Interview : Dirty Beaches

A chaque instant de la vie, je n’oublie pas une chose : l’auditeur est amnésique et la musique est fugace. Des deux côtés, tout semble couler sans que personne ne parvienne véritablement à capter le fluide entre ses mains, le temps suffisant pour l’étudier au-delà des premières impressions. De temps à autres, un projet significatif sort du lot et semble peu à peu abandonner sa forme liquide première pour se solidifier et, pour les plus marquants, par finir par se transformer en un nouveau chemin en dur qui sera emprunté par de nouveaux flux sous peu.

Ne cherchant jamais à m’extraire de la masse d’où je viens, je n’oublie pas que je suis moi-même aussi un peu amnésique du quotidien musical. Je retombai il y a quelques jours sur cette interview de Alex Zhang Hungtai, feu-Dirty Beaches, un musicien marquant et un personnage étonnant, insaisissable, un flux libre, retourné dans un coin sombre, projeté dans le Monde, loin de nous. Une interview réalisée à distance en mai 2014, qui ne m’aura permis que d’aborder brièvement certains sujets que j’aurais aimé creuser. Mais le personnage est à l’image de sa musique : il en dévoile un peu, jamais trop, de peur de se perdre lui-même. Cette impression d’un demi-accomplissement laisse un goût amer qui, au final, est peut-être le meilleur portrait que l’on puisse faire de lui, le flou incontrôlé mais source d’une réflexion simple et jamais forcée.

Réalisée il y a 3 ans presque jour pour jour, cette interview intervient à une période décisive pour Alex : après 5 ans d’un run musical qui l’aura vu passer de l’ombre à la quasi lumière, le voici en pause inattendue depuis la sortie de Drifters / Love Is The Devil en mai 2013. Celui qui avait pris l’habitude de cultiver les formats courts et longs depuis les années 2000 semble avoir envie d’ailleurs; comme le confirme notre interview (un rien prophétique). L’une des dernières données avant son break de fin d’année qui le verra, in fine, mettre un terme à ce premier chapitre de sa vie musicale, essentiel, pour se lancer dans autre chose (Last Lizard, avec qui il continue de balancer quelques nouveaux enregistrements de temps à autres), tout en continuant à documenter son errance.

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DT : Lors d’une ancienne interview, tu avais dit : «Quand j’aurais fait le tour du monde, je pense que ce sera la fin du projet Dirty Beaches sous cette forme.» Est-ce que tu te crois proche de cette fin annoncée ?

AZH : J’ai pas mal visité le Moyen-Orient, sauf Israël, j’ai envie de voir autant de choses et d’aller aussi loin que possible. J’ai toujours été très curieux du Liban, de la Jordanie, de l’Egypte, du Soudan, mais aussi de l’Afrique du Nord, du Maroc, du Sénégal, de l’Afrique du Sud, de l’Amérique du Sud, de Mexico. Cela risque de me prendre beaucoup de temps avant que je ne puisse vraiment visiter tous ces endroits. J’espère pouvoir les rayer de ma liste un par un, petit à petit, dans les prochaines années.

DT : Parfois, tu dis que Dirty Beaches ne correspond pas exactement à qui tu es mais ton aventure musicale semble clairement liée à tes voyages autour du monde. Est-ce que tu peux développer ça ?

AZH : Je crois que j’ai été en colère toute ma vie car je ne suis jamais vraiment parvenu à me sentir « à la maison » nulle part. Cette espèce de feeling de n’être jamais en pause quelque part s’est transformé en une question à laquelle je ne peux pas répondre; s’ajoute à ça mon histoire, ma classe sociale, ma culture et les conflits que j’ai connus qui ont tous une influence sur ce que je suis devenu. Que je le veuille ou non car, comme tout le monde, ces éléments font partie de mon environnement depuis que je suis enfant. Mais je crois que TOUT ce que je fais, en gros, peut être rangé sous ce concept unique: diaspora. Et je ne suis pas le seul. Ca a toujours été présent, un élément essentielle de l’histoire de l’Humanité. Je suis juste une énième histoire de plus, une goutte d’eau dans la mer dans ce monde énorme rempli de déplacements et d’erreurs de placement.

DT : Est-ce qu’il y a, du coup, un endroit où tu te sens tout de même chez toi ? A Berlin aujourd’hui ? A Montréal ? Ou une espèce de combinaison de tous ces endroits où tu as vécu ?

AZH : Pour le moment, pour moi ma maison c’est juste le lit dans lequel je dors. Le seul endroit que je peux clairement considérer comme chez moi c’est Honolulu. Durant les 10 ans que j’ai passés là-bas, personne ne m’a jamais demandé « D’où viens-tu ? ». Tout le monde considérait que j’étais d’ici parce que nous avions tous la peau marron à cause du soleil. Mais pour moi, « chez moi » c’est un collage de paysages, un puzzle de souvenirs avec de nombreuses personnes, à des époques différentes, dans des lieux différents… En ce moment, je vis à Lisbonne mais je vais sûrement changer l’année prochaine, parce que j’ai quelques soucis pour l’extension de mon visa. Ca n’est pas trop compliqué pour nous généralement de vivre et de voyager en Europe, en tant que citoyen canadien, mais j’ai tout de même l’impression d’immigrer de nouveau, et c’est beaucoup trop de travail pour un musicien un peu glandeur comme moi. Mais qui sait où je serai prochainement, la vie est pleine de surprise.

