Bolloré, Altice ou facebook finalement il n’y a que le support qui change…

Au hasard “sérendipitaire” de ma veille internet, je suis tombé sur cet article à mi chemin entre l’alarmisme et le placement de produit trop-bien-toi-aussi-tu-n’en-veux pour booster ton trafic:

La fin du reach organique

On y apprend que l’algorithme de facebook (opaque) choisit pour l’utilisateur du réseau quel est le contenu le plus pertinent. Et qu’il s’améliore depuis 2014 puisque le taux de visite en provenance de la corrélation directe “je poste un truc sur ma page facebook donc toi abonné à ma page, tu le vois” continue de chuter (et ce sont des chiffres de 2014 genre, le constat empire apparemment ).

En 2014, l’auteur de TechCrunch résumait le phénomène en ces termes s’agissant de l’algorithme qui sélectionne le contenu que verra préférentiellement l’utilisateur du réseau facebook:

But all Pages and people are not treated equally because Facebook’s goal is to show people the most engaging posts out of all the ones they could see each day. Facebook’s ability to earn money showing ads and pursue its mission to connect the world hinges on people coming back because they see interesting content there and don’t get bored.

Mais toutes les pages et tous les gens ne sont pas traités à la même enseigne, parce que le but de facebook est de montrer aux gens les posts les plus “engageants” parmi tous ceux qu’ils pourraient potentiellement voir chaque jour. La capacité de facebook à gagner de l’argent en montrant de la pub et en continuant à connecter le monde est entièrement dépendante de la capacité à faire revenir les internautes parce qu’ils y voient du contenu intéressant et ne s’y ennuient pas.

La logique de la rentabilité de l’épicier

En résumé, Zuckie, est un bon petit épicier du coin qui a tout intérêt à fidéliser le visiteur final pour qu’il revienne consommer chez lui et que Marc puisse ainsi vivre de ses marges. Et pour fidéliser le chaland il a ses critères qu’il applique aux articles contenus sur les rayonnages des pages médias:

How popular (Liked, commented on, shared, clicked) are the post creator’s past posts with everyone
How popular is this post with everyone who has already seen it
How popular have the post creator’s past posts been with the viewer
Doe the type of post (status update, photo, video, link) match what types have been popular with the viewer in the past
How recently was the post published

Quel est le taux de popularité (nombre de likes, de partages, de clics) des publications précédente de ce créateur

Quel est le taux de popularité de ce post parmi les gens qui l’ont déjà vu

Quel est le taux de popularité des publications de cet auteur dans la timeline de l’internaute ciblé

Est-ce que le type de publication (status, photo, vidéo, lien) correspond à ce que l’internaute ciblé préfèrait habituellement par le passé

La publication est-elle récente?

Le mot important ci-dessus est “popular”. Parce que sa définition n’appartient qu’à Zuckerberg et à ses partenaires commerciaux (populaire = critère qui me permet de vendre des produits en pub, et faire en sorte que les gens consomment du temps de cerveau disponible, sur Facebook pour que Facebook engrange les records d’audience etc).

Ca ne me choque pas. Je ne suis pas anticapitaliste, et je n’ai rien contre les entreprises commerciales qui réussissent.

Payer pour se retrouver “en tête de gondole”

“I used to reach more of my fans, now I reach less, and Facebook wants me to pay for what I used to get for free” is a compelling complaint and technically it’s true,”

“Avant je touchais plus de fans de ma page, maintenant j’en touche moins et Facebook attend de moi désormais que je paie pour ce que j’avais l’habitude d’obtenir gratuitement”

Il avait le nez creux cet utilisateur. 3 ans plus tard, c’est devenu une réalité économique pour booster le trafic de certains articles dans les newsfeeds: tu peux payer. Tu peux booster ton trafic à Facebook, tu peux acheter un service louche qui le booste artificiellement, ou espérer que les consommateurs pressés le découvrent tout seul sur un page facebook qu’ils ne visitent plus organiquement. Puisque désormais ce sont les pages “popular” qui viennent à eux.

