Essai : De la recherche d’originalité comme unique moteur

Ou pourquoi je continue de vouloir écouter des tonnes de nouveaux disques chaque jour

Au tournant des années 2000, à tout juste 18 ans, la musique est devenue pour moi un paramètre plus complexe qu’une simple tapisserie de fond, qu’un bon mot que l’on sortirait pour meubler. D’un paysage en deux dimensions, elle m’est apparue peu à peu comme une construction complexe, un plan à étudier avec minutie, truffé de passages cachés, d’impasses et de recoins étranges.

Une exploration entamée avec beaucoup de difficultés, du fait de mes limites évidentes. Sans véritable formation ou culture musicale poussée à mes débuts, il m’a fallu m’informer comme je pouvais, éduquer mon oreille aux sonorités nouvelles afin d’être capable d’en comprendre le sens, en partant ce qui m’était le moins étranger; le rap avant tout, ma première porte d’entrée, puis le jazz par caisse de résonance presque évidente pour un jeune gamin qui a grandi dans les années 90. Evidemment, l’explosion du web et du partage peu à peu sans limites s’est avérée salutaire, comme pour beaucoup, dans cette capacité à toucher du doigt même ce qui me semblait être éloigné de là où j’étais à cette époque.

L’écriture étant, à ce moment là, mon seul moyen de ne pas dériver sans boussole dans un océan inconnu, c’est par celle-ci que je concrétisais une intériorisation de ce que j’écoutais. Comme si je cherchais à me prouver à moi-même que je possédais ces éléments désormais intégrés. Je découvrais ainsi cette sensation particulière de rentre familier un univers musical en lui associant une série de mots et d’adjectifs qui, mis bout à bout, formerait une idée en tant que telle. D’abord fut-elle traitée sous l’angle unique du point de vue gonzo très personnel, avant de devenir une analyse de plus en plus objectivée, dans la mesure du possible : chercher à projeter le moins d’égo possible et me concentrer uniquement sur l’objet que j’avais face à moi pour l’étudier sous tous les angles.

L’exploration est minutieuse mais délectable. Armé de mes quelques connaissances, je m’aventurais dans le dédale sans savoir véritablement ce que je cherchais. Quitte à quitter les lieux plus tôt que prévu, sans n’être véritablement tombé sur ce quidevait m’attendre là, c’était évident, pour y revenir quelques jours après, tenter le voyage de nouveau. Une quête intérieure qui, si elle m’a renseignée plus que de raison sur la construction de la musique au sens large (jusqu’à ce que je puisse en faire mon activité principale aujourd’hui), a surtout été un moyen de m’étudier moi-même en retour, par un subtil effet de miroir, sans même que je m’en doute au préalable. Je n’entrais pas dans un univers objectivé qui se tenait face à moi mais dans une projection de cet univers conçue de bout en bout par mon esprit.

Après quinze années à travailler mon oreille, à me lancer dans une étude toujours plus approfondie de tout ce qui me passe entre les oreilles, depuis les classiques historiques jusqu’aux plus intimes compositeurs / producteurs / artistes du quotidien qui fourmillent sur le web, il me semblait n’être encore jamais parvenu réellement nulle part. Plus j’avançais, plus s’ouvrait face à moi un champs de découvertes potentielles infini, complexe, pour lequel une vie entière ne suffirait pour en explorer tous les recoins. Les plus grosses branches musicales se découpaient en sous-genres, en niches musicales, en scènes ultra-locales où se l’on perdait très vite une après-midi à chercher une obscure mixtape distribuée de la main à la main à l’autre bout du monde.

Une réflexion qui me frappa d’autant plus qu’elle me poussa à porter un regard tout autre sur les choses : outre la volonté d’une découverte d’un nouvel objet sonore en soi, pensé ou instinctivement enregistré par son géniteur, il s’agissait plutôt d’un besoin profond de retrouver cette sensation première de la découverte originelle, celle qui active votre cerveau dans tous les sens lorsque vous tombez sur un nouvel artiste, sur un nouveau disque / single dont vous voyez la pochette et qui met vos synapses en activité immédiate, en un quart de seconde. Cet instant où votre unique but est de vous familiariser avec l‘univers musical face à vous, sans chercher à le rendre docile mais plutôt à anticiper ses éventuels effets de surprise pour vous trouver à l’exact équilibre entre le confort et l’inconfort, à la source même du plaisir extrême.

