Les Grands Voisins x André Gorz

La matérialisation de la pensée décroissante Gorzienne dans le projet : “Les Grands Voisins”

« Nous avons découvert une sorte de contre société qui creusait ses galeries sous la croûte de la société apparente, en attendant de pouvoir y émerger au grand jour. Nous n’avions jamais vu autant « d’existentialistes », c’est-à-dire de gens décidés à « changer la vie » sans rien attendre du pouvoir politique, en entreprenant de vivre ensemble autrement, de mettre en pratique leurs fins alternatives. (…) Nous avions un monde en commun dont nous percevions des aspects différents. Nous étions riches de ces différences. » 
— André Gorz, Lettre à D. : Histoire d’un amour, 2006.
André Gorz et sa femme Dorine

En entrant dans l’intimité de Gérard Horst, connu sous le nom d’André Gorz ou encore de Michel Bosquet, nous prenons rapidement conscience que cet individu ne parvenait pas à définir son identité, à exister. Cette absence de frontière nette de ce qu’il était, sa rencontre avec l’existentialisme de Sartre, lui auraient-ils permis d’interroger le paradigme « Capitalisme-Production-Consommation-Travail » organisant notre société ? Il est devenu au cours de sa vie, au grès des rencontres, des écrits et des épreuves qu’il a traversé avec sa femme Dorine, un éminent penseur français de la décroissance et du travail.

C’est grâce au cours de Françoise Gollain, à la lecture de l’ouvrage Écologica, de Lettre à D, mais aussi en assistant à la pièce de théâtre « Doreen », que j’ai pu me sensibiliser à sa pensée. Le recueil d’articles Écologica constitue pour moi un tournant dans mon approche à l’écologie, à la décroissance et à sa concrétisation dans ma vie quotidienne. Aussi, c’est avec ce soucis du concret que je désire mettre la pensée de Gorz en relation avec un projet qui me tient à cœur, un lieu au sein duquel j’aime passer du temps : Les Grands Voisins.

C’est en 2015, à Paris, au sein des 4 hectares d’anciens locaux de l’hôpital Saint-Vincent-de-Paul, que ce quartier solidaire voit le jour (même si l’occupation par les résidents a débuté en 2011). Il mêle 300 habitants en situation de précarité et travailleurs d’origines, de catégories professionnelles différentes (migrants, artisans et startupers) et accueillent près de 160 structures (entreprises et ONG). Les mots d’ordre sont : « se retrouver, prendre soin de soi, fabriquer et refaire le monde ». Ce projet est géré par 4 associations :

  1. Aurore et Coallia : chargé de l’hébergement des habitants, lutte contre leur exclusion et permet leur réinsertion dans la société, dans le monde du travail.
  2. Plateau urbain : spécialisé dans l’occupation d’espaces intercalaires et temporaires. Aide à la réhabilitation des bâtiments et à l’accueil des structures (artisans, ONG, entreprises) sur le site.
  3. Yes We Camp ! : repenser les usages pour remettre le vivre ensemble au cœur du quartier en créant des espaces partagés conviviaux et attrayant.

Il est intéressant d’analyser les arguments développés dans les différents articles d’Écologica et d’en déceler leur matérialisation, dans ce quartier, doté d’une forte sensibilité décroissante. Dans un souci de synthèse, nous mettrons en relation 4 articles seulement.

L’écologie politique, une éthique de la libération

Dans cet article, André Gorz partage avec nous sa compréhension du sujet humain comme entité dominé par la méga-machine sociale, contraint à se confondre dans des rôles et fonctions faisant de lui une identité Autre. Cette réflexion empreinte d’existentialisme suppose que ce sont les interstices, les ratés et les failles d’un tel système qui permettent l’émancipation des individus. J’ai eu l’opportunité d’interroger une des initiatrices de ce projet dans le cadre d’une visite guidée et d’observer les mœurs. Il semblerait que ce désir d’émancipation soit présent parmi les porteurs de projets des Grands Voisins, liés par un désir de faire, de partager, de consommer et de vivre autrement. L’accueil des réfugiés par Aurore, les techniques d’occupation de Plateau urbain et la philosophie de Yes We Camp ! sont autant d’interstices par lesquels ce projet a pu naître en dehors de la méga-machine sociale.

