Un homme nommé Bob

Les yeux d’Aidan Bob Keefe avaient toujours paru fixer quelque chose de plus lointain que l’horizon. Une forme floue, fade, fragile qu’il ne pourrait pas atteindre ni cerner quoi qu’il fasse. Il ne tendait pas la main vers elle ; cependant, il observait cette substance éthérée juste au-delà de sa vision, la regardant du coin de l’œil afin que jamais elle ne puisse complètement disparaître.

Ses camarades le trouvaient toujours un peu distant. Était-il vraiment là ? Ou bien ailleurs ? Aidan parlait peu et encore moins de lui. En vérité, il n’avait rien à en dire, tout simplement. Quelle histoire un orphelin anonyme aurait à raconter ? Quelle vie aurait-il pu mener ? En quoi serait-ce différent d’un autre ? Chaque pas le faisait avancer dans une direction dont il ignorait tout. Non pas que son quotidien lui déplaisait ; on ne pouvait juste pas dire qu’il lui plaisait non plus. Aidan ne savait pas vraiment ce qu’il voulait. Il avait uniquement la certitude que quelque chose, quelque part, l’attendait. Peut-être était-ce une sorte de rêve innocent que son subconscient lui avait fabriqué afin de le sortir de la monotonie de son existence. Mais Aidan… ses yeux ne s’en détournaient pas.

Il était donc là et ailleurs, ce qui signifiait qu’il n’était nulle part.

Les autres enfants ne détestaient pas cette présence silencieuse à leur côté. Il représentait à son insu une sentinelle, présence rassurante dans un quotidien hésitant. Pourtant, malgré sa taille légèrement au-dessus de la moyenne, Aidan n’aurait probablement pas su quoi faire en cas de problème. Disons qu’il donnait le change sans s’en apercevoir et sans même essayer ; une aura distante, un appui indistinct ? Aidan avait tendance à suivre les mouvements sans pour autant les approuver forcément. Simplement, il restait avec le groupe. Pour une raison qui lui échappait lui-même — le garçon n’était pas très doué en introspection — il ne laissait jamais ses camarades partir seuls. La plupart des enfants n’appréciaient pas forcément d’être laissés seuls avec Aidan ; c’était bien qu’il soit là, mais n’avoir “que” Aidan avec soi ne laissait pas beaucoup de place à la discussion ou à l’enthousiasme.

Pourtant, un jour, Aidan fut le seul à se laisser entraîner, ou plutôt fut le seul à se sentir poussé à accompagner un de ses petits camarades.

“Mais si, je vous assure ! La rivière, elle — elle mène à un autre monde ! Venez voir !”

Personne ne voulait sortir en plein milieu de cette nuit d’hiver. Le jeune homme semblait en plein délire, des lumières hallucinées plein les yeux, dansant d’une façon bien plus lugubre qu’il n’en était conscient au fond de ses pupilles.

Cette nuit-là, Aidan fut le seul à l’accompagner. À moitié par sentiment d’obligation, à moitié par curiosité et à moitié par effet d’inertie. Une fois arrivé à la rivière illuminée par les feux sombres d’un réverbère lointain, Aidan sentit une soudaine chaleur se répandre dans son corps. Il n’avait pas attrapé froid, mais il sentait toujours le froid. Non, c’était autre chose. Un mélange qu’il n’aurait pas su analyser sur le moment ; plus tard, il dira qu’il s’agissait sûrement d’un mélange indigeste d’excitation, d’appréhension et de résignation.

Ses souvenirs de ce moment ? Flous à jamais. Une présence dans l’onde. Un déséquilibre figuratif. Un déséquilibre effectif ; ses pieds qui quittent le sol ; une chute dans la rivière ; une vague colère envers celui qui l’a poussé ; un flottement. L’eau silencieuse, enfin…


