- Martin Vidberg

Abstentionisme et Front National : Dangereuses corrélations en Macronie

Alors que l’élection présidentielle touche à sa fin, son climat spectaculaire a sublimé les divisions politiques qui traversent la France. Cette messe républicaine dans sa forme la plus excellente a eu bon de nous rappeler à l’ordre. La qualification au second tour de la candidate du Front National Marine Le Pen était depuis longtemps annoncée, et elle semble esquisser, déjà, le visage des élections présidentielles futures. Le Front National connaît un ancrage solide et, en dépit d’une campagne médiocre, est parvenu à rassembler 7 millions 600 mille électeurs, contre 6 millions 100 mille en 2012.

Face au péril que représente le Front National pour la classe politique, celle-ci s’empresse d’exhorter chaque électeur qui ne serait pas déjà acquis à Emmanuel Macron d’aller voter pour ce dernier. La droite, ouvertement déchirée, voit une minorité d’elle rejoindre les rangs de l’extrême-droite et gonfler les voix de Marine Le Pen, brisant les digues de la mythologie républicaine. A gauche, le vote Macron a été immédiatement acquis pour la majorité des quelques électeurs aficionados du PS (et de la double défaite de la gauche) et les électeurs de La France Insoumise qui votaient à gauche plus par tradition que par adhésion à la personne (et/ou au programme) de Jean-Luc Mélenchon.

Reste ce qui constitue le vivier privilégié des chroniqueurs des matinales et des journalistes de BFMTV : Les abstentionnistes. Impossible à clairement catégoriser, les abstentionnistes ne prennent pas part au processus démocratique que serait l’élection présidentielle : généralement, ils n’y croient pas, certains considérant le système en place comme néfaste et à combattre et ne pas se résoudre à y contribuer, d’autres n’y voient simplement aucun intérêt et pensent que le président en place ne changera pas la ligne de conduite de la France.

Je suis d’abord un potentiel abstentionniste, si je ne me retrouve pas dans les projets proposés, je préfère ne pas apporter ma voix, et le vote n’est pas pour moi l’essence suprême de la démocratie ou, en tout cas, des valeurs que je m’attache à respecter et à défendre. Ce que je remarque chez les abstentionnistes convaincus, c’est cette distance nette entre le jeu électoral et leur action politique : il n’y a aucune forme qui parvient à convaincre qu’un changement est possible, rien dans le fond comme dans la forme qui pourrait susciter l’adhésion. Si l’abstention n’a pas la majorité absolue en France, elle se place tout de même juste derrière le candidat Macron, avec 22% de non-expression de vote, il est compliqué d’en retirer une consigne autre que le modèle est à revoir, s’il veut convaincre ou intéresser et que le moyen n’est certainement pas les urnes.

Mais à cette heure où l‘ombre fasciste planne sur l’ l’Elysée, le citoyen républicain moyen, fier de ses convictions démocratiques, se transforme tout d’un coup en prêcheur de l’Apocalypse et du destin funeste vers lequel se précipite ce pays. Parmi eux, les adhérents ou proches du candidat désigné en tête se permettent des excès et des amalgames qui m’ont semblé bon de mettre à jour.

Voici le comparatif classique : plus l’abstention est forte, plus le Front National est fort. C’est très beau sur le papier et y a pas à dire, cela colle plutôt bien. Je ne sais pas dans un premier temps quelle corrélation cosmique ferait qu’un abstentionniste puisse contribuer à faire monter le Front National : il peut tenter de l’endiguer, mais il ne produit pas ce vote, il ne pèse certainement pas dans la balance en faveur du Front National. Si la corrélation entre ces cartes permet de déduire quelque chose, c’est que dans les régions où la politique est de plus en plus décriée, certains se résolvent à voter pour le Front National, généralement très éloignés du milieu politique, ils adhèrent à un parti pris net : dynamiter la société française, pour le meilleur comme pour le pire. Mais ce n’est pas le cas de tout le monde.

La démocratie bourgeoise ne permettra jamais de conquérir toutes les voix, mais sa logique emprunte des accents autocratiques pour imposer comme un modèle unique et exclusif, comme si jamais celles qui l’avaient précédé n’avaient pas procédé de la même manière pour finalement s’enliser dans les méandres de l’histoire, dans des aventures coloniales immondes, qui, 100 ans plus tard continuent d’être un sujet sensible pour les responsables oppresseurs et continuent de diviser ce pays. Malgré la réactivation d’un ennemi commun essentialisé par son caractère religieux plus que par ses logiques financières et les moteurs de son existence, porté aux nues par un tapage médiatique rappelant les méthodes classiques de domination. A cela la pression économique et le fascisme entrainent ensembles un courant dangereux : la mystification d’un ennemi systémique infiltre peu à peu la République et les discours finissent par se recouper, devenir les mêmes, au mot, parfois.

Le devoir de choisir commence seulement là où l’adhésion est effective, sinon il devient un dogme. Imposer un dogme, c’est soumettre et c’est pour la République bourgeoise la même histoire, sans cesse répétée, du vote utile, de la pensée utile, du label #JeSuisCharlie, du réalisme. Penser que tous les problèmes reposent sur ceux qui voient que rien ne change depuis 5, 10, 20, 30 ans ? Si la démocratie n’est pas capable d’enliser le Front National sans ceux qui ne se prononcent pas, n’est-ce pas le propre constat de son échec qu’elle tente d’imposer ?

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