En intégrant cet élément là, il semble évident aujourd’hui que chaque nouvelle découverte me pousse à vouloir revivre encore et encore ce moment si particulier de la découverte originelle, avec son lot de différences à chaque fois. Pourtant, tout l’enjeu des quinze années écoulées aura été de ne pas laisser cette soif de découverte vampiriser complètement la nécessité de passer plus qu’un quart de seconde à considérer ce que j’avais dans les oreilles (quand cela valait le coup, évidemment). Un autre équilibre précaire, là encore, car on est vite tenter d’entrer dans une spirale infinie de la nouveauté qui chasse l’autre, sans véritablement aller au bout des choses.

Un zapping intellectuel à la portée de chacun d’entre nous, conforté et entretenu par l’infinité de contenus accessibles aujourd’hui. L’adolescent des 90's qui est en moi ne peut s’empêcher de saliver quand je pense à la quantité de “matière première” accessible avec deux abonnements à 10€ mensuels. Outre la dévalorisation incroyable de ce que l’on “consomme” de cette façon (mais cette valeur passée n’était-elle pas purement spéculative ? Ce sera l’objet d’un autre papier), elle met notre capacité de concentration et de réflexion à rude épreuve. Il est aisé de se contenter d’effleurer la surface des choses sans creuser plus profondément.

Un travers vicieux, une bête sournoise qui nous guette et que je tente de tenir en cage à chaque instant car la musique pour moi n’a d’autre vertu que celle d’être découverte puis écoutée avec application, sans essayer de trop la gâcher lorsqu’elle le mérite. Une considération forte qui peut sembler si dérisoire pour la majorité de mes contemporains que j’en suis venu à penser qu’il ne pouvait exister que deux catégories que tout oppose : eux et nous.

Eux, tout d’abord. Ceux qui n’utilisent la musique qu’à des fins de confort et de refuge, un îlot personnel qu’ils ont mis des années à construire tranquillement, sans urgence, avec l’unique volonté que celle de se sentir bien où l’on se trouve. Armés de leurs repères, ils ne s’éloignent jamais trop du bord, de peur de ne plus retrouver le chemin de la maison, et de finir par se perdre. Ils ne sont pas à blamer pour autant, la vie au quotidien est parfois tellement désarmante que chacun entretient ses refuges personnels, ces espaces de vie tranquille où eux savent qui ils sont, ce qui est autour d’eux et ne cherchent pas à aller plus loin, la plupart du temps. Avec un brin de nostalgie, ils n’ont d’autre passe-temps que de polir délicatement ce qu’ils ont déjà passé des années à faire briller pour en faire ressortir l’éclat premier; et trouver un peu de réconfort dans cette activité que nous faisons tous, à des degrés variables.

Et puis nous sommes là, aussi. Nous avons nos repères, nous aussi, mais ils sont plutôt des cadres sur les murs ou des photos dans des albums, des éléments que l’on sort de temps en temps lorsque l’on cherche un peu de perspective. La vie avance et revenir en arrière pour considérer un objet musical connu nous le fait découvrir sous un nouveau jour, l’oreille décèle des détails infimes, des textures qui semblaient ne pas être là au préalable. Mais l’envie n’est autre que celle de se projeter vers l’avant avec d’autant plus de force et de vigueur que l’on en comprend mieux la provenance, voir le chemin parcouru. Une recherche de nouveauté permanente qui ne peut aller de pair avec l’entretien d’une nostalgie quotidienne.

De ce modèle ultra simpliste, je vous le concède, j’en tire une vision évidente : je n’ai jamais été plus incité à la découverte que par une soif d’originalité évidente. Elle est aujourd’hui l’un de mes moteurs principaux, cette envie de s’exposer à de nouvelles façons de faire et d’exprimer quelque chose par la musique, que ce soit une émotion, un discours, des symboles, une histoire… Et même si, au passage, je déniche et mets de côté quelques éléments musicaux de référence pour mon futur, qui rejoindront ceux déjà présents dans mes albums ou sur mes murs, il ne s’agit jamais de se sentir plus arrivé qu’en train d’ouvrir trois nouvelles portes lorsque l’on en ferme une seule derrière soi. Une sensation de démultiplication de l’originalité potentielle qui me fait souhaiter qu’il y ait, sur Terre, autant d’expressions singulières qu’il y a d’être humain en âge de faire de la musique, peu importe la forme.

