Antagonismes et thé vert - Prologue

Une épée ceinte à sa ceinture, une armure d’un blanc aussi pur que la vertu elle-même, une cape d’un bleu azur.

À genoux devant son liège, Luce semblait livide. Le sang s’était retiré de son visage comme la marée se retire de la plage après une longue journée d’été, ne laissant derrière elle qu’un vestige à peine humide de son existence. Rares l’avaient déjà vue ainsi — nul ne savait quelles en seraient les conséquences. Ses traits fins observaient une parfaite neutralité d’expression, inquiétante en soi. Ses yeux, de la même teinte que sa cape, étaient rivés devant elle, fixant le sol avec une intensité brûlante. Une aura de givre l’entourait pourtant, tandis que sa silhouette agenouillée ne bougeait pas d’un pouce, à tel point qu’on aurait presque pu la diagnostiquer de rigor mortis. Un climat d’appréhension s’élevait lentement dans la pièce. Le brouillard précédant la nuit d’orage.

“Vous avez bien compris, Paladin ?”

Un poing crispé au sol, les joints de ses doigts plus pâles que l’astre lunaire. Sa respiration était lente, maîtrisée. Contrôlée, dans le sens où elle était contrainte d’y faire attention pour ne pas que son souffle s’emporte et trahisse le fond de ses pensées. Mais était-ce encore possible d’arriver jusqu’au bout de cette convocation royale sans se dévoiler ? La pression s’accumulait peu à peu sur son dos courbé. Combien de fardeaux injustes pourrait-elle encore porter sans se lever contre chacun de ses inconscients détraqueurs ?

“Vous n’aviez pas à intervenir car là n’est pas votre rôle. Contentez-vous de faire ce que Nous vous demandons et Nous saurons nous montrer gracieux à votre égard. Restez dans Notre ombre ; tel est votre rôle.”

Luce déglutit péniblement. La patience faisait partie de ses qualités, mais tout comme n’importe quel être humain, certains déclencheurs parvenaient malgré tout à titiller ses limites. La jeune femme commençait à craindre. Non pas pour elle, bien entendu. Elle était, sans exagération, la meilleure paladin du royaume, et cette bande de nobles pouvait bien aboyer :aussi puissante fût-elle d’un point de vue politique, elle restait bien incapable de retirer sa muselière. Ces gens ne savaient même pas ce que “mordre” signifiait.

Non, ce qui l’inquiétait, c’était de sentir sa propre muselière glisser lentement le long de son cou jusqu’à disparaître dans l’abîme du néant.

“Présentez vos excuses. …vous entendez ?!”

“Oui, j’entends bien…” commença Luce, laissant sa phrase en suspens.

Une partie de son esprit s’efforçait de calmer la bête, mais Luce était déjà résignée à son sort. C’en était risible, vraiment : tant d’années de loyaux services, tant d’efforts, tant de gains qu’elle leur avait apportés ! Mais le glas sonnait à travers sa voix empreinte d’un ton sarcastique. Elle pouvait encore tout arrêter, si elle se décidait immédiatement. Elle n’avait pas encore beaucoup d’élan : il était encore temps de faire comme si de rien n’était. La paladin savait très bien que la royauté était ainsi faite, que la tradition faisait loi et qu’en tant que paladin, elle aurait dû le savoir dès le début et s’y plier sans faire d’histoire. Qu’elle avait remis entre leurs mains sa gentillesse, son empathie, son talent et sa vie et ce, de façon parfaitement volontaire. Ce n’était pas si mal ! Sa vie était acceptable ! Et ce même malgré certaines barrières, barrières dont elle pourrait très bien se débarrasser si elle en venait à se débarrasser également de sa loyauté et…

Et voilà.

“Oui, je vous entends très bien,” reprit-elle avec un sourire en coin qu’elle ne pouvait plus réprimer. “Mais suis-je obligée d’écouter des propos qui vont à l’opposé de mon devoir de paladin ?”

Le Roi fronça les sourcils. Tout le monde fronça les sourcils. Personne n’avait prévu qu’un si petit incident dégénèrerait ainsi. Mais c’était trop tard, le mal était fait. Sa Majesté s’éclaircit la gorge, probablement plongé dans un profond malaise face aux attentes contradictoires de sa Cour, avant de répondre d’une voix ferme :

“Votre devoir n’est pas une chose que vous décidez vous-même, insolente !”

“Et pourtant, je ne m’appelle pas Luce si je me contente de rester dans votre ombre !” répliqua-t-elle avec fougue. Elle se leva. “J’ai accepté de me mettre à votre service pour pouvoir sauver plus de gens, mais si aujourd’hui, vous m’interdisez de répondre à mon destin, je ne vois pas ce qui me retient ! Peut-être devriez-vous méditer sur le concept de “reconnaissance”, avant de vous retrouver seul parmi une foule uniquement présente par obligation !”

Elle était plutôt fière de son petit discours. Quitte à partir, autant le faire bien. Ses sens aiguisés lui permirent d’entendre quelqu’un murmurer “Pas mal !” dans la salle ; dommage, peut-être aurait-ils pu être amis si elle n’avait pas décidé de ne plus jamais remettre les pieds ici. Elle pouvait également percevoir une forme de déception mêlée à l’angoisse sur le visage de son souverain. Il n’avait pas le choix ; ils le savaient tous deux. Mais ce n’était guère une excuse.

Tous les regards étaient fixés sur Luce, seule au milieu de la pièce. Une jeune femme qu’on voudrait deviner frêle et douce sous son armure, ses cheveux blonds presque blancs lui donnant un air juvénile. Pourtant, elle pouvait toiser n’importe qui dans la salle. Mais n’était-ce pas là un comportement d’antagoniste ? Un frisson lui parcourut l’échine, soudain. Pour qui se prenait-elle, au juste ? Profiter de sa force pour mettre le monde à ses pieds et agir comme il lui plaisait au lieu de suivre les règles établies comme un bon petit soldat ne faisaient pas d’elle un élément… toxique ? Ne créait-elle pas plus de problèmes qu’elle n’en réglait, en agissant de façon aussi égoïste ? Juste un peu plus de patience, et nul mal n’aurait été causé…

“Non.”

Ce n’avait été qu’un simple murmure.

Ne pas céder à la culpabilité. Ce n’était pas parce qu’elle détenait le pouvoir qu’elle était forcée de l’utiliser pour les autres, si ?… Elle avait longtemps cru cela. À quel point était-elle paladin par plaisir, à quel point l’était-elle par contrainte… La fine frontière lui paraissait bien floue à présent. Ces deux sentiments existaient définitivement en elle, mais… comment savoir, désormais ?

Au fond, qu’importe ?

“Adieu.”

Cette fois-ci, Luce avait élevé la voix pour que chacun l’entende. La scène semblait figée, gelée, son aura glaciale ayant atteint presque chaque membre de l’audience royale. Le Roi ne rajouta rien. Il avait déjà accepté que ce jour arriverait ; la moindre des choses était de laisser la paladin partir en paix. Sa Cour attendait sûrement une réponse, un ordre, un cri qui viendrait briser le mur de verre entre Luce et le reste du monde. Mais leurs attentes restèrent vaines.

Luce se retourna, tournant le dos au Roi et à tout ce qu’il représentait. Tant pis. Dommage. Même les paladins les plus fiables, radieux et souriants pouvaient abandonner leur cause, poussés à bout. Rien n’est à prendre pour acquis en ce monde, songea Luce en poussant la lourde porte en hêtre menant à la sortie du château.

Il ne lui restait plus qu’à attendre qu’un véritable héros vienne la défier… à son tour.

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