… Oui mais euh l’éthique journalistique dans tout ça?

Et voilà que pointe la seule question éthique qui, je trouve, devrait animer toutes les rédactions.

Parce que ces deux dernières années un nouveau cap a été franchi: on ne diffuse plus uniquement du contenu de nos sites vers Facebook, on produit du contenu spécifiquement dédié à facebook ou twitter ou snapchat ou insta….

La question que les rédactions promptes à poster d’abord et uniquement pour les réseaux sociaux (le “uniquement” est le mot important de ma phrase) est celle de l’éthique: nous nous prêtons à cette unicité de distribution (parce que ce sont des interfaces faciles, parce qu’on voit que chaque post est lu par des milliers de “fans” (mais quelqu’un audite-t-il officiellement les chiffres avancés par le compteur?) , parce que c’est beaucoup plus coûteux en outils IT de patrimonialiser son contenu sur ses propres plateformes et faire de Facebook un canal de distribution parmi d’autres…) . Ce faisant ces médias placent une grande partie de leur destin et de leur pertinence dans les mains d’un prestataire privé de la Silicon Valley qui réfléchit de plus en plus sur un mode publicitaire ou de renvoi ascenseur, et applique sa logique actionnariale comme le ferait un patron de presse, magnat de l’industrie avec le journal qu’il vient d’acheter: avec une logique de rentabilité court-termiste et orientée “business plus large”. En produisant certains modules uniquement pour facebook, le contenu de toutes les rédactions de tous les médias devient une valeur marchande ou politique pour un patron de presse qui ne dit pas vraiment son nom puisqu’on ne l’a jamais rencontré en vrai, et qu’il n’a pas vraiment avoué qu’il a bel et bien racheté notre rédaction.

Oh Whait what ?

=> si toi journaliste, doté d’une carte de presse et d’une moralité en étendard, tu es prêt in fine à payer pour que ton contenu atteigne plus de gens que Zuckerberg aura choisi pour toi (en affichant ton contenu “popular” dans les timelines ciblées), si tu es prêt à ce qu’il choisisse pour toi qu’un article sur l’origine du pain au chocolat soit mieux distribué que les bad news s’ agissant des enfants soldats de Boko Haram (ca fait vendre mal l enfant explosé) … Alors oui, tu peux te lancer dans une relation de couple fusionnel avec les réseaux sociaux ou penser à recentrer ta ligne de production pour l’adapter uniquement aux codes du support oú se trouve l essentiel de ton audience. Mais ne me fais plus d’esclandre quand LCI vire un reportage sur Macron et Le Pen de ses archives de site.

A contrario tu peux dire un peu baduf: “omandieu les réseaux sociaux c’est nul ce n’est pas un endroit fréquentable pour la fine fleur du journalisme que nous sommes ”, je te donne un slogan dans ce cas: le journalisme c’est un papa reporter une maman redac chef et des enfants en papier #journalismepourtous. Mais je te préviens: tu es vieux et un peu réac’.

Ou alors il existe une troisième voie qui consiste à produire d’abord pour toi, et décliner pour n’importe quelle espèce de support ou de réseau social qu’on voudra bien ensuite t’inventer avec des règles spécifiques à l’épicerie en question… Et ensuite gérer la distribution. Comme ça tu as la certitude qu’un contenu qui est produit / soumis à Zuckerberg est aussi systématiquement trouvable ailleurs, sans son blanc seing.

Mais les coûts grimpent… On ne peut pas tout faire pour tous les supports…. Et facebook c’est l’audience

comment pour un media de type “ normal “ donc pas blindé de cash et ni à deux semaines de mettre la clef sous le paillasson , comment doit-il faire pour à la fois être bien présent sur les RS ( c’est là que son public est et c’est là aujourd’hui qu’il se fait connaître ) et lancer des projets intéressants, novateurs , au delà du PDF avec photos sur son site web ? Les deux coûtent de l’argent, des ressources humaines.
( Magali Philip dans notre conversation … facebook sur le sujet)

Toi même tu sais que je ne mégote pas sur un petit facebook content de temps à autres, je n’ai donc rien contre ces plateformes que je kif au quotidien. Je sais que produire pour deux coûte en ressources et en production.