DT : Avant de devenir musicien, tu as été cuisinier dans un restaurant. Tu tenais même un blog, le Food Tour Blog, il y a deux ans. Est-ce que la gastronomie et l’alimentation au sens large sont des domaines de curiosité pour toi, dans tes voyages ?

AZH : C’est la base de tout ! (rires) J’adore la gastronomie, et j’essaie de manger tout ce que je croise au moins une fois. C’est un principe essentiel pour moi quand je voyage. Parce que je crois que le moyen le plus rapide de comprendre une nouvelle culture et les coutumes locales est de goûter la cuisine d’abord. Une fois que tu as fais ça, tu comprends très vite tout ce qui t’entoure, d’un coup. Plus tu croises (et tu manges) d’aliments différents, moins les choses te semblent étrange. Je voudrais un jour pouvoir supprimer le mot « étranger » de mon vocabulaire.

DT : Est-ce que cette passion pour les voyages te vient de ton histoire familiale ? Comme une sorte d’ADN dont tu aurais hérité. Tu as pas mal de famille dans différents pays, si je ne m’abuse ?

AZH : Ma famille est très éparpillée, oui, entre Taipei, Los Angeles, Shanghaï, moi je vis à Lisbonne. Je crois que tous ces voyages sont en fait le résultat d’évènements extérieurs que la vie nous a imposés, nous poussant à nous déplacer et nous relocaliser ailleurs. Ensuite, tu t’adaptes à la situation. Mais peut-être qu’en voyageant, en me confrontant à de nombreux évènements un peu partout sur la planète, je découvrirais qui je suis vraiment. C’est vraiment quand tu es à l’étranger que tu peux tester les ressources que tu as en toi, quand tu ne parles pas la langue locale et que tu ne connais presque rien du pays où tu te trouves.

DT : Pour revenir sur cette idée de diaspora, tu sens que ta musique est une forme de résultat de ça, de cet éparpillement entre Taïwan, le Canada, les Etats-Unis… ?

AZH : Tous les migrants sont en fait partie intégrante d’une diaspora qui les dépasse. Mais je ne le vois pas comment étant une victime, plus comme une forme d’évolution de mon identité. Quelque chose avec plusieurs facettes et plusieurs couches, tu vois, c’est vraiment complexe et en changement permanent. Je suis assez fier de ce que j’ai fait, j’ai intégré en moi des éléments de chaque endroit où je suis passé, ce qui me rend un peu difficile à classer précisément, comme les gens le font la plupart du temps. Ils en deviennent un peu confus d’ailleurs, de ne pas pouvoir m’identifier clairement, parce que l’être humain est obsédé par ce besoin de tout définir, même s’il ne le peut pas. Peut-être que ceci explique la musique que j’ai fait, aussi. Tout faire pour ne pas être étiqueté avec précision.

DT : Tu as déjà évoqué plusieurs fois ta relation particulière avec ton père par le passé, et la manière dont tout a changé quand tu as découvert cette photo de lui jeune adulte et leader d’un groupe rock. Est-ce que Badlands, en 2010, a modifié votre relation et t’a conforté dans ton projet d’être musicien ?

AZH : Pas vraiment (rires). Sans généraliser, je dirais que les pères asiatiques sont vraiment difficile à contenter. Mais aujourd’hui il comprend qu’il s’agit d’un véritable boulot dans lequel je fais de mon mieux. Il me donne parfois les meilleurs conseils du monde mais d’autres fois il s’agit des pires conneries qu’un père puisse dire. Parce que parfois certains pères ont du mal à accepter que tu les dépasses, c’est ce sur quoi je travaille aujourd’hui d’ailleurs: comment aller plus loin que les parents et dépasser tout ce qu’ils savent.

DT : Juste après sa sortie, tu avais été assez mitigé quant à la réception et la critique de Badlands, d’ailleurs. Tous ces propos concernant une forme de dark hillbilly des années 50 mélangé à de la pop, qui ne semblait pas être ce que ta musique évoque en priorité, pour toi, t’avaient profondément gêné. Est-ce toujours le cas aujourd’hui ?

AZH : Oui, clairement. Avec la manière dont j’ai été mis en avant sur Spotify, entre autres, quelques nouveaux auditeurs sont venus me voir en concert en s’attendant à écouter quelque chose que j’avais fait 3 ans auparavant. C’est impossible de faire plaisir à tout le monde, j’essaie plutôt d’être moi même, même si ces nouveaux auditeurs finissent par te détester pour ça. Comme quand tu es au lycée, tu vois. J’ai découvert un tout nouveau monde après être sorti de cette première phase d’existence musicale, je ne sais pas ce qu’il y a devant moi mais c’est pour ça que je veux continuer à vivre, apprendre et expérimenter un tas de choses, pour continuer à grandir.

