CES SPORTIFS DOPÉS AU BLEU

CES SPORTIFS DOPÉS AU BLEU

Éric LAHMY

Mardi 30 Janvier 2018

Je m’empresse de pomper allègrement, ci-dessous, un article dont je ne sais trop s’il est plus fascinant qu’amusant, rédigé par Andrew KEH et publié par le New York Times qui est comme tout le monde l’ignore un de mes quotidiens de référence.

De quoi s’agit-il ? D’un sujet qui ne peut que nous interroger, nous dont la cocarde s’orne de bleu, blanc et rouge. Mais ici, c’est du bleu qu’il s’agit, donc le blanc et le rouge sont priés de quitter la salle (blanc de rage et rouge de confusion) ou de se taire.

Je ne sais ce que les nageurs pourront faire de l’info, qui part du patinage de vitesse. Mon distingué confrère explique que, à l’approche des jeux d’hiver de cette année, à Pyeongchang, en Corée du Sud, où, rappelle-t-il, les places vont se jouer à la fraction de seconde, « les nations qui prennent le sport au sérieux ont examiné tout avantage scientifique possible, depuis la composition du support qui connecte la lame à la chaussure jusqu’à l’aérodynamique des casques et des tenues de course.

Mais voici qu’apparait et se diffuse au sommet de la compétition un argument fort peu scientifique car éloigné des développements rationnels habituels… »

« ON CHUCHOTE UN PEU PARTOUT QUE LE BLEU VA PLUS VITE. C’EST UNE THÉORIE ÉTRANGE, MAIS PEUT-ÊTRE ONT-ILS FAIT DES TESTS ET QU’IL EST ALLÉ PLUS VITE QUE LE ROUGE ? »

Selon le quotidien new-yorkais, « les spectateurs et les compétiteurs s’étonnèrent récemment quand des compétiteurs de trois contrées, l’Allemagne, la Norvège et la Corée du Sud, se présentèrent lors de la première Coupe du monde de la saison en revêtant des combinaisons d’une teinte de bleu très proche. »

« Suspiciously », ajoute KEH : digne de nourrir quelques soupçons. Si la Corée du Sud a historiquement utilisé le bleu pour ses tenues, il n’en a été de même, dans le passé, ni pour l’Allemagne, ni pour la Norvège. Fait particulièrement dérangeant quand on sait que la Norvège, pays dominateur dans ce sport, a accumulé 80 victoires olympiques à travers le siècle, ne le cédant que devant les Pays-Bas, 105 titres olympiques.

HEH cite ici un sprinteur néerlandais, Hein OTTERSPEERER, interrogé lors d’une récente coupe du monde, à Stavanger, en Norvège : ayant eu vent de ces légendes colorées, il semble de plus savoir quoi penser : « toute l’histoire du patinage norvégien s’est déroulée dans des tenues rouges. Maintenant, on chuchote un peu partout que le bleu va plus vite. C’est une théorie étrange, mais peut-être ont-ils fait des tests et qu’il est allé plus vite que le rouge ? »

La recherche des tenues sportives adaptées a touché toutes les pièces de l’équipement (on sait que la natation a donné à ça et a failli y perdre son âme avant l’an 2010), et les ingénieurs de la Lockheed Martin Aeronautics s’étaient impliqués dans le développement des tenues de patinage américaines. En 2014, une tenue « gagnante », Mach 39, d’Under Armour, fut présentée, qui n’enregistra guère de victoire.

Les réactions en face de cette grande nouvelle en bleu furent diverses et fort éloignées les unes des autres. On est allé de la franche moquerie jusqu’à l’adhésion complète, en passant par… une certaine prudence dans le propos, comme le « j’aimerais y croire » du patineur norvégien, plus normand que norvégien sur le sujet, Hege Bokko.

« JE NE PEUX EXPLIQUER COMMENT, AYANT TEINT LE MÊME PRODUIT DANS DEUX DIFFÉRENTES COULEURS, DONT LES PROPRIÉTÉS SONT IDENTIQUES, SES RÉPONSES AÉRODYNAMIQUES VONT ÊTRE DIFFÉRENTES »

S’il faut suivre un scientifique que le NYT a interrogé, Renzo SHAMEY, professeur de science des couleurs et de technologie à l’Université d’état de Caroline du Nord qui dirige un programme sur les textiles, cette belle histoire de bleu ressemble fort à ce qu’on appelle désormais une fake news, fausse nouvelle, mais pour laquelle le bon vieux terme de bobard s’emploierait à juste titre. Et d’expliquer : « Je suis parvenu à un point de ma vie où j’ai une confiance suffisante dans ce que j’ai fait et ce que je sais. En même temps, je ne suis pas assez arrogant pour écarter les explications que d’autres donnent par ailleurs. Cela dit, vu ma connaissance scientifique de la teinture, je ne peux expliquer comment, ayant teint le même produit dans deux différentes couleurs, dont les propriétés sont identiques, ses réponses aérodynamiques vont être différentes. »

