Diane

« Qu’est-ce que vous voulez dire, avec cette chanson ? »

Nerina fait quelques pas dans sa chambre pour ouvrir la fenêtre. Une brise calme l’accueille avec fraîcheur. La pollution et le bruit des voitures s’invitent à l’intérieur tandis que le regard de la jeune fille franchit le cadre pour se promener parmi les étoiles. Des choses à dire, elle en a autant qu’il y a d’astres lumineux dans la nuit. Autant de réponses à tout ce que la vie a cherché à lui faire comprendre. N’essaie même pas ci. Tu ne réussiras jamais à faire ça. Tu sais, la volonté ne fait pas tout dans le monde dans lequel on vit… Et pourtant. Nerina serre le poing ; mais une seconde plus tard, sa main est posée tout contre sa poitrine et un sourire illumine son visage à nouveau. Fidèle à elle-même, envers et contre tout.

« Je veux leur dire que tout est possible. »

Kieli se redresse en grognant sur sa chaise. Comment avait-elle pu s’endormir sur son bureau, stylo à la main ? Elle retire ses lunettes d’une main agacée quoique gracieuse et se frotte les yeux. À la seule lumière de sa lampe de chevet, le monde paraît légèrement flou. Mais aujourd’hui, ses aspirations sont claires. Après tout, elle sait désormais que le rationnel et l’irrationnel ne sont que deux facettes d’une même pièce. Tout comme elle peut accepter les sciences et les arts à parts égales, le monde doit accepter que Sélène fait désormais partie intégrante de son histoire. Qu’il le veuille ou non. Kieli n’abandonnera pas jusqu’à ce que ce nom soit synonyme d’émerveillement.

« Je veux leur dire qu’on ira jusqu’au bout. »

Iris finit de border sa jeune sœur et dépose un baiser sur son front pâle, bien trop pâle à son goût. Elle dort déjà… Un sourire attendri se dessine sur les lèvres de la jeune femme. Un ange endormi… Discrètement, tout doucement, Iris quitte la chambre d’hôpital. À chaque pas, son sourire s’efface un peu plus. Tant de personnes souffrent. Les temps sont durs. Chacun cherche à se protéger avant de penser à son prochain et qui pourrait les blâmer ? Une lueur déterminée éclaire soudain ses yeux émeraude. Elle souhaite une bonne nuit en souriant à l’hôtesse d’accueil de l’hôpital, qui semble surprise de recevoir tant d’amabilité ; un peu timide, un peu gêné, mais c’est bien un sourire qu’Iris obtient en retour. La gentillesse comme une arme, faisant fondre la glace qui recouvre cette société.

« Je veux leur dire qu’ils ne sont pas seuls. »

Mai se retourne dans son lit, ses grands yeux dépassant à peine de la couverture. On lui a toujours dit qu’elle se fondait dans la nuit, avec ces deux sphères de lumière ocre perdus dans un flot bleu sombre. Pourtant, elle n’a jamais réussi à déterminer si elle préférait le soleil ou la lune. À midi, se perdre dans la foule est parfois intimidant ; mais tous brillent à leur manière et c’est en chacun qu’elle trouve l’inspiration. À minuit, elle ne fait plus guère la différence entre rêve et réalité dans le silence qui pèse sur son lit ; mais c’est aussi là que ses idées les plus folles prennent vie pour colorer l’obscurité. Si le monde actuel est trop terne, pourquoi ne pas redessiner ses rêves par-dessus ?

« Je veux leur dire que l’imagination est une force. »

Rhéa met un pied devant l’autre, arpentant la rue froide et silencieuse. La lumière des réverbères se reflète dans ses yeux gris comme sur les pavés du même ton. Avec une posture et un visage que certains qualifieraient de « menaçants » mais qui ne sont pourtant qu’une habitude, une attitude étudiée mille fois, elle fend la nuit. Combien de fois aura-t-elle dû se battre, non pas pour gagner, mais simplement pour ne pas perdre ? Qu’y aura-t-elle gagné bien malgré elle ? Lorsque Rhéa s’en est rendu compte, elle ne pouvait plus faire marche arrière. Un éclair dans le brouillard : l’innocence, la franchise, la douceur, peut-être que ça mérite d’être protégé, en fin de compte. Si même un simple sourire peut ébranler un cœur de pierre…

« Je veux leur dire qu’il faut ouvrir les yeux. »

Mélisande se jette sur son lit en riant, peluche parmi les peluches avec son pyjama multicolore. Elle finit par s’immobiliser sur le côté, face au reste de sa chambre. Quelle petite vie bien rangée… Un sac de cours rose bonbon posé dans un coin. Une boîte de crayons de couleur ouverte, à laquelle il manque quelques teintes, perdues dans la nature. Une photographie de Sélène au complet dans un cadre en forme de lune. Parmi toutes les affaires empreintes d’amour disposées dans la pièce, c’est cette photo un peu mal cadrée, un peu maladroite qui irradie le plus de chaleur. Peut-être que Mélisande ne changera pas le monde. Peut-être qu’elle n’est qu’une jeune fille appréciant les donuts, les étoiles et rigoler avec ses amis. Mais peut-être qu’au bout du compte, sa bonne humeur est déjà bien assez.

« Je veux leur dire que le bonheur est à portée de main. »

Ayame ferme un œil, calcule rapidement l’alignement parfait, puis se lance. La boule blanche vient heurter la noire, qui à son tour se cogne une fois, deux fois contre le rebord et sombre dans l’une des poches de la table de billard. Avec un léger sourire, elle repousse ses cheveux dans son dos, faisant virevolter sa boucle d’oreille qui scintille dans la lumière tamisée. Ayame jette un regard à la boule blanche, restée seule sur le plateau. Elle était précieuse, déterminant chaque interaction avec le reste du jeu. Ayame réfléchissait à chaque coup comme elle réfléchissait à chaque mot qu’elle prononçait. Si la parole permet de communiquer avec autrui, si la parole est porteuse d’un tel pouvoir, alors il faut apprendre à la manier. Quel meilleur moyen qu’une chanson pour faire l’éloge du langage avec élégance ?

« Je veux leur dire qu’on peut essayer de se comprendre. »

Ewelen s’essuie le front avec une serviette. Un peu d’exercice en soirée pour bien terminer la journée ! Tandis que son souffle reprend lentement son rythme normal, elle ouvre la porte-fenêtre pour s’avancer sur le balcon. La brise nocturne fait danser ses cheveux. Elle se revoit danser avec les autres, fière d’être ce qu’elle est, en paix avec elle-même. Elle se revoit chanter à gorge déployée, sans craindre qu’on l’entende. Bien au contraire. Ewelen inspire l’air frais à pleins poumons. Elle qui a toujours voulu se retenir, se cacher, se restreindre, trouve à nouveau une cause à laquelle se dévouer corps et âme. Elle ne sera plus jamais réduite au silence, la lionne qui brûle d’envie de crier au monde qu’elle existe. Ewelen est une flamme inextinguible. Ce qu’elle veut dire avec cette chanson ?

Tout ce qu’elle a toujours eu peur d’exprimer.

« Je vais leur dire tout ce que je ressens ! »

Diane, nom féminin : Batterie de tambour, sonnerie de clairon ou de trompette exécutée à la pointe du jour pour réveiller les soldats, les marins.
Appellation poétique de la lune.