Donner vie à l’éphémère : le défi des Grands-Voisins.

Au cœur du 14ème arrondissement de Paris se dressait un hôpital dont la superficie occupait 3,4 hectares entre Port-Royal et Denfert-Rochereau. Au cours de l’année 2011, son activité s’éteignit progressivement.

L’hôpital Saint-Vincent de Paul restait coincé dans un passé fantôme, comme figé hors du temps, dans l’attente qu’un projet de complexe immobilier se concrétise ; jusqu’à l’arrivée des Grands-Voisins.

Histoire d’un espace réoccupé, de l’émergence d’un lieu unique dans Paris.

Qui sont ces Grands-Voisins ?

Les Grands-Voisins naissent d’abord dans l’imaginaire collectif de trois associations : Aurore, Yes We Camp et Plateau Urbain. Elles se réunissent autour du défi d’occuper cet ancien hôpital, pendant deux ans, afin d’en faire un lieu soucieux du bien commun. Le projet, aux allures d’utopie urbaine, est officiellement lancé en 2015.

Aujourd’hui, les Grands-Voisins se composent de 70 associations, entreprises, et ateliers qui évoluent dans les sphères variées de la solidarité, de l’art, de l’environnement, de l’économie et de la culture. Le site abrite également des foyers d’hébergement qui comptent 300 résidents. Mais c’est aussi une brocante, une buvette, un restaurant, une scène ouverte et même un camping où s’érigent de jolies petites cabanes en bois.

On s’y promène comme dans un quartier à part entière ; on s’y perd avec des yeux d’enfants qui découvrent, dans chaque recoin, une nouvelle curiosité. On oublie l’hôpital, qui pourtant contribue à l’âme du lieu : une âme bricolée, au doux parfum de récup’, épousant les formes d’une inépuisable créativité.

Ici, la pensée de l’urbanisme éphémère prend tout son sens. Mais cela ne s’est pas fait sans efforts.

Itinéraire du lieu : vers une identité nouvelle

Première étape : réinventer l’espace

Un couple de retraité, anciens médecins de l’hôpital, déambulent dans les allées des Grands-Voisins et s’extasie : « C’est joli toutes ces couleurs, ces écritures partout sur les murs ! ». Comme beaucoup, ils tombent sous le charme de l’identité visuelle singulière.

Au cours de cette première année, les Grands-Voisins se sont attelés à mettre de la vie sur les murs, à coup de pinceaux et de messages positifs. Les multiples esprits créatifs se sont accordés pour occuper l’espace donné à voir : signalétique colorée, lustre orné de bouteilles en plastique, machine à bulle, décoration à base d’équipement de laboratoire. Tout a été réutilisé, récupéré et réinventé pour aboutir sur un univers original qui fait dorénavant la marque de fabrique du lieu.

Deuxième étape : cultiver l’esprit village

Alba et Carolina sirotent une limonade au soleil en scrutant du regard les quelques enfants qui s’amusent à mouiller les passants, armés de petits chevaux en bois mis à disposition dans la cours. Elles sont toutes les deux espagnoles et se sont installées un mois au camping des Grands-Voisins en échange de quelques heures de travail par semaine. Carolina apprécie le rythme de vie qu’on lui offre ici:

“Tu peux rester toute la journée sur place et profiter, être en dehors du tourisme parisien où tu visites, tu cours, tu prends des photos”.

L’air est apaisant; Alba s’accorde aussi sur la différence avec le reste de Paris: “On oublie facilement qu’on est à Paris, à cause de l’ambiance, c’est plus tranquille ici”. Il règne une atmosphère particulière aux Grands-Voisins, comme dans un village qui aurait atterri au beau milieu de la capitale.

Derrière ces impressions, il existe la volonté concrète de préserver une sérénité qui rompt avec le rythme effréné de la grande ville. C’est dans ce but que les associations coordinatrices ont décidé d’ouvrir le site au public seulement du mercredi au dimanche et d’alterner les événements entre le festif, le familial et l’intimiste.

Troisième étape : penser le vivre-ensemble

La diversité d’occupation des Grands-Voisins est une grande source de richesse et nécessite à la fois de se pencher sur la cohabitation qui vise un objectif de mixité sociale. De nombreux efforts sont faits dans ce sens, pour intégrer les résidents des foyers aux activités du site.

Sébastien, en service civique à Élan Interculturel, reste mitigé à ce propos: il évoque la difficulté d’intégrer les habitants des foyers à la vie des Grands-Voisins. Léna, coordinatrice de projet, signale une piste à améliorer:

“Au conseil des Grands-Voisins, les résidents ne sont pas conviés, seulement les associations et les directeurs de foyers”.

Ils soulèvent tous deux le chemin qu’il reste à parcourir malgré les permanentes avancées positives en termes de mixité sociale. Car derrière la dimension urbanistique innovante, se cache également la réalité de nombreux travailleurs sociaux qui s’interrogent au quotidien sur leurs pratiques professionnelles.

Mais tant qu’il y a des interrogations, des objectifs à atteindre, il y a de la vie. Et c’est justement le pari réussi des Grands-Voisins: donner vie à l’éphémère dans un ancien hôpital déserté.

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