« L’AFFAIRE DU BLEU EST LE PLUS VIEUX TRUC INSCRIT DANS LE LIVRE. CE SONT DES PETITS JEUX. FAITES LES DOUTER, FAITES LES S’ALARMER »

KEH cite également l’histoire de cet équipementier qui, ayant remarqué aux Jeux d’hiver de Lake Placid que tous les sauteurs arboraient des tenues jaunes, et ayant interrogé un concurrent, s’était entendu répondre que je jaune « volait mieux ». Rien de nouveau, donc, sous le soleil.

Bien entendu, on se rapproche ici du noeud de l’affaire. Info ou intox, je vote pour l’intox. Et si c’est cela, elle pourrait fonctionner à plein puisque Dai Dai NTAB, le spécialiste du sprint néerlandais, a déjà à plus ou moins mordu à l’hameçon et envisage presque que son équipe, universellement appelée « orange » depuis la nuit des temps, vire au bleu. Les Oranges bleues, c’est quoi ? Un film de Tintin ??

Pour le coach des patineurs canadiens, Mike Crowe, l’affaire du bleu est « le plus vieux truc inscrit dans le livre. Ce sont des petits jeux. Faites les douter, faites les s’alarmer, » se marre-t-il. Quant au responsable en chef de la recherche norvégienne dans le domaine des tissus, Havard Myklebust, il s’est publiquement amusé de cette soudaine attention. Les journalistes, lance-t-il en plaisantant, « auraient joué un rôle » dans le déploiement d’une théorie des couleurs qui ne doit rien aux travaux d’Isaac NEWTON ou de Wolfgang GOETHE. Un rôle qui lui plait bien, dans une légende qu’il s’efforce de ne pas démentir : « la seule chose que j’ai dite, c’est que nos nouvelles tenues bleues vont plus vite que les anciennes rouges. » Le genre de propos digtne de vous faire douter de la cause de la vitesse d’une Ferrari !

Car bien entendu, les Norvégiens surveillent avec plaisir le développement de toute cette affaire, laquelle n’est semble-t-il pas de leur ressort, mais a été montée de toutes pièces par des journalistes, trop heureux d’inventer une théorie, même aussi fumeuse, pourvu qu’elle soit sensationnelle, sur une explication technique surexploitée. Pendant que leurs plus redoutables adversaires se questionnent sur la couleur qu’il faudra adopter sur leurs tenues, ils perdent un temps précieux et un peu de leur assurance, car, vêtus de bleu, ils auront fait la preuve de leur manque de confiance.

« ON CHERCHAIT À DÉRANGER L’ADVERSAIRE. ET DÉRANGER L’ADVERSAIRE, CELA PEUT SE FAIRE PAR DES ATTITUDES, DES COMPORTEMENTS. ON AVAIT DÉCIDÉ DE LES PERTURBER PAR NOS ÉQUIPEMENTS »

Attention, il n’est pas interdit de penser qu’un vêtement de couleur puisse influer — mais psychologiquement — sur la performance. C’est ce que prétend un enseignant de l’université de Leeds, en Angleterre, Stephen WESTLAND (c’est fou ce qu’on peut trouver de profs pour soutenir toute idée et son contraire dans le monde) : « les participants d’une compétition revêtant telle couleur peuvent se sentir plus en confiance ou plus costauds pour cette seule raison, et leurs adversaires peuvent leur reconnaître des qualités physiques plus ou moins performantes en fonction de la teinte de leurs costumes. »

Et le prof de citer certaines études démontrant ce fait. Il y a fort longtemps, déjà, un entraîneur français et psychologue diplômée, Christine LAHANA, soutenait une thèse assez intrigante en ce domaine. Avec son mari, Jacques, elle avait repensé à deux reprises le dessin et les couleurs des nageurs de son club, l’ES Nanterre. Ceux-ci portèrent donc dans un premier temps des survêtements d’une teinte passablement hideuse au dessin d’une fantaisie inquiétante. Pourquoi ? Jacques LAHANA, que j’ai interrogé au téléphone ce 30 janvier, m’n a rappelé la motivation.

