Prix au mot

Récemment, lors d’un événement de networking, on m’a demandé combien un traducteur indépendant gagnait de l’heure à partir du moment où l’on pratiquait un décompte au mot dans le secteur de la traduction. Le 29 juillet, le site d’actualité néerlandais nu.nl publiait un article intitulé « Tarieven freelancers in 2015 gedaald » (Baisse des tarifs pour les indépendants en 2015) qui semblait apporter une réponse à la question. Cependant, une réponse totalement sortie de son contexte a peu de valeur.

Des pommes et des poires

Il existe certainement des traducteurs indépendants qui ne gagnent que 35 euros de l’heure (voire moins), mais ils doivent batailler ferme pour boucler leurs fins de mois, surtout s’ils sont la seule source de revenu du ménage. Ces traducteurs indépendants travaillent en fait exclusivement pour des bureaux de traduction, c’est-à-dire qu’ils ne traitent pas avec des clients directs. C’est là que le bât blesse dans l’enquête : on ne compare pas des pommes et des poires.

Un traducteur professionnel qui travaille aussi, voire exclusivement, pour des clients directs gagne, en moyenne, nettement plus. Mon tarif est par exemple conforme à ce que vous, le client final, paieriez à un bureau de traduction (sauf que vous en avez beaucoup plus pour votre argent). En marge de l’aspect strictement financier, c’est pour ma part beaucoup plus gratifiant, car je peux m’adresser directement à vous si j’ai des questions au lieu de devoir d’abord passer par un chef de projet que mes questions importunent (lisez à ce sujet mon billet de blog « Poser des questions est une chose, obtenir des réponses en est une autre »).

Un traducteur professionnel qui a le sens des affaires s’adresse donc à des clients directs, car en tant que chef d’entreprise, il entend enregistrer de bons résultats, qui se traduisent (c’est le cas de le dire) en chiffres… même si nous nous occupons plutôt de lettres.

Il est somme toute logique que les tarifs en sous-traitance soient nettement inférieurs à ceux pratiqués en direct avec le client, car les bureaux de traduction veulent prélever au passage leur part du gâteau en tant qu’intermédiaire. Et ils sont parfois gourmands : à mes débuts, j’acceptais des tarifs minimaux de 25, voire 10 euros, alors que le bureau facturait au bas mot (c’est encore le cas de le dire) 50 à 75 euros. Et nous n’avons pas encore parlé des bureaux qui paient leurs traducteurs au tarif plancher et qui n’appliquent pas de tarifs minimaux, mais qui facturent allégrement quatre fois plus à leurs clients finals. On les appelle dans le jargon les bottomfeeders. La part du gâteau est finalement assez copieuse, alors qu’ils se contentent souvent de faire office de boîte aux lettres.

La pratique

Pour pouvoir parler de tarif horaire du traducteur, il faut faire une distinction entre le travail effectué d’une part pour des bureaux de traduction, d’autre part pour des clients directs.

Pour une mission d’une journée effectuée pour un bureau de traduction belge — c’est-à-dire un texte pas trop difficile d’environ 2.500 à 3.000 mots (ce qui correspond à 8–10 pages) et 8 heures de travail — un traducteur gagne, en Belgique, en moyenne de 25 à 35 €/heure. On parle bien d’un contenu relativement simple, pas d’un document juridique regorgeant de notions inconnues au bataillon en néerlandais (ma langue de travail) ou de textes truffés de pièges et de jeux de mots. Il ne s’agit pas non plus de textes très techniques, comme ceux qui me sont régulièrement confiés.

Autre condition sine qua non : le traducteur doit pouvoir se consacrer pleinement à son texte, sans être interrompu, au risque de perdre le fil et de ne jamais atteindre son quota de 3.000 mots. Dans ce domaine, c’est un peu je t’aime, moi non plus. Tout traducteur rêve de pouvoir avancer dans son texte sans être interrompu et en restant concentré. En revanche, il panique s’il ne reçoit aucune nouvelle demande de toute la journée

Les clients directs ont la décence de ne pas exiger du traducteur qu’il soit pendu en permanence à sa boîte de réception. Les bureaux de traduction, par contre, n’ont pas la patience d’attendre. Si vous ne réagissez pas dans la demi-heure à leur e-mail, vous risquez de vous faire damer le pion par un plus rapide et de voir le travail vous passer sous le nez. Comme vous pouvez le lire sur mon site internet EP Vertalingen, les grands bureaux se moquent bien que le traducteur ait l’expérience dans ce domaine, tant qu’ils peuvent se débarrasser de la mission.