A de nombreuses reprises, cette discussion sur la recherche d’originalité m’a souvent fait me confronter à ceux qui portaient leur intérêt sur un académisme bien maîtrisé, un album “pop” pur au sens premier du terme mais sans véritables aspérités. S’il n’y a jamais de considération d’importance dans le terme “originalité” à mes yeux (qui peut autant venir d’un producteur du Billboard que d’un obscur joueur d’accordéon du fin fond de la Hongrie), ce qu’il sous-entend est subtil, là encore. Il ne s’agit pas d’expérimentations folles et débridées, brisant tous les codes et les tabous pour finir par se noyer dans un n’importe quoi dommageable. Habituellement, je suis surtout sensible à la sensation d’un jeu poussé avec les marges de l’environnement initial, lorsqu’un artiste tente de sortir de sa zone de confiance, brisant quelques règles établies par sa musique, sans pourtant tomber dans le maelström musical facile.

Deux exemples simples, qui me viennent à l’esprit, pour illustrer ça :

Kanye West — Say You Will (tiré de 808s & Heartbreak, 2008 -Roc-A-Fella / Island Def Jam)

L’exemple parfait de ce que j’expliquais plus haut : après trois disques de référence salués par les fans du genre, Kanye West se laisse submerger par ses problèmes personnels pour délivrer ce qui est, à ce jour, l’un de ses albums les plus remarquables à tous les niveaux. Véritable référence évidente depuis dix ans, l’album aura poussé à faire éclore entre autres ce nouveau R&B sombre et arty de la fin des années 2000 et des années 2010 (dont Frank Ocean et The Weeknd sont l’aboutissement parfait, chacun à leur façon). Une tentative artistique folle, un cri dans la nuit, qui aura valu à Kanye énormément de mépris de la part d’une grande majorité d’auditeurs; à commencer par moi lors de sa sortie, je le reconnais volontiers. On ne peut nier qu’après être sorti de Graduation, certes déjà pointé du doigt par certains pour son côté grandiloquence fluo de la fête foraine parfois, il était aventureux de se lancer dans une écoute prolongée de 808s & Heartbreak. L’Histoire donnera néanmoins raison à Kanye, et aux plus aventureux qui n’ont pas eu peur de franchir ce Rubicon musical du vocoder, de la complainte amoureuse à tous les étages et des mélodies froides et profondes. L’exemple parfait d’un artiste ayant poussé les murs pour ménager un nouvel espace, devenu un univers dense et complexe aujourd’hui (Miguel ou Majid Jordan peuvent en convenir).

Emeralds — Just To Feel Anything (tiré de l’album du même nom, 2012 / Editions Mego)

Autre exemple, autre univers : Emeralds était un trio de drone / noise / ambient américain de Cleveland, Ohio, du début des années 2000, composé de Mark McGuire, Steve Hauschildt et John Elliott. Entre 2006 et 2012, le trio est l’un des plus actifs et des plus identifiés dans cette micro-scène dynamique, en plein boom grâce à l’explosion de nombreux blogs MP3 , portés par la kyrielle de sites / serveurs gratuits de l’époque (sur lesquels nous avons tous chopés des dizaines Go de nouvelle musique). Leurs tapes sont nombreuses, les obtenir est quasi impossible sans passer par Soulseek, hormis pour celui qui se décide à commander un obscur CD-R ou une K7 sur un Blogspot qui inspire peu confiance. Après plus d’une quarantaine de sorties en tous genres (en trio, avec des invités, en album, en singles, en compilation…; le plus souvent homemade évidemment), Emeralds signe sur l’éminent label autrichien Editions Mego. Un choix tout sauf anodin pour un groupe à la musique obtus, venu des tréfonds du web. Deux albums seront publiés par Mego, Does It Look Like I’m Here en 2010 et surtout Just To Feel Anything en 2012. Si sur le premier Emeralds avait déjà choisi d’édulcorer un peu cette formule noise / drone raide et agressive, à la longueur parfois très dissuasive pour les oreilles non-entrainées, grâce à l’utilisation de petites mélodies aux synthés qui évoquaient clairement tout ce que le trio devait au Krautrock des 70’s (et à des groupes comme Harmonia, au travail de Moebius avec Eno et Roedelius ou évidemment à Kraftwerk), sur Just To Feel Anything la démarche est poussée plus loin encore, dévoilant toute la capacité du trio à produire de petites pièces synth-pop cosmiques entraînantes, avec un travail essentiel cette fois sur les rythmiques et le rapprochement avec le dancefloor de manière générale. Un prolongement de leur démarche artistique surprenant pour un fan de la première heure auquel j’ai très vite adhéré, par envie pure de les rejoindre à bord de ce vaisseau qui partait pour une planète inconnue, alors qu’ils semblaient tous trois déjà bien installés dans une zone qu’ils connaissaient sur le bout des doigts. Une évolution musicale qui eu, in fine, raison du trio, qui finit par se séparer peu de temps après, fin 2012; probablement pour cause de dissensions internes, lançant ainsi les carrières respectives de ses membres.