« La compétition de natation, explique-t-il en l’espèce, ne se déroule pas que dans l’eau ; il y a ce qui précède. Et ce qui précède peut procéder du simulacre ou de toute autre chose qui va nous donner si possible un avantage. On cherchait à déranger l’adversaire. Et déranger l’adversaire, cela peut se faire par des attitudes, des comportements. On avait décidé de les perturber par nos équipements. Dans un premier temps, on a opté pour des survêtements aux dessins assez insensés. Puis plus tard, on s’est dirigé vers des survêtements plus jolis. Bien entendu, on n’avait pas jeté ces survêts aux nageurs en leur disant seulement de les porter, mais on leur avait clairement expliqué à quoi ils correspondaient. »

Jacques LAHANA n’accorde pas un caractère spécialement pernicieux à de tels comportements. « Ce sont des jeux, rien de plus, mais ils peuvent faire une différence. Par ailleurs, il ne faut surtout pas s’obnubiler sur un truc, croire que c’est ça qu’il faut faire. Les circonstances, les situations, les acteurs mêmes changent, et ces jeux doivent être renouvelés pour s’adapter aux métamorphoses de la donne. »

QUARANTE ANS APRÈS, SON ÉQUIPIER ET ADVERSAIRE JOHN KONRADS NE PARAISSAIT PAS S’ÊTRE COMPLÈTEMENT REMIS DES JEUX MENTAUX DE MURRAY ROSE ».

Ces renouvellements dans les « gimmicks » les rendent parfois sinon contre-productifs, du moins inopérants, dans certaine cas, et efficaces dans d’autres. Un jour, Stephan CARON, qui s’apprêtait à disputer une grande compétition (sans doute la finale des Jeux de Séoul), s’était fait approcher par Patrice PROKOP, alors DTN, qui lui avait demandé d’écouter quelque chose sur un petit magnétophone, qui s’avéra être un enregistrement de « La Marseillaise. » CARON (qui n’a pas su se souvenir de l’anecdote) n’en fut pas le moins du monde transformé. D’un autre côté, vingt ans plus tard, les sprinteurs du relais français s’étaient fait parfois remarquer par des attitudes, entrant dans la chambre d’appel comme des furibards… et LEVEAUX chantant la Marseillaise.

Parlant de ça, on a fait grand cas, ces dernières années, des « jeux » auxquels se prêtaient et se plaisaient les Marseillais vis-à-vis de leurs adversaires. C’était semble-t-il dans ce sens perturbant, mais je crois que ce qui a pu être reproché aux nageurs marseillais, c’était de continuer ces jeux après la sélection olympique, à l’intérieur de laquelle ils paraissaient, à tort ou à raison, prêts à favoriser les Phocéens au détriment, s’il le fallait, des autres Français, et de former en quelque sorte un état dans l’état !

Bien entendu, on entre là dans une totale subjectivité. Si certains rites ou la propagation de croyances tendent à exclure ou à déstabiliser les « autres », il en est d’autres dont la vertu supposée est seulement agrégative. Les nageurs américains étaient fervents d’emmener de l’eau de leur piscine pour la faire couler dans le bassin de compétition. Jacques LAHANA raconte qu’il avait vu, en 1973, à Alabama procéder ainsi et en 1976, John NABER, trois médailles d’or, une d’argent et cinq records du monde lors des Jeux olympiques, récupéra en grandes pompes en présence de l’équipe US l’eau du bassin des sélections US, à Long Beach, et en baptisa les quatre coins du bassin de Montréal avant les Jeux.

Il faudrait presque un album et en tout cas un gros article pour raconter ce que l’inventif Murray Rose pouvait imaginer hors de l’eau comme dans l’eau pour faire douter ses adversaires, et, chose la plus terrible, toujours avec un grand sourire fraternel. Quarante ans après, son équipier et adversaire John KONRADS ne paraissait pas s’en être complètement remis. Jouer avec l’adversaire était une seconde nature pour ROSE, qui avait inventé ces agréables passe-temps à l’entraînement, pour résister à l’ennui des longues séances auxquelles les soumettaient ses coaches HERFORD et DALAND. Quand il le vit fonctionner aux USA, Roy SAARI, double recordman du monde du 1500 mètres, s’efforça d’en faire de même, mais avec beaucoup moins de subtilité. SAARI était un colosse pas toujours des plus amènes, assez impressionnant, qui avait introduit ses manières brusques de poloiste de choc dans le monde policé de la course en ligne. Après avoir joué ainsi avec Don SCHOLLANDER, qu’il dominait d’une demi-tête, il dut admettre qu’il était tombé sur un os. Don SCHOLLANDER, dont le grand-père scandinave était mort peu avant, accidentellement à 105 ans, n’était pas du genre à appeler sa maman, et infligea quelques belles déroutes bien senties à son belliqueux adversaire. SCHOLLANDER réserva un traitement spécial au Français Alain GOTTVALLES qui avait eu le front de battre le record du 100 mètres, puis de traiter les Américains de bourrins (qui s’entraînaient trop). Il aimait « découvrir » des faiblesses dans le style de ses adversaires les plus dangereux, dans le style « pourtant tu ne mets pas les jambes », et, en finale, pendant que les autres battaient des pieds énergiquement, lui enlevait le titre !