Conclusion : le traducteur dépasse souvent le temps moyen requis, ce qui fait baisser son tarif horaire. Sans parler de toutes ces petites missions qui demandent autant d’administration et qui exigent systématiquement de se « plonger » dans un autre sujet. Il faut pouvoir passer allégrement de la traduction d’une lettre d’accompagnement pour un catalogue d’éclairage de jardin à celle d’un texte sur la finition des vilebrequins.

Le tarif facturé au client final

Vous, le client final, payez (après conversion) environ 40/50 euros par heure au bureau de traduction qui ne joue qu’un rôle accessoire dans l’ensemble du processus de traduction. Dans le meilleur des cas, une révision est prévue ; dans le pire, ils ne font office que de boîte aux lettres. 
Ce sont les mêmes tarifs (convertis) que vous pouvez vous attendre à payer chez un indépendant. Cependant, la grande différence est que vous rémunérez l’artisan, pas l’intermédiaire. En d’autres termes, vous en avez pour votre argent.

On ne s’improvise pas traducteur

Si l’on considère les choses du point de vue du tarif horaire, le tarif me semble plus que raisonnable. Pourtant, plus souvent qu’à son tour, le traducteur indépendant s’entend dire qu’il est trop cher. Ce reproche est généralement dû au fait que l’interlocuteur sous-estime la traduction et ignore ce que c’est que traduire.

Traduire demande un effort intellectuel intensif. Saviez-vous qu’un traducteur professionnel n’est en mesure de traduire que de 8 à 10 pages par jour s’il veut livrer de la qualité et pas des textes passés à la moulinette de Google Translate ? Traduire exige toujours — même pour un texte a priori simple — de réfléchir et de faire des recherches. La traduction est un apprentissage sans cesse renouvelé. C’est d’ailleurs ce qui rend le travail si intéressant, mais c’est quelque chose qu’on a du mal à expliquer aux gens qui pensent que « Tout le monde connaît l’anglais » ou que « Si ça coûte aussi cher, autant que je le fasse moi-même. » Voici quelques exemples glanés le mois passé :

- Dans une lettre d’accompagnement d’un catalogue d’éclairage de jardin : Stehlampen und Pollerleuchte
- Dans une révision pour un collègue néerlandais : Sitz traduit par hoofdkantoor (aux Pays-Bas, c’est le terme usuel pour désigner le siège social belge, ce que j’ignorais). 
- Dans le courrier d’un hôpital français : attestation des droits vitale 
- Comment une FDS (Fiche de données de sécurité) se présente-t-elle en néerlandais ? Quels sont les titres officiels néerlandais ?

Un texte sur les systèmes de protection incendie, un sujet que j’ai traduit en long et en large, dont une partie citait la directive machinerie allemande, un document qui n’existe pas tel quel en Belgique/aux Pays-Bas. Les textes juridiques regorgent de spécificités propres à chaque pays. C’est pour cette raison que je préfère laisser les traductions juridiques à des spécialistes en la matière (même si les bureaux de traduction m’en confient beaucoup pour les raisons susmentionnées). Eux connaissent les ficelles du métier. Si je m’y risquais moi-même, je pense que je ne dégagerais même pas 20 euros de l’heure, parce que ces textes me prennent beaucoup de temps.

Je n’ai pas peur de dire qu’en 10 ans de carrière de traducteur indépendant, il m’est rarement arrivé de ne devoir faire aucune recherche pour un texte.

Conclusion : une traduction de qualité va de pair avec des recherches parfois chronophages. Et le temps qu’on y consacre érode le tarif horaire. La prochaine fois que vous demanderez un devis à un traducteur indépendant, sachez qu’on ne s’improvise pas traducteur. Il y a de la sueur, du sang et des larmes et surtout beaucoup de lectures et de préparation. Un traducteur n’est pas un dictionnaire ambulant.

Els Peleman
EP Vertalingen