Vingt ans et rats des champs

Plus souvent moqués qu’enviés, les jeunes ruraux représentent pourtant une proportion non négligeable de la jeunesse. Et si l’on aime qualifier le XXIème siècle de « siècle des villes », avoir vingt ans à la campagne veut encore dire quelque chose en 2016.

Qu’ils viennent du plus perdu des villages ou même qu’ils aient grandi dans la forêt, peu importe. Dans leur immense majorité, les jeunes sont obligés à un moment ou à un autre de leur parcours d’aller faire un tour en ville, qu’ils le veuillent ou non. D’après, l’INSEE, plus des trois quarts des étudiants de 18 à 24 ans habitent en ville, et la plupart y restent après la fin de leurs études pour y travailler. Mais malgré ce passage quasi-obligatoire par la case métropole, une petite partie de la jeunesse résiste encore et toujours à l’appel des centres-villes. Certains refusent carrément de quitter leur campagne, et vivent leurs vingt ans loin du bruit et de l’agitation de la ville. D’autres, après avoir expérimenté la vie urbaine, reviennent chez eux dès qu’ils en ont l’occasion. Toujours d’après l’INSEE, sur les 450 000 personnes qui ont quitté une ville pour s’installer à la campagne ces cinq dernières années, 13% sont âgées de 18 à 24 ans.

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La petite école dans la prairie

Les études sont un facteur évident de départ vers la ville pour les jeunes campagnards de vingt ans car ils n’ont pas accès à des universités à proximité de chez eux. Et même avant d’atteindre cet âge là, le chemin pour aller à l’école est parfois une aventure. Antoine, né et élevé à Chilly, bourgade de la région d’Annecy, se souvient : « Pour les études, tu te casses. L’école, il y en au moins une par village, donc ça va. Mais pour aller au collège, tu prends le bus, les transports scolaires. Et pour aller au lycée, je commençais les cours à 8h20 mais je prenais le car à 7h10 parce qu’il marquait tous les arrêts. Il faut qu’il aille chercher tout le monde ». Et lorsqu’on choisit, à vingt ans, de rester étudier à la campagne, le choix est vite limité et se résume à des formations liées aux métiers de l’agriculture. Des établissements très peu fréquentés par les citadins, même si certaines histoires de reconversion existent. Un exemple, celui de Fabrice, dont les paroles ont été recueillies par le site internet Buzzles : « J’ai fait des études d’ingénieur, puis j’ai trouvé du travail chez SFR. J’ai détesté. On ne te remercie jamais, l’ambiance est glaciale ». Il ne mettra qu’un an et demi avant de démissionner. Il a alors à peine plus de 20 ans, et se surprend lui même en se reconvertissant agriculteur. « Jamais je ne pensais le devenir un jour. En quelques mois, j’ai trouvé une terre, j’ai commencé à cultiver et mon projet s’est élargi. Aujourd’hui, je me suis créé un réseau pour vendre mes légumes bio ».

Le papier rose qui vaut de l’or

Pour les jeunes ayant passé leur enfance, leur adolescence puis leur vie de jeune adulte à la campagne, certaines étapes de la vie arrivent plus vite. Le permis de conduire, par exemple. Là où l’enfant de la ville peut se permettre d’attendre, de profiter des transports en commun, et a peu l’occasion d’avoir de longues distances à effectuer, le campagnard voit le permis comme un besoin vital. Antoine le Chyllien confirme : « À seize ans, tu prends le scooter de ton pote pour aller voir tes amis du village d’à côté. Mais dès que tu as l’occasion, tu passes le permis. Au début le plus vieux de la bande emmène tout le monde, puis très vite tout le monde a son permis ». Un sésame indispensable même pour les loisirs, et Antoine, qui joue au basket en club, a une quinzaine de minutes de trajet pour aller à l’entraînement. Même combat pour les sorties, et les soirées se font la plupart du temps dans la maison d’un ami car les bars et boîtes de nuit sont souvent loin. « Ou alors, il faut que quelqu’un fasse Sam et conduise tout le monde », sourit Antoine avec sans doute quelques souvenirs de soirées de galère en tête. Des distances démultipliées donc, un constat également valable pour ce qui est des médecins -les fameux « déserts médicaux », ou des lieux de sociabilité. Centres-villes, centres commerciaux, cafés ou encore cinémas, même si à ce niveau là les jeunes campagnards peuvent fanfaronner en se moquant des prix démentiels des cinémas des villes.

<blockquote class=”twitter-tweet” data-lang=”fr”><p lang=”fr” dir=”ltr”><a href=”https://twitter.com/TheNudges">@TheNudges</a> <a href=”https://twitter.com/InThePanda">@InThePanda</a> Mdr 7€ c&#39;est le tarif normal dans mon ciné de campagne 😝</p>&mdash; TheMaster188(Tim) (@TheMaster188) <a href=”https://twitter.com/TheMaster188/status/720223509109219328">13 avril 2016</a></blockquote>

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L’herbe n’est pas plus verte à a campagne

Malgré des aspects positifs évidents tels que l’absence d’agitation, un stress moindre et une qualité de vie incomparable, la campagne pour les gens de vingt ans ne manque pas de zones d’ombre. Le sociologue Julian Devaux, docteur à l’Université Paris Est-Marne la Vallée, est spécialisé sur les jeunes vivant en milieu rural et les décrit comme « invisibles ». « Les jeunes ruraux ont été peu étudiés par les sciences sociales qui s’intéressent surtout aux jeunes des banlieues », ajoutait-il en mai 2015 lors d’un colloque consacré au sujet qu’il animait. Au delà des constats sur l’éloignement des équipements de santé, des offres culturelles, ou des opportunités d’emploi, nous pouvons également noter des difficultés dans la vie sentimentale des jeunes des campagnes. Antoine continue de remuer ses souvenirs de Chilly : « Certains ne vont jamais s’aventurer très loin, et donc vont rencontrer une personne qui ne vit pas loin, ce qui va accélérer le processus du couple normal. Ils vont rapidement pouvoir vivre ensemble car loyers sont moins chers qu’à la ville, et ils vont davantage penser à se marier et à faire des enfants ». Des choix amoureux parfois par défaut, donc, en raison du manque de mobilité de certains et de l’offre, moins importante qu’en ville.

« Ce n’est pas parce que tu grandis à la campagne que tu préfères la campagne »

Les vingt ans de Bachelet

En outre, si les questionnements et les interrogations de la jeunesse sont sensiblement les mêmes aux quatre coins du globe et ont peu évolué depuis les premiers hommes, la jeunesse rurale a tout de même ses spécificités : décrochage scolaire plus important, situations familiales très compliquées, voire même taux de suicide plus élevé. Ainsi, une étude de l’observatoire régional de la santé de la région Centre-Val de Loire réalisée sur plusieurs milliers de lycéens et d’apprentis montre qu’un dixième d’entre eux avouent avoir déjà tenté de mettre fin à leurs jours. Marc Fillatre, l’un des psychiatres responsable de l’étude, précise que ce phénomène est du à « l’isolement, mais aussi l’accessibilité plus grande à des moyens létaux violents comme les armes de chasse ou les produits phytosanitaires ». « Ce n’est pas parce que tu grandis à la campagne que tu préfères la campagne », conclut le pragmatique Antoine. Qui sait certainement que les plus belles descriptions de la folle vie que peut avoir un jeune de vingt ans sentent bon le bitume, et non l’herbe fraiche.

Alexandre Doskov

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