Une place. Des gens. Partout. Tout est en ébullition. Il fait nuit mais l’endroit est animé. Les lumières dansent et les ombres avec elles. Aidan se sent perdu. Mais une main familière, celle de son camarade, l’attrape et l’attire dans une direction inconnue — elles le sont toutes. Ensemble, ils se mettent à courir. Son ami semble aux anges. Tout passe en accéléré, comme une vidéo impossible à enrayer. Ils fendent la foule, traversent la ville. Seule la chaleur de cette main dans la sienne rappelle à Aidan qu’il ne s’agit pas d’un rêve mais bien de la réalité qu’est sa vie. Tout tourne autour de lui ; ils tournent à leur tour à chaque rue qui s’offre à eux, charmant labyrinthe pour qui ne parvient pas à saisir ses propres pas. Où va-t-il ? Que se passe-t-il ? Pourquoi… rien ne sort d’entre les lèvres entrouvertes d’Aidan. Il respire, court, tâche de garder les yeux ouverts. Un système de défense, sûrement. Aussi conscient soit-il de la vérité qui s’établit devant ses yeux, le garçon se retire en lui-même et prend ses distances encore et encore, sachant que cela le rattraperait aussi certainement que le soleil se lèverait au matin.

Comme un boomerang.

Il s’arrêtent ; Aidan halète. La scène est toute autre, ici ; les arbres ont remplacé l’architecture. La personne à côté de lui, qu’il connaît au fond si peu, rit, pour une raison qui échappe complètement à Aidan. Il semble si heureux. Pourquoi ? Une forme d’agacement se soulève doucement dans sa poitrine. Incompréhension, mais aussi jalousie. Il a l’air heureux. Comme s’il avait atteint un but. Comme s’il avait accompli quelque chose en arrivant ici. Alors qu’Aidan peine à analyser la situation… Mais comme toujours, son visage ne révèle rien d’autre qu’une vague fatigue après avoir autant couru. L’autre prononce quelques mots d’un ton enthousiaste, quelque chose à propos d’être enfin seuls ici, de nouveau monde ou d’univers parallèle, d’une fantastique découverte, de magie. Tout va toujours un peu vite… Aidan regarde autour de lui. Le garçon lui pointe un arbre qu’Aidan n’a jamais vu auparavant. Puis lorsqu’il se retourne, il est seul. Une seconde. Tic. Une autre. Tac. Le monde entier est en suspens. Les ténèbres semblent liquides. Il baigne dans un miasme noir qui l’enserre, qui l’enserre… Où est le haut ? Comment fait-il pour ne pas tomber, comme lorsqu’il est tombé dans la rivière ? Ah, mais cette fois-ci, il n’y a plus personne pour l’y pousser. Au contraire. Aidan se redresse en entendant un cri déchirant. Est-ce le moment où il doit payer le contrecoup ? C’était la voix de ce garçon…

Comme un boomerang.

La réalité, ou ce qu’elle paraît être, frappe immédiatement Aidan de plein fouet. Des yeux sauvages se mettent à scintiller dans le noir de la forêt. Il ne prend pas le temps de les détailler. Son cœur bat si vite. Ses jambes s’emballent. Rejoindre la ville. Ce monde n’avait ni queue ni tête, mais instinctivement, il avait compris qu’il serait plus en sécurité là-bas qu’ici. Il court.

La pénombre le chasse, ou peut-être pas. Peut-être est-ce juste ses remords qui le rattrapent désormais. Comment savoir, dans ce noir aussi profond que la rivière où il a plongé tête la première — il la croyait bien plus claire que cela. Où avait-il la tête ? « Ce garçon », il avait un nom. Il avait toujours été là à l’orphelinat. C’était plus simple de se dire qu’il ne le connaissait pas. Pourtant, lui le connaissait probablement mieux qu’Aidan ne se connaissait lui-même. Aidan halète, seul dans le cauchemar inattendu qu’est devenue cette nuit sans crier gare. Un ami… quelqu’un sur qui compter malgré tout. Attentif. Proche… Blagueur parfois. Un grand frère ? Un ami. Le mot tourne en rond dans son esprit tandis que sa respiration accélère sans cesse. Il n’avait jamais vraiment fait attention aux autres, Aidan. Mais il avait entendu sans écouter et vu sans regarder. Tous ses souvenirs semblent avoir choisi cet instant précis pour réapparaître. Peut-être au cas où ce soit la fin. Autant planter le couteau tant qu’il est encore temps.

