Les Mots De La Campagne : “Propriétaire de la Patrie”

Il a fallu attendre jusqu’au dernier moment de ce « débat » à 11 moyennement passionnant, jusqu’à la dernière conclusion pour avoir un révélation : il y a des « propriétaires de la patrie » et c’est à eux — pas à ses compatriotes — que Marine Le Pen s’adresse. L’alliance de mots est pour le moins inédite. 
Jusque là on parlait de l’amour de la patrie, on exprimait sa filiation, son attachement. Et c’était logique : notre mère patrie — femme et homme à la fois, mère et père tout ensemble — suscite des sentiments profonds, liés à tout ce qui constitue un héritage : une terre, un climat, une langue, une histoire, des souvenirs…
Peut-on posséder la patrie ? en disposer comme d’un bien propre ? la mettre sous clés, bien cadenassée ? cela laisse rêveur.
Marine Le Pen veut donc planter des piquets autour des concepts, creuser des fossés autour des notions, clôturer la patrie comme un champ de blé et proclamer « ceci est à moi ». On aura reconnu que je paraphrase le début d’un des plus célèbres discours de Jean-Jacques Rousseau. Mieux vaut donc lui laisser la parole :
« Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur… » (Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, 1755)
Marine Le Pen ne doit pas être rousseauiste, elle veut inscrire dans la constitution ce qu’elle désigne comme éminemment français : pas la philosophie des Lumières, non, les crèches de Noël, c’est-à-dire les « compositions (figure, maquette, dessin, etc.) représentant l’enfant Jésus déposé dans une mangeoire entouré des animaux de l’étable » (selon la définition du Trésor de la langue française). C’est vrai, la crèche est l’essence même de notre patrie et les sculpteurs plâtriers chargés de la représenter seront bien inspirés s’ils prévoient le parc des bestiaux. Tout est envisageable : piquets en bois pour les versions traditionnelles, fils barbelés ou clôtures électriques pour les adaptations contemporaines.

Isabelle Mimouni, Adhérente En Marche Paris 11