Si nous suivons le raisonnement de Gorz, c’est sur cette émancipation que l’écologie politique doit se construire et non à partir d’un impératif qui pourrait nous mener à une forme de totalitarisme, de barbarie. Il avance l’idée que nos modes de production exigeant des rendements maximaux violent les équilibres biogéochimiques et dévastent la Terre. Dans cette lignée, il n’y a pas d’organisation autour d’une urgence écologique dans le quartier des Grands Voisins. Cette émancipation, cette libération, ce pas de côté sont vus comme des opportunités de porter un projet écologique émancipateur que cela soit à travers la conception des produits, l’organisation de la communauté ou encore dans le mode de vie des résidents et des porteurs de projets.

Néanmoins, une telle émancipation ne pourrait avoir lieu sans une réappropriation des moyens de production, des techniques et des technologies. C’est par une double analyse à la fois sur la convivialité des technologies et sur la nature liquide des connaissances que Gorz avance cet argument. En effet, en partant de l’idée de convivialité d’Illich, il produit une technocritique à l’encontre des technologies « fermées » qui nous entourent et prône un développement des technologies « ouvertes », appropriables et des logiciels libres. La connaissance est pensée par Gorz comme le fondement d’une nouvelle économie de la gratuité et de la mise en commun. Au sein des Grands Voisins, nous assistons à une vraie dynamique du partage des informations, de la transmission du savoir. Celle-ci se matérialise à travers de nombreux ateliers visant à apprendre à des populations de tous âges et origines l’artisanat, le développement informatique, les mathématiques, l’agriculture et bien d’autres compétences.

La norme du suffisant et l’autolimitation comme projet social

Dans les deux articles L’autolimitation et L’autolimitation comme projet social, André Gorz formalise l’impossibilité de l’instauration d’une norme du suffisant au sein de notre modèle capitaliste. Cette autolimitation des efforts à fournir et des besoins auxquels répondre est incompatible avec l’essence de la rationalité économique : la recherche du rendement maximal. Gorz plaide ensuite pour un retour de cette norme comme projet de politique écosociale. Son instauration se ferait par une réduction de la durée de travail et de la consommation et par une plus grande autonomie et une meilleure sécurité existentielle. L’aboutissement d’un tel projet serait la reconstitution d’un monde vécu où le milieu de vie écologique serait préservé, repensé pour favoriser une telle organisation et où l’on verrait croitre des sphères d’activités décorrélées de la rationalité économique. Les Grands Voisins présentent une forme d’autolimitation comme projet social, le travail socialement nécessaire est distribué entre les différents acteurs en échange d’une monnaie locale permettant d’acheter des biens de consommations, des œuvres, etc. De plus, on note un développement de l’autoproduction de biens par les artisans, ainsi que des cours pour s’y former : cette activité est présentée comme hors de toute rationalité économique. Un dernier point intéressant à analyser est l’aménagement et l’animation des lieux par l’association Yes We Camp ! qui rassemble des designers, artistes et artisans. Ces derniers pensent des bâtiments, des espaces de travail et de vie conviviaux et attrayants.