DT : Le son que tu as développé ces dernières années est assez unique, une fusion d’une esthétique lo-fi, une part de racines blues vintage, le tout mixé avec des phases d’expérimentation électronique C’est une ouverture que l’on ressent beaucoup sur Drifters / Love Is The Devil, sorti l’année dernière, une foule d’influences. Est-ce qu’on retrouve là, selon toi, l’essence même de Dirty Beaches ?

AZH : J’ai enregistré Drifters / Love Is The Devil de cette manière, en faisant cette musique particulière, parce qu’il s’agissait de la meilleure façon, selon moi, d’exposer ces sentiments à cet instant et l’histoire que je voulais raconter. Je ne m’attends pas particulièrement à ce que les gens apprécient, tout comme certains à Taïwan ne m’acceptent pas comme Taïwanais, tu vois. Ou comme au Canada, certains ne m’acceptent pas comme Canadien, etc. J’en ai vraiment rien à faire. J’ai grandi avec ces gens autour de moi donc accepter l’interprétation des critiques sur ma musique est beaucoup plus facile, en comparaison.

DT : On sent parfois une forte influence jazz dans tes disques (le Bird EP notamment), c’est quelque chose qui te parle, même la partie la plus expérimentale du jazz des décennies passées ?

AZH : Je suis un fan de jazz, vraiment. J’aime ça parce qu’il véhicule tellement d’émotions, sans aucun mots. Juste des instruments qui s’entrechoquent, se rencontrent et dansent ensemble, crient puis s’effleurent dans ces mouvements sporadiques, permanents et parfois un peu chaotiques, c’est quelque chose de profond pour moi.

DT : Il y a autre chose d’assez caractéristique dans ta musique, c’est cette part de nostalgie. Comme si tu essayais parfois de te souvenir du passé, même celui que tu n’as pas vécu directement. C’est un sentiment avec lequel tu aimes travailler ?

AZH : Le seul sentiment de nostalgie que j’ai vraiment recréé, selon moi, c’est sur Badlands, et j’avais cherché à créer ça pour mon père. Mais tout dépend de ce que tu appelles nostalgie. Tout le monde utilise une table ou une chaise chez lui, ce sont des concepts très vieux qui existent depuis bien avant notre naissance. Est-ce que cela signifie que nous sommes nostalgiques, si nous continuons à les utiliser ? Les chaises sont sans cesse réinventées, optimisées, retravaillées, sans que cela devienne une invention originale ou moderne pour autant. Est-ce que cela signifie que l’on regarde trop vers le passé ? Si tu regardes partout autour de toi, tu verras beaucoup d’éléments qui te rappelleront le passé, combien nous vivons dedans tous les jours. C’est notre défi à tous, d’essayer de grandir, se développer et aller plus loin que là d’où nous venons.

DT : La position que tu tiens vis à vis de l’industrie musicale est un peu ambigüe. Tu n’as pas l’air très à l’aise avec les contrats, les labels, tu viens plutôt de cette scène DIY / CD-R / tape drone ambient noise etc. Comment tu te places aujourd’hui ? Quand tu apparais au Pitchfork Festival, seul sur scène, avec ce set si particulier et radical, on s’interroge sur la manière dont on peut gérer cet entre-deux.

AZH : Tout le monde doit manger et payer son loyer, moi y compris, Lady Gaga y compris. Toi aussi. Pourquoi faisons-nous ce que nous faisons ? Juste pour vivre et prendre soin des gens que nous aimons. Chacun le fait à sa façon, celle-ci est juste la mienne, parmi des millions d’autres. Honnêtement, je fais juste ce que je dois faire. Je n’essaie pas de produire une musique qui peut paraître difficile. Le Pitchfork Festival, pour moi, c’est juste un énième concert de Dirty Beaches, ni plus ni moins. On joue ce que l’on a envie de jouer, je ne cherche pas à faire autre chose.

DT : Quelle est ton ambition aujourd’hui pour Dirty Beaches ?

AZH : J’ai envie de faire beaucoup de choses dans la vie. Concernant Dirty Beaches, j’essaie de trouver quelque chose au-delà du groupe, une identité pas très éloignée de l’idée d’un pays, tu vois. Mais sans frontières, idées préconçues ou jugement particulier. Tu peux venir d’où que ce soit, tout le monde s’en fiche. Je suis ma propre nation, mon propre pays. Et je veux inviter des gens dans ce pays, pour qu’ils se rendent compte qu’ils ne sont pas seuls. Même s’ils se sentent oubliés, loin de leur pays natal, ou piégés entre deux situations, comme si leur âme s’était coincée sans trouver sa place, la musique de Dirty Beaches peut leur procurer cet apaisement temporaire, une pause dans leur aventure personnelle. Je peux parvenir à créer ça, même avec une poignée de gens simplement, j’irai tout droit dans mon cercueil avec la satisfaction du devoir accompli en tant que musicien.