de la solitude pendant ce mois supplémentaire. Bien que, depuis cent soixante et onze jours, elle n’ait que quelques équipiers pour lui tenir compagnie à bord de l’ISS, elle est plus entourée que jamais grâce aux 493 000 abonnés qui la suivent sur Twitter.

Samantha Cristoforetti appartient à cette nouvelle génération d’astronautes aussi doués pour écrire un post amusant sur Facebook que pour réaliser une expérience scientifique en apesanteur. Le premier modèle du genre fut Chris Hadfield, l’astronaute canadien qui a montré au monde ce qu’il se passe lorsque l’on pleure dans l’espace. Mais les astronautes communiquent directement sur les réseaux sociaux depuis 2010, date à laquelle l’ISS a été équipée d’une connexion Internet.

Comme Hadfield, Cristoforetti apporte une touche très personnelle à ses messages sur les réseaux sociaux — sans trop en dire non plus. Nous ne savons pas si le fait de manœuvrer parmi les débris spatiaux la rend nerveuse, ni à qui elle rêve la nuit. Mais ses fans sur Twitter savent que les pommes déshydratées sont l’un de ses encas préférés (“le goûter est une excellente occasion de recharger son organisme de bon combustible”) et qu’elle aime lire les livres miniatures que les astronautes sont autorisés à emporter dans leurs bagages. Elle nous fait partager des moments magiques et surprenants, comme seul l’espace peut en réserver — qu’il s’agisse d’une vue aérienne des aurores boréales ou d’une paille laissant échapper des perles de liquide. Elle nous donne également à voir des détails moins reluisants. Vous êtes-vous jamais demandé à quoi peuvent ressembler des toilettes dans l’espace ? Cristoforetti vous livre la réponse.

En d’autres termes, elle déménage. Mais elle ne fait pas de vagues. Etre cool fait partie de son boulot. “Dans la mesure où notre activité est financée par l’argent public, il est de notre devoir de faire partager l’expérience au plus grand nombre possible, explique Jules Grandsire, responsable des relations publiques à l’agence spatiale européenne (ESA). Nous considérons que cela s’inscrit aussi dans le cadre de notre mission.”

Les liens avec le public ont toujours été dans l’ADN des astronautes. Les premiers hommes et femmes envoyés dans l’espace étaient des symboles du pouvoir de l’URSS et des Etats-Unis (et le sont peut-être encore). Des astronautes à la retraite donnent des conférences et écrivent des livres. Ils représentent de côté humain des enjeux scientifiques et politiques propres à chaque navette spatiale. Mais très peu d’entre nous ont l’occasion de rencontrer un astronaute au cours de leur vie.

C’est cela qui est en train de changer. A l’ère d’Internet, nous pouvons dialoguer en temps réel avec quelqu’un qui est à 20 000 kilomètres à l’autre bout de la terre. Dans l’espace, personne ne vous entend crier, mais les gazouillis de vos tweets peuvent parcourir les quelque 350 kilomètres qui séparent l’ISS de la Terre.

En 2015, on peut se tourner vers Twitter, Facebook ou YouTube pour suivre en direct le journal de bord de l’équipage. Sur les six personnes qui vivent actuellement dans l’espace, cinq chroniquent sur Twitter leur séjour à bord de l’ISS. Samantha Cristoforetti a organisé des séances de questions-réponses en direct et enregistré plusieurs vidéos pour montrer à quoi ressemble la vie quotidienne dans la station spatiale. Je ne lui ai jamais parlé et pourtant j’ai l’impression de la connaître. Elle est mon amie de l’espace.

Cela a considérablement contribué à faire parler des agences spatiales dans les médias. Qui peut résister à l’histoire d’une astronaute italienne qui peut enfin déguster un bon café en apesanteur ? Depuis le début du mois de mai, Cristoforetti dispose en effet d’une machine à expresso italienne qui prépare un petit noir bien serré en trois minutes et ce, dans n’importe quelle position. Les astronautes le boivent soit dans une tasse zéro gravité, soit à la paille dans une poche hermétique — ce qui leur permet d’en savourer également tout l’arôme.

Mais cela fait aussi de nous des témoins directs des exploits de tous ces astronautes, hommes ou femmes, canadiens ou russes. Nous sommes invités dans le laboratoire de Cristoforetti, où elle étudie des cultures microbiennes et fait des expériences sur les cellules souches. Quant à Hadfield, il est très littéralement devenu une star du rock, puisqu’il sortira dans quelques mois un album entièrement enregistré dans l’espace. Et il a toujours 1,3 million de fans sur Twitter qui suivent ses aventures. “C’est le meilleur moyen, et le plus efficace, d’inspirer de jeunes générations à s’intéresser à ce que nous faisons”, affirme Grandsire.

Les astronautes n’ont aucune obligation d’utiliser les réseaux sociaux, précisent les agences spatiales américaine et européenne. Mais si cela intéresse l’un des futurs résidents de l’ISS, la Nasa lui organise des cours spéciaux. L’ESA, elle, ne propose en option qu’une formation à la photographie.

Samantha Cristoforetti, elle, écrit régulièrement, et toujours sur un ton très personnel. “Buona notte dallo spazio”, lance-t-elle chaque soir sur son compte Twitter, comme pour nous border depuis son orbite. Puis, elle se retire elle-même pour la nuit — ou plutôt pour trois ou quatre nuits, dans le temps de l’ISS.

“La seule chose que nous leur demandons est de garder une certaine retenue. De ne pas faire n’importe quoi, explique Grandisire. Mais cela ne vaut pas exclusivement pour les réseaux sociaux.”

Si les réseaux sociaux nous rapprochent des astronautes, ils rapprochent également les astronautes de la Terre. Ils leur rappellent que, pendant qu’ils filent au-dessus de nos têtes en orbite, l’humanité pense à eux.

Signe Brewster

Publié le 13 mai 2015 sur Medium sous le titre : “Is Samantha Cristoforetti the Most Awesome Astronaut Ever?)

Et dans le hors-série de Courrier international “A nous l’espace” (juin-juillet-août 2015)

Les amis de l’espace

Samantha Cristoforetti est non seulement la première femme italienne à avoir atteint la Station spatiale internationale (ISS), mais aussi la première astronaute à avoir un réseau social spécialement conçu pour elle. Friends in Space a été imaginé par la société italienne Accurat. Il permet de communiquer directement avec l’astronaute lorsque l’ISS passe au-dessus de votre tête, de suivre son quotidien et de dialoguer avec d’autres passionnés de l’espace.

“Elle a beau se trouver à plus de 400 kilomètres de notre sol, Samantha est suffisamment proche de nous pour qu’on lui fasse un petit coucou de temps à autre”, décrivait Wired lors du lancement du site, en novembre 2014. Pour ce faire, rien de plus simple : il suffit d’appuyer sur le bouton vert lorsqu’elle passe au-dessus de nos têtes. Gabriele Rossi, directeur d’Accurat, résume la démarche : “Nous donnons aux gens la possibilité de dire : ‘Un jour j’ai dit hello à une astronaute, et elle m’a répondu hello en retour.’”

Courrier international

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