L’idéologie sociale de la bagnole

Cet article est celui qui m’a permis de mesurer l’ampleur de la domination qu’une construction sociale peut instaurer. Sa lecture m’a fait prendre conscience de l’omniprésence de la voiture dans nos villes, comment ces dernières sont organisées pour et par elle, les rendant pour la plupart invivables. Aussi, l’aspect chronophage de la voiture ne m’était jamais venu à l’esprit, mais je ne suis pas surpris de voir que le culte de la vitesse s’y retrouve également. Ces remarques personnelles mises de côté, je n’ai pas trouvé de matérialisation de cette critique de la voiture dans le projet des Grands Voisins. En effet, les voitures et camions sont présents dans le quartier même si la plupart des acteurs se déplacent à vélo. Néanmoins, il est intéressant de mettre en relation les espaces de l’ère post-automobile décris par Gorz avec le site du projet : « il faut d’abord qu’il soit rendu habitable et non pas circulable : que le quartier ou la commune redevienne le microcosme modelé par et pour toutes les activités humaines, où les gens travaillent, habitent, se détendent, s’instruisent, communiquent, s’ébrouent et gèrent en commun le milieu de leur vie commune. », « un endroit pour travailler, un autre pour habiter, […] un cinquième pour se divertir. […] jamais il ne vous vienne à l’idée que travail, culture, communication, plaisir, satisfaction des besoins de vie personnelle peuvent et doivent être une seule et même chose : l’unité d’une vie, soutenue par le tissu social de la commune. ». Nous retrouvons dans cette description, l’idée des Grands Voisins : un quartier multimodal, pensé pour les différents besoins de ses habitants.

Croissance destructive et décroissance productive

Dans cet article, André Gorz nous invite à envisager que la quête de croissance économique, de production et de consommation est vaine. Il nous encourage ensuite à expérimenter la décroissance : « D’où l’importance de l’expérimentation sociale de nouvelles manières de vivre en communauté, de consommer, de produire, de distribuer. D’où aussi l’importance des technologies alternatives permettant de faire plus et mieux avec moins, que ces technologies soient développées par des communautés de base, des municipalités […] ». Nous retrouvons l’exemple des Grands Voisins à travers cette description d’une expérimentation d’un nouveau mode de société.

Oasis

Le projet des Grands Voisins est pour moi une oasis au centre de Paris, ce lieu m’a permis de m’évader de nombreuses fois de cette ville bruyante et pensée pour les voitures. Ses résidents d’origines et d’activités diverses ont imaginé une nouvelle société, un microcosme où l’on expérimente, où l’on se trompe, mais où l’on progresse toujours. Il est intéressant de s’interroger sur ce terme de « progrès », bien trop souvent associé à la société capitaliste, productiviste et de consommation. Ce dernier, qu’il soit technique (technologies conviviales, usages adaptés), social (libération, émancipation, autolimitation), sociétal (création de liens, d’initiatives, accueil des réfugiés et des travailleurs étrangers) ou encore personnel (prendre soin de son corps via les activités sportives, de son esprit, alimentation, etc.), est bien présent au sein des Grands Voisins. Ce projet prendra fin dès le début des travaux de l’éco-quartier en décembre 2017, mais déjà l’idée de répliquer ce modèle partout sur le territoire germe dans les esprits des acteurs en présence.

Oserions-nous imaginer qu’André Gorz et sa femme Dorine auraient pu aimer y passer du temps ? Il est évident de voir, la matérialisation des idées du philosophe, dans ce projet, prônant la responsabilisation, l’émancipation, la sobriété, la solidarité et la convivialité, qu’elles soient individuelles ou collectives. Lire ces lieux de vies alternatifs, qui émergent partout sur notre territoire, avec la grille proposée par Gorz est porteur d’un grand espoir pour l’avenir.

Article original sur : http://www.lusinagaz.com/2017/06/04/les-grands-voisins-x-andre-gorz/

Sources

Cours de Françoise Gollain, Sciences Po, Paris, 2017

Pièce de théâtre « Doreen », Théâtre Bastille, Paris, représentation du 18/03/2017

Essai Écologica, André Gorz, Éditions Galilée, Paris, 2008

Roman Lettre à D, Éditions Folio, Paris, 2009

Visite guidée des Grands Voisins, Paris, le 07/04/17

Interviews d’André Gorz :
 France Inter : https://www.youtube.com/watch?v=OnYf0xUd4pM
 
France Culture : https://www.youtube.com/watch?v=zKZO-38HQ04