Visiter un musée en ligne, une expérience esthétique ?

Les grands musées proposent désormais leurs collections… en ligne. Une véritable révolution dans notre rapport aux oeuvres d’art puisqu’il est désormais possible de les découvrir de chez soi. Mais on peut se demander si cette visite virtuelle n’est pas une expérience esthétique appauvrie : voir la Joconde au Louvre, ce n’est pas la même chose que sur tablette, même en haute résolution. En parallèle, des initiatives autour de l’art et du numérique voient le jour, comme la startup Artips, qui diffuse chaque jour une newsletter consacrée à l’art à ses 70 000 abonnés. Alors, qu’apporte l’expérience numérique au public ?

En mai dernier, le MET de New York a mis en ligne près de 400 000 oeuvres sur son site. Le Rijksmuseum d’Amsterdam faisait figure de précurseur puisque ses collections sont numérisées depuis 2012. Le public est même incité à “copier les oeuvres et à s’en servir sur toutes sortes d’objets de papeterie, t-shirts, tatouages, assiettes, ou même papier toilette” précise le New York Times. Avec le “Google Art Project”, le géant du numérique américain s’est lancé dans cette aventure en s’associant à 400 musées. Le résultat ? Une promenade 2.0 à travers les plus grands chefs-d’oeuvre de la planète. La navigation est en elle-même une expérience esthétique puisque vous pouvez zoomer, comparer les oeuvres et même créer votre propre galerie.

La galerie de Google

Alors certes, toutes les oeuvres sont accessibles et chacun peut devenir critique d’art depuis son canapé. Mais parle-t-on de la même expérience esthétique qu’une visite en bonne et due forme dans une institution culturelle ? Le sociologue George Ritzer a des mots très durs envers ces musées virtuels : il y voit un symptôme de la “McDonaldisation” de la culture. L’expérience contemplative de l’oeuvre d’art devient consommation superficielle, le visiteur naviguant au milieu des collections sans réfléchir et en les survolant.

Pour Gonzague Gauthier, chargé de projets numériques au Centre Pompidou, une visite en ligne n’est pas réellement une expérience esthétique :

A mon sens, il ne s’agit pas d’une expérience esthétique. S’il existe des expériences esthétiques numériques, produites soit par les interfaces ou par les œuvres d’art numérique, le simple fait de numériser une œuvre lui fait perdre son aura (au sens où l’entend Walter Benjamin), c’est-à-dire ce qui produit l’expérience esthétique dans le contact à l’œuvre.

Des selfies envahissent les oeuvres (My Little Paris)

Numérisée, l’oeuvre est désacralisée et perd de sa valeur. Le choc esthétique de la confrontation avec l’oeuvre disparaîtrait au profit d’un ersatz sans saveur. On est loin de l’expérience du “sublime”, l’exaltation des sens ici et maintenant, telle qu’elle est décrite par le philosophe Barnett Newman. Aucune trace de sacré et de magie dans l’Institut culturel de Google. Niko Melissano, social media manager au Musée du Louvre nous donne l’exemple des collections du Louvre :

Le Louvre n’est pas un musée d’art contemporain. Ses collections, pour la plupart royales, n’ont pas été conçues pour le numérique. L’adaptation ou la lecture en version numérique des œuvres est une exigence ou mieux une invention du monde moderne.

Cela étant dit, les écrans empêchent-ils vraiment de regarder les oeuvres ? Pour Sébastien Magro, chargé de projets nouveaux médias au Musée du Quai Branly, c’est une idée reçue :

Dans un musée en ligne, on fait l’expérience d’une image, qui est une reproduction. S’il faut se méfier des reproductions (différence de format avec l’original, etc), cela ne veut pas dire qu’elle ne génère pas d’émotion. Je me méfie du terme “virtuel” : ce sont des supports numériques mais la rencontre avec l’art est réelle.

Un objet exposé au musée de l’Internet. En ligne, forcément.

Une visite en ligne est un premier pas vers la découverte des oeuvres : les musées vont donc au-delà de la communication institutionnelle, comme en témoigne Niko Melissano, du Musée du Louvre :

Rien ne remplace la confrontation directe avec l’oeuvre mais la mise en ligne des collections permet d’enrichir l’expérience, de susciter l’envie, de créer une émulation. Un espace virtuel peut prolonger, rappeler ou simplement susciter l’envie de revisiter un lieu culturel. Par ces dispositifs, nous essayons de pousser à la contemplation d’une oeuvre d’art ou d’un ensemble architectural et de créer une émotion, avec par exemple l’aide d’une séquence vidéo. Cela permet aussi de faire découvrir des aspects méconnus ou oubliés d’une oeuvre, qu’on redécouvre soudainement.

