
L’accès à l’information à l’ère numérique
Comment estimer la portée des bouleversements technologiques sur la manière dont chacun se saisit de l’information et sur nos habitudes en tant que lecteur ?
Plus qu’un droit, l’accès à l’information apparaît comme un libre-arbitre choisi par tout individu désireux de s’informer du monde qui l’entoure et de se créer une identité. À l’ère du numérique, l’émergence des nouvelles technologies va changer complètement les usages quotidiens des individus dans tous les domaines, mais surtout dans leurs comportements et leur rapport à l’information.
Avant même le papier et le journal, l’information se transmettait par voie orale et par voie d’affichage. Ces techniques étaient un moyen de véhiculer un contenu à forte valeur ajoutée à des groupes de personnes. Néanmoins, il s’est fait sentir un besoin de diffusion plus large et de conservation des contenus, ces derniers se dotant d’un caractère informatif de plus en plus important. Très vite, ce sont les nouvelles technologies de l’information et de la communication qui ont su s’adapter aux habitudes et comportements des individus, surtout des consommateurs de contenu, pour leur proposer de nouveaux supports et de nouvelles pistes d’exploration pour mieux consommer l’information. Mais comment estimer la portée de ces bouleversements sur la manière dont chacun se saisit de l’information et sur les habitudes en tant que lecteur ?
Vous trouverez ici la première des cinq parties de mon étude sur le sujet.
De la société de l’information à la culture de l’information
Au cours de l’Histoire, nous pouvons noter de nombreuses innovations qui ont eu la capacité de révolutionner les usages existants dans la société et mettre en place un nouvel ordre. Dans le domaine de l’information et des médias, c’est bien sûr l’invention de l’imprimerie et de la typographie mobile vers 1450 par Gutenberg qui a totalement bouleversé les modes de vie. Qualifiée de « première révolution du livre »[1] par Frédéric Barbier, c’est en effet à partir de ce moment-là que les médias se populariseront. « Par médias, nous entendrons ici tout système de communication permettant à une société de remplir tout ou partie des trois fonctions essentielles de la communication à distance des messages et des savoirs, de leur conservation et de la réactualisation par ce biais de ses pratiques culturelles et politiques. »[2] La possibilité désormais de reproduire des écrits de manière automatisée facilitera le partage des savoirs et des connaissances, et surtout leur conservation pour les générations futures.
Le premier support ayant servi à diffuser au grand public les connaissances de l’Homme a été édité en 1751 sous la direction de Diderot et d’Alembert. Nommé « L’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers », cette œuvre illustre et symbolise le travail et les motivations du siècle des Lumières. Au XIXème siècle, la révolution industrielle a tiré profit de l’avancée de l’imprimerie et de l’émergence de la presse écrite pour mettre en place la « société de l’information », comme l’explique Armand Mattelart[3]. Outre les avancées technologiques dans le domaine des médias, ce sont également les connaissances scientifiques qui vont avoir un impact certain sur le partage de l’information de manière globale.
Dans son ouvrage Histoire de la société de l’information, il raconte qu’au XVIIème et XVIIIème siècle, la société était régie par les scientifiques et la pensée logique avec des disciplines telles que l’arithmétique ou la géométrie, qui constituaient un enjeu dans le partage des savoirs. L’âge industriel va émerger pour aller de pair avec la pensée industrielle et les avancées scientifiques du XIXe siècle. Cette domination des sciences dures appellera à s’interroger sur le rôle et l’importance des sciences molles, d’où la volonté de formaliser l’intelligence humaine. Dans ce dessein, c’est à Charles Babbage que nous devons la structuration de la pensée du XXème siècle et d’aujourd’hui. Ce mathématicien britannique a été le précurseur de l’informatique en se penchant sur les premières machines analytiques ou à calculer dès 1834. Les projets de machine intelligente seront poursuivis par Alan Turing, lui aussi mathématicien britannique qui développera le premier programme informatique. À la suite de cela, les technologies de l’information et de la communication ou TIC se populariseront et se théoriseront via les sciences de l’information et de la communication. S’en suivront les avancées inévitables telles qu’Internet qui apportera à cette société de l’information toute sa profondeur et sa complexité que nous connaissons actuellement.
La société de l’information apporte ainsi une médiatisation aux supports matériels et conservables de la connaissance, et il est intéressant de se pencher sur les mutations de l’accès à l’information et au savoir avec l’émergence des TIC. Dans son ouvrage, Brigitte Juanals[4] fait le rapprochement de L’Encyclopédie de Diderot avec L’Encyclopaedia Universalis, première encyclopédie en ligne éditée pour la première fois en 1968. Elle s’intéresse aux modalités d’accès à l’information qui se voient transformées, notamment avec le passage du livre au numérique. D’où le concept de « culture de l’information », qui désigne le développement des procédés techniques dans l’accès à l’information. En effet, d’abord grâce à l’imprimerie, puis aux outils technologiques, les connaissances sont rassemblées au sein d’un « savoir enregistré », c’est-à-dire un espace informationnel organisé en un réseau de données, immatérielles ou matérielles. Brigitte Juanals explique ainsi que les individus doivent naviguer dans cet espace et se l’approprier, donc passer du statut de lecteur spectateur au lecteur acteur. À ce titre, les médias traditionnels sur papier ne se voient pas remplacés par les médias numériques mais les deux catégories se complètent. En effet, l’auteur a mené une étude cherchant à montrer les préférences du public pour une encyclopédie sur papier ou sur un format électronique. Les résultats se sont avérés contradictoires puisque la version électronique s’est le plus vendue, mais il est à noter que la version papier a été jugée comme plus agréable à consulter. Le support électronique nécessite d’être à l’aise avec l’agencement du contenu et la configuration technique des pages web, chose qui reste encore inconnue pour une partie de la population.