LES RITUELS UN PEU FOUS DE GARY HALL JR COMPRENAIENT UNE SORTE DE SHADOW-BOXING ET DES « DOUBLE BICEPS À LA KING KONG !

Mark SPITZ avait raconté très sérieusement à un journaliste russe qui lui demandait si sa moustache ne le freinait pas qu’au contraire, sa moustache provoquait les glissements des fluides qui favorisaient son avance dans l’eau. « L’année suivante, j’ai vu une foule de nageurs russes et moustachus », s’amusait-il à raconter. In convient de préciser que SPITZ avait laissé pousser ses moustaches et portait des cheveux longs pour montrer qu’il n’avait pas besoin de se raser pour battre les épilés de tout… poil de la natation mondiale.

Lors de ses rencontres avec le tsar Alexandr POPOV, l’Américain Gary HALL junior tentait des manœuvres de déstabilisation qu’on peut trouvé un peu nunuche : un jour, il serait arrivé sur le bord du bassin en jouant des poings armés de gants de boxe ? Fait que je n’ai pu retrouver. Mais ses rituels un peu fous comprenaient une sorte de shadow-boxing et des « double biceps à la King Kong ! Ce qui parait sûr, c’est que POPOV, lequel s’est moins plaint de Gary HALL que du public américain, n’a pas perdu beaucoup de courses face à Gary HALL (ou d’ailleurs à n’importe qui d’autre).

Le bluff ne paie pas toujours, et CAVIC l’apprit quand il alluma Michael PHELPS en interview. C’était la meilleure façon de réveiller le dragon assoupi et de mener PHELPS à un nouveau record du monde…

AUX TEMPS OU TOUS LES TABOUS EXISTAIENT, LES FOLLES NUITS QUI POUVAIENT COUPER LES JAMBES DU NAGEUR NE SE PASSAIENT PAS EN COMPAGNIE D’UN ÉCRAN PLAT, MAIS D’UNE PERSONNE JOLIMENT VALLONNÉE

Aujourd’hui, à l’addition des causes favorables ou contraires à l’obtention de grands résultats, il semblerait que des différences plus importantes que celles liées à la couleur du cheval blanc d’Henri IV peuvent s’obtenir par l’usage des écrans et plus spécialement les smartphones. Mortifiés par les échecs de leurs stars du sprint aux Jeux de Rio, les Australiens ont décidé de prendre des mesures drastiques contre ces manifestes instruments de déconcentration, sur lesquels, jurent-ils, les Cameron MCEVOY et autres Catherine CAMPBELL se seraient escrimés à longueurs de journée, voire de nuit, pour répondre aux copains et autres fans. L’aînée des CAMPBELL a même raconté dans une touchante confession quasi-psychanalytique que la prise de conscience de l’énormité du « following » de ses tweets et autres flux facebooqués, instagrammés, linquédinés, et autres, avaient fini par lui ôter tout son potentiel agressif et transformé, au départ de la course olympique, la tigresse conquérante qu’elle aurait dû être en une biche terrifiée par la peur de perdre…

Triste temps de libération sexuelle ! Aux temps où tous les tabous existaient, les folles nuits qui pouvaient couper les jambes du nageur ne se passaient pas en compagnie d’un écran plat, mais d’une personne joliment vallonnée. Quelques jours avant son match titre mondial contre Oscar BONAVENA, le clan de l’Argentin essay de mettre dans le lit de Mohammed ALI une blonde aux yeux pers. Aujourd’hui, ce serait quoi ? Un ipad ? Un ipod ? Un Mcintosh ? Un iphone 7 ?

Les Mulhousiens racontaient que Yannick AGNEL, quand il nageait chez eux, passait des nuits sur des jeux vidéo au grand dam de ses entraînements. Pour son anniversaire, Lionel HORTER lui avait offert… un réveille-matin ! Les entraîneurs français devraient-ils interdire — ou sévèrement contingenter, ou encore, à tout le moins, surveiller de très près — ces exercices du bout des doigts sur mini-claviers chez les nageurs sélectionnés internationaux ? Et offrir de l’électronique haut de gamme aux plus dangereux adversaires des Tricolores (pardon : des Bleus) ?

Dans cette toute affaire, certains n’y verront que du bleu. D’autres auront enfin l’explication d’un mystère de la bande dessinée : pourquoi le vilain Gargamel n’a-t-il jamais attrapé un schtroumpf ? Maintenant, je connais la réponse : c’est parce que le bleu va plus vite.


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