Mais alors, les musées en ligne ne seraient que le prolongement de la mission des musées, qui valorisent leurs collections et la diffusent à un plus large public, sans spécificité particulière. Une sorte de livre 2.0. qui permet de communiquer efficacement sur les oeuvres. Rien de mieux qu’une reproduction sur carte postale, en somme ? N’allons pas si vite, nous dit Gonzague Gauthier du Centre Pompidou. Pour lui, il s’agit d’une véritable expérience documentaire :

En général, je rapproche l’expérience numérique des œuvres d’une expérience documentaire. Tout l’enjeu du numérique aujourd’hui est de faire de cette recherche d’information en soi une expérience pour l’utilisateur. On doit prendre du plaisir ! Du côté du design et du graphisme, il y a aujourd’hui de nombreuses recherches sur la mise en espace des données, sur la mise en forme innovante, autour de la datavisualisation par exemple.

Exposition Traces du sacré au Centre Pompidou : où est caché le sacré sur le web ?

Nous assistons donc bien à une mutation de l’expérience esthétique à travers la réinvention de la médiation culturelle ! Et ce n’est que le début continue Gonzague Gautier :

A mon sens, l’expérience numérique des œuvres non numériques en est à ses balbutiements : demain, ce sera un objet complètement hybride, entre communication, médiation et expérience esthétique, qui risque de remettre en cause le rôle de l’institution artistique voire de l’œuvre elle-même — car qui dit numérique et nouveaux usages, dit aussi réappropriation des usages par les internautes voire détournement.

Désormais, les gardiens d’exposition ne vous regardent plus d’un air réprobateur quand vous tentez un selfie avec un Delacroix. Une communauté d’amateurs d’art grandit depuis plusieurs années sur les réseaux sociaux : ce sont les muséogeeks. Ils sont très attentifs à la manière dont les musées interagissent avec leur public. A leur tour, Gonzague Gauthier tient compte de ces réactions. Pour lui, c’est un défi pour les institutions culturelles :

Les institutions dépendront littéralement demain, grâce à leur présence numérique, de leurs publics et leurs non-publics. Les institutions se constitueront en partie grâce à leurs réactions, à leurs envies, à leurs projets… Je ne sais pas si l‘institution saura se saisir de cette capacité des internautes et des publics à légitimer leurs usages auprès de leurs propres communautés. Si elle y arrive, elle aura complétement muté. Si elle n’y arrivera pas, elle recentrera son public sur une petite élite culturelle ou sur des expos blockbuster.

Cette réinvention de la médiation passe par de nouvelles formes de diffusion des connaissances auprès du public. Artips, une startup qui fait découvrir chaque jour une anecdote sur une oeuvre d’art par le biais d’une newsletter quotidienne (vous pouvez en découvrir un exemple ici ou encore ici). On nous raconte par exemple pourquoi le ciel est bleu dans les peintures de Fra Angelico ou encore comment Le Pouce, l’oeuvre géante du sculpteur César, est née. Coline Debayle, la co-cofondatrice, explique sa démarche :

J’ai eu l’idée de ces newsletters parce que j’avais un professeur à Sciences Po qui nous racontait toujours des anecdotes sur les oeuvres, et c’est grâce à ces histoires que je retenais les oeuvres en question. Et ce cours était extrêmement précieux pour cette raison. Quand j’ai commencé à travailler après mes études, je n’avais plus le temps d’aller voir des expositions ou de visiter des musées. Mais j’avais le temps de lire mes emails dans le métro. C’est ainsi qu’est née l’idée d’une dose d’art quotidienne sous la forme d’un email

Le Pouce de César

Un réseau de 80 bénévoles aident Coline Debayle et son associé Jean-Perret à diffuser chaque jour une dose d’art, pour ceux qui manquent de temps ou qui n’ont pas la chance de vivre près d’un lieu d’exposition. Coline décrit pour nous cette expérience esthétique :

On peut comparer Artips à un conférencier qui vous guide à travers les oeuvres. Il vous permet de les appréhender avec un regard documenté et de vous en souvenir. Il s’adresse à tous les publics, quel que soit l’âge, le niveau d’études ou les connaissances en histoire de l’art. Il doit satisfaire la mère de famille qui n’a jamais entendu parler de l’oeuvre comme le connaisseur grâce à des détails et des précisions dont il n’avait jamais entendu parler

Et visiblement, le succès est au rendez-vous, preuve d’un vrai appétit pour ces doses d’art inspirantes :

Grâce à @Artips_fr, j’en sais plus sur l’artiste Ced Vernay ou ” l’art à la pince à épiler !” http://t.co/AjmNk6XKq8
— Pauline Museux (@PaulineMuseux) 19 Novembre 2014

Que pensent les musées de cette initiative ? Ils l’encouragent. Artips noue même des partenariats avec certaines institutions, comme le Grand Palais. Pour Sébastien Magro, du Quai Branly, les musées n’ont jamais eu le monopole de la médiation culturelle, et c’est une bonne chose :

Les formes de médiation culturelle ont toujours été très variées. Cela s’est encore plus développé avec les supports numériques et c’est bien pour le public, cela fait partie de la vie culturelle.

Envie d’en savoir plus sur les musées en ligne et les dispositifs interactifs dans les expositions ? N’hésitez pas à poursuivre le débat avec la communauté des amateurs d’art, les #museogeeks.

Et vous, aimez-vous regarder des oeuvres en ligne ?


Originally published at emmanuellepatry.fr on November 22, 2014.