Entrepeuriat & Hallebardes

Leçon 2, Le Tercio

Guy !”

Antoine court à travers les bureaux de Brique, désespéré.

“Guy ! On a un problème !”

Antoine avait un problème.

“Qu’est ce qui se passe, mon bon Antoine?”

Guy, toujours en chausses, sort du bureau de la compta, un café à la main.

“Le carré de piquier, Antoine. Ca se passe pas bien

Guy boit une gorgée de café, sans quitter Antoine des yeux. Il sourit doucement. Une nouvelle session de management allait pouvoir commencer.

“Allons allons, comme je disais au capitaine De Melo, pas de panique. Expliquez moi len-te-ment.”

Et Antoine expliqua son souci. Oui, ils avait réussi à conserver ses contrats et ses clients, et oui, il arrivait à dérouter ses adversaires. Mais dès qu’il fallait aller conquérir de nouveaux client, c’était une catastrophe. Les stagiaires se prenaient les pieds dans les piques, impossible de faire une offensive correcte, de s’organiser en avançant rapidement. Il n’avait plus aucune initiative, plus aucun moyen de conquérir de nouveaux marchés.

“Hé bien Antoine, on a qu’à faire analyse à 720° de la stratégie de l’entreprise pour renforcer nos Key Process Indicators. On va faire des balance scorecards de recommandation client.”

“… je? Tu es sur, Guy ?”

“Ha ! Jamais de la vie, tu as déjà vu ce genre de truc marcher ? Non non non, suis-moi dans la cour, on a déjà commencé à travailler là dessus. Enfin, on a fait un petit sprint, tu vois”

Et Guy éclate de rire en se dirigeant vers la cour, si satisfait de son bon mot.

“Antoine ! Antoine !” Cria Josiane de la compta qui passa sa tête par la porte encore entrouverte.

“Oui Josiane ?”

“M. Guy nous a dit que vous validiez son nouveau budget ? Il a pris tous le budget web marketing pour son projet. Vous confirmez ? Je lance bien la commande ?”

“Et bien, euh… oui, faisons confiance à Guy “

“D’accord, Antoine. Bon, bah… où est-ce que je vais trouver un fabriquant d’arquebuses ouvert un vendredi après-midi moi…”

Des arquebuses, pensa Antoine. Mais qu’est ce que c’est que ce nouveau merdier ? En même temps, le budget marketing qu’on claquait jusqu’ici en pub Facebook ne servait à rien.

Arque-triple-buse, même, selon Guy

Dans le cour, Guy est en train de réorganiser les stagiaires en trois catégories d’unités combattantes. Les piquiers, dont Pierre faisait parti, forment toujours l’ossature de la formation. Mais on vient y ajouter deux nouveaux types d’énergumènes,

“Ah ! M. Brique, ravi de vous présenter mon nouveau projet pour votre entreprise. Alors, jusqu’ici on a vu le carré de piquier. Solide, tenace, rigide. Trop rigide. Ca ne peux pas aller correctement attaquer sur le champs de bataille. Je veux dire, ça ne peux pas aller conquérir de nouveaux clients.”

Antoine opine du chef.

“Alors, je vous présente aujourd’hui, le Tercio. Le grand, le beau, l’invincible Tercio !”

Antoine est dubitatif, ça a l’air espagnol. Et c’est rarement bon signe.

“Le Tercio est composé de trois éléments, les piquiers que vous connaissez déjà, mais on va venir y ajouter des soldats de choc, des hallebardiers et des bretteurs lorsque notre carré de piquier rentrera en contact avec l’adversaire.”

“Et si l’adversaire, je veux dire, la concurrence refuse le combat et nous contourne juste ?”

“Et bien, c’est là qu’intervient la troisième composante. L’arquebuse !”

Guy fait un “sbraaaa”, “sbraaaa” très énervant avec sa bouche en mimant un pistolet-mitrailleur qu’on décharge avec sa main.

“Sbraaaaaa !” renchérit-t’il.

“Donc, si ils chargent, ils se prennent dans les piques, si on les charges, on les dessoudes au corps à corps et si ils nous évitent on les crible de balles ?”

“Voilà voilà” confirma Guy, plein d’autosatisfaction.

Et la hallebarde hallebarde, Guy ? Oui ? Ok. Ok. Je me tais.

“Miiiiiiichel ?”

L’associé de Michel était encore en panique. Pourtant là, on était avec le service comm de Bonduelle, et quand même c’était une relation client solide. On avait passé l’été charrette sur leurs recos B2C et Michel était justement en train de présenter sur son Mac une stratégie de communication cross-canal pour la fin d’année pour améliorer le growth hacking.

“Micheeeeeeel !”

Michel s’excuse auprès de la salle et sors pour rejoindre sa mauviette d’associé.

“C’est quoi encore le problème ? C’est un client sécure là, allé”

L’associé de Michel pointe sur le parking, le joli, celui des cadres, où un carré de piquiers avance en formation serrée.

“Ah les cons. Ils lâchent jamais rien.”

