ERIC BOISSIERE : LE TEMOIGNAGE DE STEPHANE LECAT

ERIC BOISSIERE : LE TEMOIGNAGE DE STEPHANE LECAT

Samedi 10 Février 2018

Directeur de l’eau libre française, Stéphane LECAT avait appris à apprécier Eric Boissière et à s’appuyer sur sa compétence. La mort de l’entraîneur des Vikings de Rouen l’a frappé, car les deux hommes travaillaient ensemble et s’appréciaient. Non seulement Eric entraînait avec Logan Fontaine l’actuel champion du monde juniors, mais il avait formé Damien Cattin-Vidal, David Aubry, Marc-Antoine Olivier, et en fait la plupart des cadors de l’eau libre française ! Au-delà de ça, sa compétence s’étendait sur l’ensemble du programme de la natation et sur tous les aspects de la réussite. Par ailleurs, il restait incroyablement humble, imperméable à tout sentiment de supériorité, à tout orgueil mal placé, l’œil vissé sur le but poursuivi. Enfin, de par son comportement apaisant, il effaçait toute polémique…

« J’ai rencontré Eric Boissière bien avant d’être le responsable de l’eau libre, se souvient Stéphane. C’était du temps de son père, Guy. J’étais encore nageur et tous deux, le père et le fils, étaient venus me voir. Ils m’avaient demandé comment je procédais, ce que je faisais à l’entraînement, posé plein de questions. Ils étaient intrigués par l’eau libre, cette discipline qu’ils connaissaient mal. Cette curiosité m’avait marqué, parce qu’elle montrait leur intérêt. Je peux dire que ça n’était pas courant parmi les entraîneurs, généralement assez indifférents de ce qui se faisait en-dehors d’un bassin. Cette démarche, leurs questions, leur attention, montrait leur ouverture d’esprit et leur désir d’apprendre. J’ai pu par la suite saisir qu’ils évoluaient toujours de cette façon. Ils pouvaient obtenir de grands résultats dans les bassins, ils continuaient de questionner, de remettre leur savoir en question, d’élargir leurs compétences.

« J’ai à nouveau rencontré Eric en 2012, à Antibes. J’étais en vacances, et on a parlé d’eau libre. Il y avait été amené par la défection de ses sprinteurs et les résultats qu’il avait obtenus avec Damien Cattin-Vidal. Et là, de cette conversation, j’ai pris conscience qu’il avait compris ce qu’était l’eau libre. Je connais beaucoup de gens qui crient connaître l’eau libre quand ils en ignorent bien des choses. Lui ne prétendait pas, mais ce qu’il en disait signalait une compétence.

« Quand je suis devenu directeur de l’eau libre, j’ai tout de suite pensé qu’Eric devait nous rejoindre. Je me souvenais qu’en 2003, il avait lancé, avant tout autre, le relais quatre fois 100 mètres messieurs sur le podium mondial de Barcelone. Cette année, il entraînait deux des quatre relayeurs, Gilot et Julien Sicot, et avait été chargé du relais pendant toute l’année. Ce qui frappait, au-delà du résultat final, c’est que pendant tout le temps où il avait géré l’équipe, il n’y avait pas eu le moindre souci, pas la moindre anicroche, et connaissant les personnalités qui s’y trouvaient et ce qui a pu se passer plus tard dans ce relais, cela signifiait quelque chose. Il travaillait bien et ne prêtait le flanc à aucune polémique. Son travail donnait une impression de perfection : il avait tout, l’expertise, la connaissance, le sens du management, le goût de la formation continue.

« Donc, il nous a rejoints. Je lui envoyai souvent mes projets avant parution. Il ne les acceptait pas comme ça, il les discutait point par point et quand ils me revenaient, je trouvais ses annotations et critiques. Cela prenait la forme de « oui, mais… » Il dénichait ce qui lui paraissait être les points faibles de mes plans, et chaque fois que je recevais sa réponse, je me disais « qu’est-ce que je vais encore trouver. » On en rigolait. Mais ça me forçait à approfondir ma démarche, et m’apportait des éléments qui débouchaient sur la validation du projet.

« Je pense que si la natation, comme le plongeon ou la natation synchronisée, prévoyait une note artistique, cela aurait donné ajouté au palmarès d’Eric. Car ses élèves nageaient juste, et bien ; ils étaient beaux dans l’eau, et pas seulement vite. Damien Cattin-Vidal, dans l’eau, c’est un tableau ; Logan Fontaine, c’est un tableau.

« Je n’arrive toujours pas à croire qu’il n’est plus là. Je l’ai vu le samedi, et le mardi précédant sa mort, toute la journée, et on a beaucoup parlé. On a évoqué l’après, et il m’a dit qu’il ne voulait ni fleurs ni couronnes, ça ne l’intéressait pas. Ce qu’il désirait, c’est qu’on crée quelque chose dans l’esprit de cette bourse de la vocation créée au nom de son père qui avait aidé, chaque année pendant dix ans, un jeune des Vikings de Rouen à s’entraîner. Ce n’est pas encore totalement finalisé, mais on devrait, aux championnats de France juniors, offrir une bourse, sans doute au vainqueur, peut-être de junior 1, ou 2, ou 3, garçons et filles, afin de les accompagner dans le « double projet » (sportif et professionnel).

« Je ne sais pas si l’on va s’en sortir aussi bien sans lui. J’espère qu’on sera digne de ce qu’il a apporté, mais il va énormément nous manquer. Cela pour trois raisons. D’abord, on l’adorait. On l’adorait vraiment. Ensuite, on l’écoutait. Son apport était exceptionnel. Troisièmement, sa compétence, son insatiable curiosité, étaient un enrichissement…

« Tu sais, je suis persuadé depuis longtemps qu’on ne peut rien réussir tout seul. Les succès de l’eau libre, c’est le travail de plein de gens, qui se sont mis ensemble et qui ont poussé dans la même direction. Je vais te dire une chose : Philippe Lucas et Fred Barale ne pouvaient pas se voir. Ils ne s’étaient jamais vus, mais ils se détestaient. Je les ai réunis quand même parce que je pensais ne pouvoir me dispenser d’aucun d’eux. Et ils se sont encore détestés : mais cela a duré deux minutes. Maintenant, quand il y a un déplacement, Philippe s’inquiète : « Fred sera là ? » Tous deux savent que l’autre, par son travail, va élever le niveau du groupe…

« Je n’aimerais pas qu’on oublie Eric. Je désirerais qu’il entre dans l’histoire de notre sport. Nous avons besoin que cette histoire soit connue des jeunes ; j’aimerais qu’on se souvienne de qui était Alex Jany, Jean Boiteux, Stéphan Caron, on ne sait plus qui ils étaient. Or ces gens-là ont incarné, un temps, la natation française, et ils ont des histoires, magnifiques, à raconter. On doit avoir de belles histoires à raconter et inspirer notre jeunesse. »

…Le 18 février, Eric BOISSIERE aurait eu 67 ans… Eric Lahmy


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