Ce qu’il nous reste à accomplir pour un monde plus égalitaire

Deux femmes sur cinq dans le monde vivent dans un pays qui ne leur assure pas l’égalité avec les hommes. Voici trois priorités auxquelles on doit s’attaquer avec plus d’ardeur, selon les conclusions que nous avons tirées de la conférence internationale de Women Deliver, qui s’est déroulée à Vancouver au début de l’été.

EqualMeasures2030
Oct 4 · 11 min read
Photo: Flickr @Women Deliver

Les femmes gagnent un salaire moindre que leurs collègues masculins, sont victimes de violences, sexuelles ou autres, subissent de la discrimination… Chaque jour, on le constate: l’égalité homme-femme n’est pas acquise. Et dans certains coins du monde, on en est parfois très loin!

Plus de 8 000 leaders, universitaires et activistes de 165 pays se sont réunies à Vancouver en juin dans le cadre de la conférence triennale de Women Deliver, afin d’échanger, de partager leurs solutions et de repenser le pouvoir. Objectif: parvenir à l’égalité des sexes.

« On gagnerait tous à vivre dans un monde plus égalitaire où les gens seraient davantage en santé, plus productifs et plus pacifistes. Mais il y a tellement de problèmes à régler avant d’y arriver », déplore la Danoise Katja Iversen, présidente-directrice générale de Women Deliver. Cette organisation mondiale, fondée en 2007, milite pour un meilleur engagement politique et financier en faveur des femmes, surtout en ce qui a trait à leur santé reproductive et à la mortalité maternelle.

L’organisme tenait en juin la cinquième édition de sa grand-messe triennale. Châtelaine y a passé la semaine. Au menu: tables rondes, conférences, causeries, échanges. De ce foisonnement d’idées, nous avons dégagé trois vastes chantiers à entreprendre — ou à terminer — au plus vite. Les voici.

Au pays, une femme doit travailler 15,5 mois pour égaler ce qu’un homme gagne en 12 mois, selon la Coalition ontarienne pour l’équité salariale. (Photo: Getty Images/Hero Images)

1) Obtenir l’équité sur le marché du travail

Plus de deux siècles. Au rythme actuel, c’est le temps qu’il faudra pour que les femmes atteignent l’équité salariale avec leurs collègues masculins, d’après le Forum économique mondial. Ça nous mène en 2219… On veut bien être patientes, mais il y a des limites!

Quant aux autres inégalités entre hommes et femmes sur le marché du travail (postes mieux rémunérés aux premiers, temps partiel aux secondes…), le constat est un peu moins catastrophique, même s’il est loin d’être reluisant: il faudra près de 110 ans avant qu’elles soient enrayées.

« Le talent est réparti également, ce sont les opportunités qui ne le sont pas. Mais ça s’en vient », a affirmé Suzanne Biegel, femme d’affaires et spécialiste britanno-américaine de l’investissement sexospécifique, c’est-à-dire fait dans un objectif d’atteinte de l’égalité des sexes.

Selon elle, des préjugés conscients et inconscients défavorisent les femmes au bureau, à l’usine et dans l’entrepreneuriat. « Alors que c’est prouvé qu’elles sont de meilleures gestionnaires que les hommes! » s’est-elle exclamée, sous les applaudissements nourris de la foule venue l’entendre.

Peu de progrès ont été réalisés jusqu’ici, selon un rapport récent du McKinsey Global Institute (MGI). Et négliger une contribution féminine accrue dans l’économie mondiale a un impact déplorable. « Réduire le fossé entre les genres permettrait d’y ajouter 1 200 milliards de dollars en 2025 », a déclaré Vivian Hunt, associée et directrice de McKinsey & Company au Royaume-Uni et en Irlande.

Une nouvelle menace plane: l’arrivée de l’intelligence artificielle pourrait nuire aux femmes, qui sont davantage exposées à la précarité que les hommes au travail. D’ici 2030, jusqu’à une travailleuse sur quatre dans le monde devra changer de boulot en raison de l’automatisation. « Les femmes disposent souvent de peu de temps pour se recycler ou chercher un emploi […] et ont moins accès aux postes dans les domaines des sciences, de la technologie, de l’ingénierie et des mathématiques que les hommes », écrivent les auteurs du rapport.

Ils en appellent aux gouvernements et aux entreprises pour aider les travailleuses à faire face à cette transition.

