Photo de la Conférence Museums Association Brighton. ©Museovation

De la décolonisation des collections et méthodologies de travail (#museums2019-Part 2)

Elisa GRAVIL
Oct 13, 2019 · 8 min read

Cet article est le deuxième d’une série de cinq articles restituant les présentations et débats de la conférence annuelle de la Museums Association, U.K., Brighton 2019.

La conférence annuelle de Museums Association U.K. était particulièrement intense tant par l’enjeux des questions soulevées que par l’atmosphère très militante des animateurs ou intervenants. Elle a permis d’aborder les problématiques qui secouent les musées anglophones : rejet de la nouvelle définition de l’ICOM à Kyoto, décolonisation, accessibilité, responsabilité sociale et environnementale et enfin formation digitale.

Les musées sont des émanations de la colonisation

Ce sujet occupe largement les discussions dans les conférences (Museum Next Juin 19, Museum Idea Septembre 19, écrits de Tonya Nelson, chair de l’ICOM UK). Reprenant les propos de l’auteur de pièces de théâtre, Hassan Mohamed Ali, Sharon Heal (Directrice de Museums Association) n’hésite pas à provoquer l’auditoire: “Museums are fundamentally a construct of empires and if they are to be democratized and decolonized, then the edifice must fall!”.

Parallèlement, citant James Cuno du Getty Museum, elle rappelle également les visions traditionalistes qui subsistent au sein même des musées anglais (le British Museum pour ne pas le citer), prônant une vision universaliste et encyclopédique, qui prend largement ses distances avec les problématiques de restitutions ou de décolonisation des collections (cf Elégisme).

Dès 2004, l’ICOM a pourtant pris position sur ce sujet, refusant la labellisation de “Musée Universel” défendu alors par une trentaine de musées dont le MET, Le Louvre, le Quai Branly et le British Museum.

‘The real purpose of the Declaration was, however, to establish a higher degree of immunity for claims for the repatriation of objects from the collections of these museums. The presumption that a museum with universally defined objectives may be considered exempt from such demands is specious. The Declaration is a statement of self-interest…they do not, as they imply, speak for the ‘international museum community.’ Geoffrey Lewis, Chair of the International Council of Museums Ethics Committee : “The Universal Museum: a Special Case?” ICOM NEWS, no. 1 (2004)

Une nouvelle manière de penser les collections

Sous l’influence d’activistes très actifs, mais aussi sous la pression de populations locales issues de différentes migrations, la décolonisation des collections est abordée outre-Manche de manière pragmatique et dans un champ plus large que la simple restitution.

  • Identification systématique des objets spoliés au cours de guerres antérieures ou par le fait de « pillages » du colonisateur ou de l’oppresseur, dans le cas de l’esclavagisme, pour entamer une politique de restitution et de re-contextualisation des œuvres présentées.
  • Réécriture des cartels permettant un autre regard sur l’histoire. Exemple : dénoncer, sur les cartels de portraits d’hommes influents qui ornent les cimaises de nos musées, leur implication dans le commerce d’esclaves, d’autant plus que certains ont parfois été des bienfaiteurs ou mécènes notoires de ces mêmes musées. Il est à noter que le Le modèle noir de Géricault à Matisse, exposition du Musée d’Orsay, est souvent citée comme une référence en matière de restitution de la dignité et de la place dans l’histoire de l’art de populations passées sous silence.
  • Abandon d’appellations offensantes : on ne dit plus “Golden Age” pour désigner le prospère XVIIe néerlandais car il correspond à la période de l’esclavagisme dont les armateurs de ce pays ont été des agents zélés. Il est à noter que cet abandon suscite de nombreuses polémiques, même aux Pays-Bas, le premier ministre ayant qualifié la décision d’absurde et de “lavage de cerveau”.
  • Révision de la classique hiérarchie chronologique des civilisations ou des arts dans la manière de penser les galeries (préférence thématique).On put donner en exemple la réorganisation des collections du MOMA.

“We have to rethink the categories, narratives, and even chronologies we use to talk about and evaluate artworks so that European Modernism is no longer the standard against which all other modernisms are judged,” says Ming Tiampo, a professor of art history at Carleton University. Artnews article by Melissa Smith, October 18, 2019

  • Arrêt de l’accroissement des collections, pour des raisons de dépossession de populations de leur patrimoine tout autant que pour des raisons de responsabilité environnementale ou encore de réorientation vers le partage oral et non plus la contemplation de l’objet. Ce qui conduit soit à l’abandon des collections soit à des musées sans collection .

“What is the difference between collecting and holding? Constant collecting is unsustainable!! The objects should be where they are the most loved.” Jette Sandahl, Chair European Museum Forum et membre de l’ICOM en charge de la nouvelle définition.

  • Décolonisation des lieux publics, sujet abordé à Kyoto lors de la conférence (voir mon retour d’expérience), consistant à retirer de l’espace public des oeuvres d’art offensantes pour les peuples colonisés et oppressés. Ce courant traverse un grand nombre de pays : USA, Afrique du Sud, Australie, Inde et désormais l’Angleterre.
Decolonizing the Study of Religion: where to start?

La Tate Modern traite en ce moment tout particulièrement ce sujet avec l’exposition de la monumentale fontaine de l’artiste américaine Karen Walker, inspirée par le mémorial de la Reine Victoria qui se trouve devant Buckingham Palace. Elle décrit son modèle de fontaine comme un “contre-mémorial”. Kara Walker s’intéresse aux stéréotypes raciaux à travers l’histoire et tout particulièrement des liaisons entre l’Empire britannique, l’Afrique et les États-Unis.