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A des niveaux différents, les deux évolutions présentées ci-dessus ont été pour moi une source d’intérêt profond, d’abord parce qu’inattendu mais surtout parce qu’ils présentaient des artistes jouant avec les marges, parfois plus que de raison, au point même de ne plus se trouver à l’endroit où on les attend. La musique qui en résulte, lorsqu’elle tombe entre mes oreilles, me donne l’impression d’avoir assisté à sa conception, aux erreurs qui ont mené à sa naissance bien souvent. Je me plonge presque dans l’esprit du musicien, dans ses égarements, ses problèmes du quotidien qui vont venir nourrir souvent inconsciemment cette nouvelle direction, comme un besoin d’aller ailleurs. Et je suis là, avec lui, je l’accompagne, observe et ressens en partie ce qu’il transmet. Une forme d’empathie musicale que j’ai appris à affûter après des milliers d’heure d’écoute.

J’aurais pu évidemment ajouter à ses deux exemples un troisième qui serait symbolisé par à peu près tous les musiciens découverts au quotidien, dont je ne connaissais rien et pour lesquels, en quelques secondes, je me retrouve à me plonger dans leur discographie plus ou moins allongée pour comprendre d’où ils viennent et où ils ont choisi d’aller. C’est un plaisir de la découverte quotidienne chronophage, qui comporte parfois son lot de désagréments évidemment lorsque l’on tombe sur des milliers de clones dont le web est garni; au point parfois de ne plus vraiment faire la différence entre l’original et la copie.

Malgré tout, à mes yeux la musique ne peut s’envisager de manière intéressante que lorsque l’on cherche à en tirer le maximum, en permanence, en poussant vers une soif de différence et de singularité. Bien sûr, il m’arrive régulièrement de ne pas hésiter à retrouver une sensation facile et simple, lors d’une session de karaoké débridée ou d’un moment entre amis à reparler des fondamentaux musicaux plus ou moins sérieux que l’on partage. Mais à mon retour chez moi, ce temps là n’aura été qu’une parenthèse joyeuse qui ne pouvait pas durer; comme des vacances loin de tout qui semblent, au retour, n’avoir existées que quelques secondes.

Fondamentalement, je n’éprouve un plaisir profond et sincère que lorsque je me plonge une énième fois à la recherche d’un nouvel objet musical. Je le fais pour moi mais aussi pour celui qui, à 18 ans, s’étonnait de ne savoir reconnaître la trompette de Miles Davis, le travail abstrait déconcertant mais passionnant du duo Snd ou la voix d’un rappeur américain précis lors d’un freestyle en famille, en ressentait une forme de frustration, une honte même, et s’est mis à travailler d’arrache-pied pour acquérir ces connaissances, plus ou moins complexe, avant de faire la plus grande découverte de toutes : celle où l’on comprend que dans cette épreuve, de cette difficulté à devoir s’améliorer, peut provenir une source de plaisir intarissable, un sentiment d’accomplissement le temps d’un album que l’on cherche à retrouver à chaque nouveau voyage engagé.

Illustration : Christian Marclay, cyanotype

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