Selon eux, il faut sans délai investir dans la formation, dans l’offre de services de garde et de transport abordables, dans l’entrepreneuriat féminin, pour ne nommer que ces exemples.

Aux États-Unis, les femmes qui se rendent à une clinique d’avortement doivent être escortées par des bénévoles en raison de la présence des manifestants pro-vie, qui se font très provocateurs. (Photo: Getty Images/Brendan Smialowski)

2) Assurer à toutes l’accès à l’avortement

Un enjeu, l’avortement? En 2019? Oui, et pour un nombre inimaginable de femmes sur la planète!

Pas moins de 90 millions d’entre elles habitent l’un des 26 pays où l’interruption volontaire de grossesse (IVG) est carrément interdite. Même si la vie de la future mère est menacée.

En fait, dans le monde, seul le tiers de celles qui sont en âge de procréer a accès à l’avortement sur demande, selon le Center for Reproductive Rights, un organisme international qui lutte entre autres pour la liberté des femmes de mener à terme leur grossesse ou non. Dans la plupart des autres pays, elles peuvent y avoir recours avec des restrictions plus ou moins importantes.

« Là où il y a des lois restrictives contre l’avortement, la stigmatisation à l’encontre des femmes et des prestataires de soins est palpable », a affirmé l’anthropologue Kinga Jelinska, cofondatrice de Women Help Women, un service en ligne néerlandais qui fournit consultations, moyens de contraception et médicaments abortifs.

Aux États-Unis, cette stigmatisation est particulièrement marquée. Devant les cliniques d’avortement, des clientes se font injurier par des activistes pro-vie. Sur ce fond d’animosité, les législateurs adoptent des lois qui restreignent l’accès aux IVG — neuf États depuis le début de 2019.

Dernier en lice, le Kentucky, qui a, lui aussi, tenté d’aller dans ce sens. Sans succès, dans ce cas-ci: un juge a bloqué l’adoption de sa proposition. Une bataille judiciaire pourrait conduire l’État jusqu’en Cour suprême — ce que les partisans d’un durcissement des lois aux États-Unis espèrent, selon le New York Times.

La plupart des autres États suivent la norme établie en 1973 par la Cour suprême avec l’arrêt Roe contre Wade, selon lequel l’avortement est légal jusqu’à ce que le fœtus atteigne sa viabilité, en général entre 24 et 28 semaines.

« C’est un débat inavoué depuis longtemps aux États-Unis… et une stratégie amorcée par les ultraconservateurs il y a plusieurs années », a confirmé Jennifer Daw Holloway, d’IPAS, une organisation internationale dont le but est d’assurer l’accès à des IVG sécuritaires. L’emplacement de son siège social nord-américain est tenu secret en raison des menaces reçues de groupes de droite…

Au cours des dernières années, de nombreuses nominations en haut lieu — dont 150 juges choisis par Donald Trump — ont favorisé une montée ultraconservatrice chez nos voisins du Sud, estime Chloë Cooney, de l’organisme Planned Parenthood Global. « Dès son arrivée en poste, Trump a versé une douche froide sur les droits sexuels et reproductifs des femmes, aux États-Unis comme ailleurs dans le monde. »

Le président américain a en effet imposé ses vues outre-frontières. Dès son investiture en janvier 2017, il a fait adopter un décret interdisant toute aide financière aux organismes à l’étranger qui pratiquent des avortements ou en font la promotion — ne serait-ce qu’en distribuant de l’information à ce sujet! Depuis, les organisations dans les pays en développement qui travaillent pour les femmes souffrent d’un manque de financement.

« La souveraineté des nations a été mise en péril… Cela me rappelle la période coloniale [au cours de laquelle les États africains étaient soumis aux politiques des colonisateurs comme la France et la Grande-Bretagne]. Il s’agit d’un réel problème diplomatique », a précisé l’avocat Mulumba Moses, directeur du Center for Health, Human Rights and Development en Ouganda, qui œuvre pour un meilleur accès aux soins de santé.