Se pose alors la question de la position sociale qui déterminerait les pratiques informationnelles et les modes d’accès à l’information par les lecteurs. Comprendre et savoir évaluer la pertinence de l’information recueillie sur un support papier ou électronique nécessitent effectivement une éducation spécifique. D’où le devoir de prendre en compte les facteurs humains dans le concept de « culture informationnelle » préférée à la culture de l’information, induisant « un niveau de culture générale, une connaissance des médias, une prise en compte des dimensions éthiques et une dimension sociale dépassant largement une compétence documentaire et informatique. » Michel Menou, pour sa part, pense qu’il faut adopter une nouvelle approche de la culture informationnelle, qui nécessite de placer au cœur de la réflexion les acteurs, individus et société, et non seulement les spécialistes de l’information d’après l’article de Yolande Maury[5]. Le poids des normes culturelles apparaît comme un aspect majeur dans la manière dont les individus se saisissent de l’information. Ainsi, il faut analyser les différents types de médiation que les lecteurs choisissent en fonction de leur appartenance sociale mais aussi de l’accès aux techniques numériques. Les TIC s’inscrivent alors dans le processus de communication logique.
Patrice Flichy, dans son ouvrage L’imaginaire d’Internet[6], porte la réflexion sur les acteurs sociaux encore plus loin en se demandant quelles sont les motivations fondamentales des développeurs de l’Internet : « En définitive, il convient de se demander quelles sont les justifications de l’engagement des acteurs sociaux dans Internet, quel est le cadre de représentation de la nouvelle technique qui permet aux concepteurs et aux usagers de coordonner leurs actions. » L’auteur s’intéresse à toutes les « scènes d’Internet », c’est-à-dire les usages faits par le public aussi bien dans un cadre médiatique, personnel, managérial ou commercial, etc. En effet, Internet s’inscrit plus globalement dans l’usage des TIC et peut être considéré comme une technique « générique » dans la mesure où « elle a vocation à être utilisée dans tous les domaines de l’activité économique (…) et dans la sphère privée, notamment dans les dispositifs de loisirs et de communication interpersonnelle ». Pour ce faire, Patrice Flichy a mené une étude de terrain en analysant un corpus de textes de l’avant-Internet créés en Californie, zone géographique au cœur de l’apparition d’Internet, et des commentaires d’universitaires, experts et journalistes. Ce qui est intéressant à noter est que les réflexions en amont d’Internet portaient beaucoup sur un imaginaire technique et sur des mythes et utopies. C’est ainsi un cyberespace ou une société numérique qui étaient pensés par les premiers concepteurs de l’Internet. L’avis de Patrice Flichy est mis en exergue par Jean-Michel Besnier[7] qui parle alors d’une « idéologisation » d’Internet pour qualifier cette « activité technique à finalité économique ». Ce dernier mène un parallèle entre le développement des TIC et la pensée du philosophe allemand Hegel sur le savoir absolu. Selon lui, la société de l’information apparaît comme le résultat espéré par Hegel dans lequel la conscience accède à la pleine conscience de soi de l’histoire. « La société transparente promise par l’extension des TIC serait ainsi l’avènement d’un monde sans étrangeté, dépourvu d’altérité et habileté par des consciences vouées à jouir d’elles-mêmes infiniment. »
[1] BARBIER Frédéric, Histoire du livre, Paris, A. Colin, 2006
[2] BERTHO-LAVENIR Catherine, BARBIER Dominique, Histoire des médias : De Diderot à Internet, Paris, A. Colin, 2003
[3] MATTELART Armand, Histoire de la société de l’information, Paris, La Découverte, 2001
[4] JUANALS Brigitte, La culture de l’information. Du livre au numérique, Paris, Lavoisier, 2003
[5] MAURY Yolande, « La culture informationnelle, à l’heure de la convergence numérique : Centralité des acteurs, dynamique de la culture », Les Cahiers de la SFSIC, n°8, 2013
[6] FLICHY Patrice, L’imaginaire d’Internet, Paris, La Découverte, 2001
[7] BESNIER Jean-Michel, « La société de l’information : état des lieux » dans le cadre du XVIIIème colloque annuel du Groupe d’Étude « Pratiques sociales et théories », Revue européenne des sciences sociales, n°123, Paris, 2002
Originalement publié en Septembre 2015 dans la cadre de mon mémoire de fin d’études du Master 2 Management International Trilingue à l’Université Paris-Est-Créteil.
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