Michel siffle un coup sec et ses propre stagiaires se rassemblent devant le bâtiment, bloquent la porte d’entrée et préparent des gros cailloux à leur lancer.

“Bon les gars, comme la dernière fois, si ils avancent encore, on les contourne et vous me les caillassez sec.”

“Seine-Saint-Denis Style ?”

“A base de pop pop pop pop

Mais le carré reste immobile, défiant. Une pierre s’élance et vient tomber au milieu du carré en faisant un spong métallique sur le casque de fer d’un piquier.

Le premier rang cède sa place à une rangée de stagiaires armés de vieux fusils à mèches.

“Pierre ! Pierre ! Ca va pas la tête, tu vas quand même pas nous tirer dessus avec ton vieux fusil à mèche ? Tu vas pas me faire ça ?J’ai été ton tuteur école sur le challenge pour Kiabi !Tu sais, celui où tu as travaillé toute la nuit sans être payé sous prétexte que tu es étudiant ?”

“C’est une arquebuse”

Il met consciencieusement de la poudre sur le chien, pas trop, ajuste la mèche doucement, vérifie qu’elle est bien allumée, ferme un œil pour viser, essaye un œil, puis l’autre, ouvre finalement les deux et appui sur la détente. Michel détalle jusqu’à la salle de réunion alors qu’il entend la balle siffler au dessus du toit.

“Messieurs, je suis désolé, nous avons soudainement un empêchement !”

“Mais mais… vous étiez en train de nous expliquer comment nous pouvions faire du Lean Startup dans le cross canal du management horizontal”

“C’est pas des vraies choses, j’ai inventé tout ça, je suis désol…”

Des coups de feu résonnent à l’extérieur.

“Bon bah ! On reste en contact, on se fait un focus group la semaine prochaine, hein !”

Emportant son associé par le bras, Michel courre à tout blinde vers la sortie de secours en abandonnant ses stagiaires derrière lui. Ils étaient dans une école de comm, il en trouvera d’autres.

Quoi ? Je vais aller démarcher mes contrats à pied non plus ! Roh, ça va, c’est du leasing.

L’analyse du Harvard Business Review :

Ah. Conserver ses acquis c’est vital. Mais ce n’est pas comme ça qu’on fait avancer une entreprise. Il faut avoir de l’allonge, de la rapidité et aller conquérir de nouveaux marché.

Le Tercio est un très bon outil, à utiliser sans parcimonie dans les Flandres et dans le démarchage de clients “chauds”. Attentions aux limites du Tercio ! Vous n’avez pas la mobilité de la cavalerie et une vraie force de projection. N’allez pas essayer de vos internationaliser avec ça, vous finiriez ruiné comme un Espagnol.

BRIQUE consulting est définitivement revenu sur le devant de la scène grace à cette tactique. Son entreprise n’a plus qu’à craindre que trois choses : de nouveaux acteurs internationaux s’implantant sur son marché, de nouveaux entrants avec une innovation très concurrentielle et une réforme protestante qui transformerait son empire en guerre civile.

“C’est couleur Espagnol malade.”
La couleur
Ne ment pas, car bientôt, grâce à votre valeur,
L’Espagnol ira mal, dans les Flandres !
Le Tercio Espagnol a été le fer de lance de l’Empire de Charles Quint qui dès sa coronation en 1516 est héritier des royaumes d’Espagne, de Naples et de Sicile, du Duché de Bourgogne. C’est un Habsbourg, famille Autrichienne qui lui donne également des prétention en Allemagne et le font élire Empereur du Saint Empire Romain Germanique en 1519.
Y’a t’il un bout d’Europe où il ne soit pas ? Non.
Y’a t’il un bout d’Europe qui ne se rebelle pas à un moment ou un autre contre son autorité ? Non plus.
“Les Habsbourg, ma dynastie d’Europe Centrale préférée”, n’a jamais dit personne
Faisant la synthèse des stratégies de mercenaires suisses et italiens, l’Empire Espagnol met en place un nouveau concept d’armes combinées. Le Tercio. Composé de 3 000 hommes, dirigé par 33 capitaines, c’est une armée dans l’armée qui peut fonctionner de manière relativement indépendante. Il allie la résistance des piquiers avec l’utilisation de nouvelles armes à feu, arquebuses et mousquets.
Ces nouvelles armes rendent l’utilisation de l’armure obsolète, et ouvre de fait la voie à de nouvelles armes plus mobiles, hallebardes et épées longues, pour briser les carrés de piquiers ennemis quand ils entrent en contact.
La tradition militaire de l’Espagne fait des tercios espagnols des corps d’élites au sein de l’Empire, tandis que les tercios italiens et flamands sont considérés de seconde zone.
Ils seront déployé principalement en Italie et dans les Flandres où ils s’opposeront sans relâche à la France et ses alliés. Ils seront réputés invincibles de leur création en 1534 jusqu’à la bataille de Rocroi en 1643 où le Capitaine Melo, vieillard grabataire est défait avec ses carrés d’élites par le Grand Condé.
Moi je veux bien, Guy. Mais la Benz, hein ? Je le gare où la Benz ?