Mais comme j’ai une démarche de chef de projet et que j ai été longtemps multi-blogueur…. je sais aussi que certains coûts viennent aussi de la multiplication de lignes de production en silo verticaux sans passerelle entre silos. (reprendre et adapter le texte d’ici pour en faire le texte de là, filmer une fois 20 minutes plutôt que 5 fois 5 minutes…)

Ex: mettons que tu aies une star de la chanson (un contenu inoffensif quoi je ne veux pas ici faire de polémique sur la nature du contenu en lui même) .

Combien de rédactions sont-elles à lui envoyer d’abord le monsieur de l’antenne qui fait son émission, puis le monsieur du web qui fait son “papier” et quelques twits puis enfin l’equipe RS qui repose les mêmes questions mais en “plus jeune, plus fun plus bigarré”, le tout hosté dans quatre CMS différents sans possibilité d’aller récupérer ne fut-ce que la source de l’un sur l’autre ?

Les deux nécessitent d’engager des personnes qualifiées, formées et qui soient tres pros. Ne plus avoir de CM ou de SME et de stratégie RS aujourd’hui pour un media, c’est aller au devant de tres grandes frustrations.
On peut évidemment éviter de recruter ailleurs et passer par l’interne avec des formations internes sur ces nouveaux métiers mais, crois moi, c’est lourd, dur et pas toujours garantie de succès
( Magali Philip dans notre conversation … facebook sur le sujet)

Ma déformation de chef de projet me porte a croire qu’en faisant des trois approches un projet unique à déclinaisons multiples : ok j ai bien mes questions à réponses courtes pour le petit module facebook faites par les RS, ok j ai bien mes questions plus longues pour le remontage de l’interview du monsieur de l’antenne en web, ok on a bien vu avec mes RS pour qu’à la fin de l’interview on lui pose les questions des internautes qui sont remontées pendant le flux live du tournage, on engage un monteur truquiste spécialisé pour tout le monde et on lui fait faire les 4 déclinaisons et on paie chacun un bout….

On repense la distribution de contenu pour ce qu’elle est: de la distribution, la valeur restant le contenu journalistique passionnant monté par la rédaction en mode projet, et Facebook devient un des supports calibrés sur lesquels on distribue son contenu rédactionnel, avec les règles que ce Leclerc du net nous impose… Sans doute moins despotiques si on peut bloquer sur certains formats ou se dire que le coût est absorbé dans la production de plusieurs supports.

Soigner sa dépendance…

En stockant le tout dans NOTRE BASE pour en faire aussi notre propre INA personnel (quid des archives sur les trucs facebook dont la durée de vie est ultra courte et twitter plus courte encore …)… On reste maître de sa ligne éditoriale. Facebook oriente une partie de l’audience mais le contenu éditorial complet reste trouvable ailleurs, pour tout qui veut creuser un peu.

Et si on regagne en mutualisation des moyens ce qu’on perd en formatage multi-plateformes sur 70% des contenus, on doit même bien pouvoir arriver à dégager 10 15% de contenus “originaux” uniquement dédiés à facebook, dont on se gobergera un peu mais qui en fait ne restent originaux que parce que le comité éditorial a jugé après discussion qu’il ne pourrait exploiter autrement ni reformater son contenu sur d’autre supports patrimoniaux, ou d’autres Snapbooktagram

Mais on regagne, surtout, la possibilité de choisir, de papillonner, et la maîtrise de notre destin. Un contenu pour lequel on peut prendre le risque que Facebook applique sa censure du “popular” ou au contraire pour lequel on se plie aux exigences du “popular”. Ce n’est plus la raison sine qua non de notre existence.