Pourtant, Aidan pose les pieds dans les rues de la ville sans encombre. Il ne sait pas combien de temps il a couru. Il ne sait pas depuis combien de temps il a franchi cette rivière. Il ralentit doucement avant de s’immobiliser. Rien derrière lui. Juste le sol en-dessous et le ciel noir au-dessus. Entre deux, lui et le reste du monde, coincés dans l’entre-deux pour une raison inconnue de tous. Pas de témoin. Pas de sang sur ses mains. Et pourtant…

Il pourrait hurler ; mais il se sent trop vide pour projeter quelque son que ce soit. Il tient debout comme un pantin, maintenu en l’air par les fils de l’habitude. Il ne tremble pas, ne pleure pas. Ses yeux se voilent. Comment gérer cette situation ? La rejeter ? La nier ? L’accepter en bloc ? Aidan ne réagit plus. Il est si loin de toute chose connue, cette nuit ; lui qui regardait toujours dans le lointain regarde cette fois-ci dans le sens inverse. Qu’y a-t-il « là-bas » qui soit mieux qu’ici, au fond ? Une question sans réponse de plus. Cet endroit n’a jamais été la destination qu’il recherchait. Aidan réalise lentement, comme un poison qui se répand, qu’il n’avait jamais été question de distance physique.

Aidan tombe soudain. La poussière se soulève lorsqu’il heurte le sol. Elle s’accumule tout autour de lui, comme pour lui fournir une couverture, comme pour le protéger, d’une fine couche de poudre. Étrangement, c’est apaisant. Comme la douceur d’un chez-soi…


Aidan ne se souvint jamais de comment il avait fait pour retrouver le chemin du grand miroir par lequel il était arrivé. Il ne répondit jamais aux interrogations de tout son entourage sur ce qui était arrivé au garçon porté disparu. Son silence fut interprété, et bien interprété, bien que ce soit presque par hasard tant le chemin qui l’avait mené jusqu’à son funeste destin était différent de ce que n’importe qui pouvait imaginer. Mais à chaque fois qu’Aidan refusait de répondre, une ombre passait dans son visage, un ride se creusait sur son front juvénile. Il pinçait les lèvres. Il s’exprimait, étrangement. Certains remarquèrent à quel point c’était un changement. Aidan semblait bel et bien présent et non pas ailleurs.

Peu à peu, Aidan Bob Keefe commença à se faire surnommer Bob. Cela aurait été incongru jusque-là, mais bizarrement, cela semblait naturel sans que personne ne sache mettre le doigt sur la transition. Il était moins distant, plus attentif. Plus attentionné également. Les plus jeunes de l’orphelinat se reposaient sur lui plus naturellement ; il n’était plus une simple sentinelle, il était également quelqu’un à qui s’ouvrir, se livrer. Il finit même par devenir un jeune homme souriant. Cela prit des années. C’était dur, au début. Mais c’était comme si une serrure avait été déverrouillée, ou plutôt, une porte défoncée. Au fond, Aidan s’était retrouvé face à lui-même. Comment combler ce vide ? C’était une question dont il ne cernait pas encore vraiment la réponse, à vrai dire ; mais il avait décidé de se confronter à ces incertitudes au lieu de les éviter encore et encore. Il était parti à sa propre recherche.

Et cela avait mené Aidan jusqu’à Bob.

Bien sûr, il gardait toujours cet aspect mystérieux de sa personnalité. Il fixait encore parfois le lointain, l’inconnu, sans savoir lui-même ce qu’il y voyait. Mais il continuait à avancer. Pas à pas. À son rythme hésitant. Sans savoir de quoi l’avenir serait fait, mais en se raccrochant aux petites impulsions qu’il ressentait sur le chemin au fur et à mesure. Il prit conscience que sa propre identité prendrait du temps à se forger ; mais ça lui allait. Il avait toute une vie devant lui pour apprendre à se connaître, après tout !

À dix-huit ans, Aidan quitta l’orphelinat. Après quelques années remplies d’hésitation, il choisit de laisser ce monde derrière lui pour rejoindre l’autre. Il nourrissait quelques appréhensions que n’importe qui aurait pu comprendre si seulement il n’avait pas été le seul témoin de son passif avec Mag Mell. Mais il le fit. Car il avait des questions et il comptait bien y trouver des réponses, voire d’autres questions. Il enchaîna les petits boulots à Andraste afin de se faire une idée de la façon dont la société était organisée ici-bas ; son pouvoir de manipulation de la poussière s’avéra assez pratique pour trouver du travail non-qualifié.

Mais dès qu’il avait appris l’existence du Refuge, sa voie avait été toute tracée. C’était probablement la seule fois où Bob s’était senti aussi sûr de ses choix de vie. Comme s’il était appelé là-bas. Tout semblait enfin s’accorder… tout faisait sens.

Il serait là-bas.