Opposition du mémorial et du contre-mémorial

“The end of Empire”: Décoloniser n’est pas un processus facile !

Pour débattre de ce sujet étaient invités: Meera Sabaratnam, Chair Decolonizing SOAS Working Group, Stijn Schoonderwoerd, Managing Director Tropenmuseum Amsterdam, Bruno Verbergt operational director Royal Museum for Central Africa, Belgique.

“If you are neutral in situations of injustice, you have chosen the side of oppressor. If an elephant has its foot on the tail of a mouse and you say you are neutral, the mouse will not appreciate your neutrality”. Desmond Tutu

Le principe de décolonisation du musée est un principe démocratique. Le musée est par essence un lieu “d’objectification” des civilisations, des peuples et des personnes. La question est donc comment représenter l’humain sans passer par ses productions ?

De manière humoristique mais très évocatrice de son propos, Stijn Schoonderwoerd donne l’explication des heurts persistants entre footballers néerlandais et footballers allemands. Durant la seconde guerre mondiale, les bicyclettes des néerlandais aient été réquisitionnées et jamais restituées par la suite. La non-restitution d’un emblème national constitue encore quatre-vingts ans après une profonde discorde entre néerlandais et allemands.

Stijn Schoonderwoerd souligne alors la contradiction de la société néerlandaise: pourquoi les néerlandais condamnent le comportement inique de l’envahisseur quand ils en sont victimes et ne cherchent pas à réparer leurs erreurs quand ils sont l’oppresseur (référence aux colonies indonésiennes) ? C’est ce que cherche à questionner la nouvelle exposition du Musée du Monde de Rotterdam (Wereld Museum) : Dossier Indïe”.

T-Shirt des nationalistes néerlandais et affiche de l’exposition “Dossier Indïe”

Abordant le sujet des œuvres illégalement acquises, et en conséquence des potentielles restitutions, Stijn Schoonderwoerd a rappelé le contexte néerlandais de la loi soulignant la difficulté de son application. Car il ne suffit d’identifier et vouloir restituer pour que cela se produise.

Return of Cultural and Historical treasures: the case of Netherlands

Même si l’on connait sa position partisane, on peut rappeler ici l’article de Neil McGregor, ex-directeur du British Museum, par ailleurs ardent défenseur du musée universel et de la restitution très parcellaire des objets. Cet article publié dans le Time, concerne les effets désastreux de la restitution du Cylindre de Cyrus à l’Iran, ayant conduit à l’emprisonnement du directeur du musée pour célébration d’un objet pré-islamique, le cylindre comportant une sorte de charte des droits humains. Pour reprendre l’expression de Stijn Schoonderwoerd : “Restitutions can turn as a rocky ride !” .

Il rejoint en cela un article publié sur le site de l’Alliance des Musées Américains (AAM) en avril de cette année : Confronting the Past: The long, hard work of decolonization.

Poursuivant sur la polémique déjà abordée précédemment concernant la disparition de l’expression “Golden Age” pour décrire l’art du XVIIe siècle, Stijn Schoonderwoerd cite les propos du public d’ascendance africaine vivant actuellement aux Pays-Bas:

“Golden Age not for my country ! When your museum calls it the Golden Age, I don’t feel welcome in your galleries.”

La gouvernance du musée d’Amsterdam (anciennement Musée de l’Histoire d’Amsterdam) a volontairement employé les mots présents dans l’ex-nouvelle définition pour justifier sa position : faire du musée un lieu polyphonique et inclusif. (Article site web Museum Next de Manuel Charr-23 septembre 2019). Cette décision a eu des conséquences sur le financement du musée par le départ de mécènes, mais également l’arrivée de nouveaux.

Stijn Schoonderwoerd termine par la présentation d’un livre en anglais, Words Matter ayant pour objectif de répertorier les expressions ou vocabulaire à connotation coloniale afin d’aider les autres musées à aborder ce sujet.

Extraits du livre “Words Matter”

Cas du Musée Royale de l’Afrique Centrale par Bruno Verbergt

Le cas du Musée Royale de l’Afrique Centrale en Belgique est d’autant plus complexe que ce musée incarne par excellence le pouvoir du colonisateur sur le colonisé :

“ It was set up as a propaganda machine by the colonial state at the time the museum was created”.

La rénovation du musée ces dernières années a permis de repenser le rapport aux collections, aux populations et nations dont elles sont originaires, et en concertation avec la diaspora africaine vivant actuellement en Belgique, réflexion synthétisée ci-dessous et menée de 20001 à 2018.

“Until the lions have their own historians, the history of the hunt will always glorify the hunter.” Chinua Achebe, écrivain et professeur nigérian.

Mais à qui s’adresser pour avoir un discours et une narration “juste” sur ces collections, souligne Bruno Verbergt : Diaspora africaine en Belgique ? Scientifiques ? Populations concernées en Afrique ? Artistes ? Conservateurs spécialisés dans ces collections ? Belges vivant en Afrique ? Personnel du musée d’origine africaine ?

Pour Bruno Verbergt, seul le musée pensé comme un forum de discussion peut résoudre les oppositions et conflits, tant pour la narration des collections que les débats entre visiteurs du musée.

Ce sujet a été repris au cours de nombreuses autres conférences attestant de l’importance que lui accordent les musées anglais: Representing indigenous communities, World cultures curating, What next for the post colonial museum ? A Black British Museum, Rethinking and building trust around African Collections.

To be continued-#museums2019-Part3-Inclusion et diversité dans les musées.

    Elisa GRAVIL

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