À la conférence de Women Deliver, à Vancouver, le sujet des IVG était sur toutes les lèvres. Plusieurs participantes l’ont abordé, dont l’avocate américaine Tina Tchen, ex-chef de cabinet de Michelle Obama et instigatrice du fonds Time’s Up, qui aide les victimes de harcèlement sexuel en milieu de travail à obtenir les services d’un avocat. « On est à la croisée des chemins. On ne peut pas rester inactif. Depuis l’arrivée de Trump, on est passé d’un pays pro-choix à un pays pro-vie! » s’est-elle indignée.

Tout porte donc à croire que les droits sexuels et reproductifs reculeront au cours des prochaines années. C’est déjà le cas en Amérique latine, notamment. « On a fait des progrès par le passé. Mais ils sont compromis par les actions de Donald Trump, qui alimentent la controverse », a avancé la Mexicaine Carla Aguirre, de Planned Parenthood Global. Des églises — catholiques et évangéliques — travaillent main dans la main avec des groupes antiavortement et utilisent les mêmes tactiques d’intimidation et de dénigrement contre les femmes et les LGBTQ que dans les États américains. De fausses nouvelles à propos des IVG circulent, notamment au Pérou, au Chili, en Argentine…

L’Asie n’est pas en reste. Là aussi, les femmes peinent à accéder aux IVG. Inna Hudaya vit en Indonésie, un géant de l’Asie du Sud-Est avec ses 265 millions d’habitants, où l’avortement est permis seulement si la vie de la future mère est en danger. Elle n’a pas attendu l’assouplissement des lois de son pays pour agir. « Il y a 14 ans, j’étais à la recherche d’une solution pour mon propre avortement », a-t-elle confié. Elle s’est renseignée et a décidé de le pratiquer elle-même. « Depuis, je milite pour l’autoavortement! On doit remettre le pouvoir entre les mains des femmes. C’est une question d’autonomie et de pouvoir par rapport à son corps », a laissé tomber la directrice et cofondatrice de Samsara, un blogue devenu, en 2008, un service d’information sur l’avortement sécuritaire et les droits sexuels et reproductifs.

D’après elle, 90 % des IVG maison se déroulent bien. C’est aussi la façon ultime de mettre fin à l’opprobre social et à la criminalisation de cet acte qui ne regarde que les femmes, selon elle.

Certes, estimaient la plupart des militantes présentes à Vancouver en juin, mais cela n’empêche pas que la pratique doit être légale et sécuritaire partout sur la planète. Point à la ligne.

Photo: Getty Images/Hero Images

3) Partager les tâches familiales entre conjoints

Cinquante petites minutes par jour… Voilà le temps que devraient consacrer les hommes aux tâches ménagères et aux soins aux enfants pour que les femmes prennent davantage leur place sur le marché du travail. C’est ce que révèle la troisième édition de L’état des pères dans le monde, publiée par l’organisation non gouvernementale Promundo avec l’aide financière de Dove Men+Care d’Unilever.

« Pour l’instant, il n’y a pas un endroit sur la planète où les hommes s’occupent de 50 % des travaux non rémunérés. Et aucun pays ne s’est engagé à arriver à ce résultat », a déploré Gary Barker, directeur général de Promundo et cofondateur de MenCare, une campagne internationale qui vise l’engagement des pères.

L’apport des hommes à la maison est inestimable, selon Susan Papp, directrice générale des politiques de défense des droits de Women Deliver. En tant que modèles, ils permettent aux garçons et aux filles d’aujourd’hui de devenir les acteurs des changements de demain. Elle a confié que son père avait joué un grand rôle dans sa vie — en l’encourageant notamment à prendre sa place dans une équipe masculine de basketball où elle était la seule fille. « Je suis une féministe grâce à lui », a-t-elle dit avec émotion.

Pas moins de 85 % des pères disent vouloir prendre part activement aux premiers mois de soins prodigués à leur nouveau-né ou à un enfant adopté, d’après une étude menée dans sept pays, dont le Canada.

Quels sont les freins à leur participation? D’abord, les préjugés — le ménage et le soin des petits devraient rester la responsabilité des femmes, croit-on dans de nombreuses sociétés machistes –, l’absence de congés de paternité rémunérés adéquats, l’insécurité financière et le manque de soutien gouvernemental pour les familles.