Car n’oublions pas, comme le rappelle l’INAglobal:

On comprend ainsi pourquoi les contenus de presse sont considérés par les acteurs dominants du numérique comme un précieux allié : à leurs yeux, si leurs utilisateurs ont accès à des contenus de qualité (car conçus par des professionnels, journalistes notamment), ils passeront davantage de temps sur la plateforme, enclenchant le cercle vertueux décrit plus haut. Si l’on en juge par le succès commercial de Facebook et Google, ce pari semble plutôt réussi.

Arrivera un moment où la réflexion éthique et le besoin de rationalité financière feront re-penser les médias sur le mode “ce contenu avant d’être un contenu de facebook, m’appartient” je peux le customiser pour qui veut et même pour une certaine audience choisie pour moi par facebook , mais d’abord et surtout … Il m’appartient. On peut le retrouver chez moi, comme tous les autres contenus que je produis, et si facebook veut en limiter la diffusion ok mais j’ai la GARANTIE qu’il est d’abord chez moi, accessible à tous sans le filtre Zuck.

Remettre le destin d’une rédaction (et qui plus est des fois de l’argent public) à la seule décision “popular” d’un milliardaire au pays de Trump… Moi je parviens pas à m y faire.

… pour soigner son éthique

Si comme moi faire le lova lova avec facebook et les autres ça ne te choque pas dès l’instant où tu fournis par ailleurs un autre support, un autre endroit où le lecteur un minimum malin pourra trouver TOUS tes articles, tes vidéos exclusives avec le final cut éditorial que la rédaction choisit, te donnant aussi de surcroît assez de force à terme pour dire à Zuck: “my way or the highway” (sur le format, avec son sans son, avec sous titres sans…) …..

Alors tu te demandes pourquoi les rédactions de France de Belgique et de Navarre ainsi que leurs syndicats ne montent pas plus au créneau sur ce point précis.

On entend souvent monter la grogne quand Vincent Bollore choisit le directeur de l’information de sa chaîne ou syphonne iTele, je n’entends pas (ou plus) les voix s’élever du choeur des parangons de vertu AlbertLondrienne quand un type en Californie décide par algorithme et revenu publicitaire interposé si ton contenu a le droit d’intéresser le public que le journaliste a à informer.

Le mec il te vire même pas. Il te laisse bosser, mais il choisit si le contenu que tu as produit a le droit d’atteindre un utilisateur final.

Dans ma conception idéaliste de ce noble métier de journaliste , toutes les rédactions, tous les syndicats professionnels devraient signer une charte de bonne conduite signalant que en tant que reporters intègres ils refusent qu’un contenu donné pour distribution à Zuck (ou Evan ou Sergeï, hein tous les géants vendent peu ou prou une place dans l’algorithme…) ne soit pas aussi et systématiquement accessible sans le filtre éditorial obscur sur une plateforme maintenue par le média lui-même.

Ceci pour garantir que l’info telle que la rédaction l’organise, la pense, la compose, la réfléchit dans un plan quinquennal avec son directeur de l’information, reste disponible pour l’internaute qui veut se sortir du prêt à mâcher social contre lequel je ne nourris aucun grief, tant qu’il lui existe par ailleurs une alternative non inféodée à lui.

Ceci aussi pour initier les logiques de rationalisation de la production multi-supports et de patrimonialisation de ces lignes de productions éditoriales tout support.

Mais je n’en vois pas poindre, moi de ce genre rebuffades éthiques (détrompez-moi , j’aime être pris en défaut ) ou ce genre de revendications.

Cet article orienté marketing, sur la baisse du reach organique des pages, découvert au hasard de mes pérégrinations via Mastodon m’a soudain rappelé le côté empereur romain pouce levé ou baissé qu’on laisse à Zuck depuis des mois, en multipliant le contenu “exclusif” et/ou reformaté exclusivement pour sa plateforme…

Le pire pour moi, c’est qu’on le laisse faire, là où il y aurait eu des manifestations de la profession si jamais un industriel actionnaire d’un média avait tenté ce genre d’ingérence dans le projet de la rédaction.

A vos commentaires, ils m’intéressent. ..

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