Cela dit, il faut aussi, précisons-le, que les pères soient conscients des tâches à accomplir à la maison et de la charge mentale qui incombe souvent aux mères. Promundo offre des ateliers à ce sujet à des couples vivant dans les pays en développement. Dans l’une de ces formations, on se sert d’une horloge — l’homme et la femme doivent y indiquer tout ce qu’ils font d’heure en heure en utilisant des couleurs. « C’est très révélateur. J’ai vu récemment des hommes aux îles Fidji être secoués par ce qu’ils découvraient. Ç’a été un choc pour eux de constater l’injustice du partage des tâches à la maison », a raconté Brian Heilman, chercheur principal de Promundo. Peut-être un exercice à faire chez soi?

Des efforts canadiens

« Vous avez de la chance d’avoir un premier ministre comme Justin Trudeau! » m’a lancé un journaliste ougandais impressionné par la prestance du plus féministe des hommes d’État de la planète. L’effet Trudeau s’est fait sentir à Vancouver. Et ce n’était pas (seulement) pour son charme — il y a tout de même eu des sifflements quand il s’est présenté à l’ouverture de la conférence de Women Deliver.

Le Canada a annoncé qu’il augmentera son financement à l’égard des femmes et des filles dans le monde, pour atteindre un investissement de 1,4 milliard par année. Sur une période de 10 ans à partir de 2023, la moitié de ce montant sera consacrée aux droits en matière de santé sexuelle et reproductive. « L’annonce d’aujourd’hui témoigne de notre engagement à investir dans la santé sexuelle et reproductive des femmes et dans la santé des mères, des nouveau-nés et des enfants. Certains politiciens pensent qu’on ne peut pas faire tout ça en même temps. Mais notre gouvernement est heureux de démontrer le contraire », a dit Justin Trudeau. La nouvelle a été plus que bien accueillie.

Sophie Grégoire Trudeau, aussi présente, n’est pas passée inaperçue, elle non plus. Elle a animé avec aplomb des plénières durant la conférence. « Le féminisme, ce n’est pas un choix. C’est un fait. Il faut se le répéter. On a besoin d’unir nos voix pour aller plus loin », a-t-elle déclaré en entrevue.

Le fédéral a, en outre, l’intention de créer le Fonds Égalité pour réunir sur une même plateforme les entreprises privées, les fondations et les gouvernements en vue d’aider les organisations en faveur de l’équité et les mouvements de femmes. Reste que les libéraux devront être réélus en octobre prochain pour respecter ces engagements.

Alison Holder, directrice d’Equal Measures 2030 (Photo: Equal Measures 2030)

Un nouvel outil pour mesurer les progrès

Le constat est accablant: 1,4 milliard de filles et de femmes vivent dans des zones où l’accès aux soins de santé est déficient et où la violence contre elles est endémique. Voilà le constat de l’organisme Equal Measures 2030, qui analyse les moyens mis en œuvre par 129 pays pour atteindre 17 objectifs de développement durable de l’ONU. « Pas un seul ne reçoit une excellente note. Et ce qui me désole le plus, c’est qu’un grand nombre de femmes habitent dans des pays qui obtiennent une cote très faible », a précisé la directrice d’Equal Measures 2030, Alison Holder. Pourtant, tous les chefs des États membres des Nations unies se sont engagés, il y a quatre ans, à atteindre ces 17 objectifs, dont la paix, l’éducation de qualité, l’éradication de la faim…

Sans surprise, les pays scandinaves se classent en tête de ce nouveau palmarès. Le Canada arrive au 8e rang, et les États-Unis, au 28e. Le Niger, le Yémen, le Congo, la République démocratique du Congo et le Tchad terminent derniers. Ce sont tous des endroits où sévit la guerre ou l’insécurité.

Fait à souligner: « Plus de femmes en Afrique subsaharienne que dans toute autre région — Europe et Amérique du Nord exceptées — occupent des fonctions ministérielles dotées de portefeuilles stratégiques », d’après Tirer parti des données pour atteindre l’égalité de genre, le rapport 2019 d’Equal Measures 2030. En Afrique du Sud, en Ouganda, en Zambie, un nombre impressionnant d’entre elles détiennent de telles responsabilités. Dans les cabinets du Rwanda et de la Namibie, on trouve autant de femmes que d’hommes.

Malgré de belles initiatives ici et là, aucun pays n’arrivera à l’égalité des sexes en 2030.

    EqualMeasures2030

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    Putting data + evidence in the hands of girls’ & women’s movements, advocates & decision makers to reach the #GlobalGoals — www.equalmeasures2030.org

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