KATINKA, LA COUPE DU MONDE, LA DÉMOCRATIE SPORTIVE ET L’AVENIR CHANCELANT DE LA NATATION

“Tu peux résumer tout ce qui ne va pas au monde”, disait ma mère, « par le fait que certaines personnes estiment qu’ils peuvent poser une serviette le matin et disposer d’une chaise d’hôtel toute la journée » (Andy RASKIN).

Éric LAHMY

Dimanche 26 Juin 2017

La lettre ouverte de Katinka HOSSZU qui remet en cause la politique de la Fédération internationale ne semble pas avoir fait trop de vagues pour l’instant… Pourtant, elle dénonce les errances de la gouvernance mondiale du sport.

Pourquoi ce faible écho ? Il se peut que les nageurs, d’ailleurs en pleine préparation finale des mondiaux, ne se passionnent guère pour les dysfonctionnements de la FINA et le peu de cas que l’organisation mondiale fait de leurs soucis. Il se peut que seule Katinka HOSSZU se trouve concernée par ce changement de règlement qui interdit à un nageur de présenter plus de quatre courses — alors qu’elle s’était ces dernières années engagée partout !

Hosszu, ce faisant, était en quelque sorte devenue synonyme de coupe du monde… au point qu’il est difficile de savoir si la coupe du monde avait fait la marque d’Hosszu ou Hosszu la réputation de la coupe du monde.

La Hongroise a été choquée d’apprendre un changement de règles soudain, décidé sans respect de ce qu’est le principe d’une compétition, manifestement bâclé moins de deux mois avant son démarrage.

Peut-être ceux qui ont lu sa missive ont-ils eu les mêmes sentiments que moi ? A la fois cette idée qu’enfin quelqu’un qui n’est pas Paolo BARELLI ou Craig LORD est en train d’émettre quelques vérités bien senties, et la sensation que Katinka a plutôt mal engagé la discussion.

La nageuse hongroise a bien utilisé le système et ne s’est jamais élevée, tant que ses règles l’avantageaient, contre les manières de la FINA. Elue à trois reprises nageuse mondiale de l’année contre certaines évidences en faveur de Katie LEDECKY, grâce à ses numéros dans le cirque WorldCup, elle n’a rien trouvé à redire à cela.

D’où vient cette gêne que je ressens en face de sa lettre ? D’une sorte de confusion, de contradiction entre, d’un côté, la générosité dans l’effort de Katinka Hosszu, son courage, un engagement qui laisse rêveur. De l’autre le fait qu’elle ait systématiquement ratissé sans le moindre état d’âme cette épreuve bancale, incapable de décoller et mal en point qu’on appelle la Coupe du monde. HOSSZU est une vraie professionnelle du sport, il est vrai, mais sa pratique répond à sa rapacité…

Que les participants ne cessent de s’interroger sur le calendrier WorldCup tordu imposé par l’organisation mondiale en fonction de ses lubies et de son désir d’inonder la saison de compétitions qui en arrivent à se cannibaliser, est chose avérée. Que la plupart des nageurs ne veulent ou ne peuvent s’engager dans cette formule, que la Coupe du monde ne présente aucune étape en Amérique du Nord comme du Sud, en Afrique ou en Australie, et soit centrée sur un continent, l’Asie, avec trois étapes entre Singapour et deux Emirats qui disposent de plus d’argent que de nageurs, tout cela n’a jamais dérangé Madame HOSSZU, bien occupée à faire son beurre.

Sa façon de partir du sort de ce vaisseau en détresse qu’est la Coupe du monde pour attaquer les pratiques de la FINA affaiblit à mes oreilles son propos. HOSSZU, parce que la coupe du monde lui a rapporté un million de dollars, estime qu’il s’agit de la grande épreuve internationale, et rabaisse les championnats du monde. Or rien n’est moins vrai. Pour elle, et elle ne vous le dira pas, une Coupe du monde bancale et n’attirant pas même vingt pour cent des meilleurs nageurs lui convient parfaitement : c’est dans ce cas-là qu’elle a réussi ses jackpots, car moins elle y trouve d’opposition, plus elle ratisse large.

Alors ? Katinka HOSSZU ne veut pas réformer la WorldCup. Elle veut seulement les plus gros bonus possibles, de façon à engraisser ses comptes en banque…

…Certes, l’argent, c’est le propos des professionnels.

SOUS COUVERT DES PRINCIPES, HOSSZU NE DÉFEND-ELLE PAS LÀ QUE SES INTÉRÊTS PERSONNELS ?

Hosszu soulève à côté de cela, ce règlement étrange qui prévoit de qualifier d’emblée en finale le vainqueur de l’édition précédente, et celui qui amène à ne disputer qu’une partie du programme à chaque étape.

Ces règlements paraissent particulièrement insatisfaisants. Ils le sont d’autant plus qu’ils sortent de nulle part, « out of the blue ». Le premier est carrément idiot et rétrograde. (1) Le second répond au caractère devenu pléthorique du programme FINA.

Mais le sentiment domine que Katinka défend ses intérêts personnels. Empêcher un nageur de se présenter dans plus de quatre courses en Coupe du monde dérange une dame qui a décidé de tout avaler, par ici la bonne soupe, et qui peut le faire grâce à une organisation très rigoureuse. HOSSZU, en Coupe du monde, se déplace et nage dans les meilleures conditions. Mais elle est bien la seule que cette limitation dérange aujourd’hui, car les autres ont déjà du mal, en deux jours, à enquiller quatre séries et quatre finales. Elle non. Son comportement est tellement atypique et hors normes qu’un entraîneur aussi dur et exigeant que Frédéric VERGNOUX m’a affirmé qu’il ne comprenait pas comment elle faisait.

Autant dire que dans cette critique, elle risque d’être bien seule. Michael PHELPS aurait pu faire écho à ses gémissements, mais il ne nage plus et n’a jamais disputé la WorldCup.

HOSSZU a été tellement avantagée par la formule qu’elle ne s’est pas rendu compte que la compétition avait, en partie de sa faute, du plomb dans l’aile.

La FINA, depuis quarante ans, a créé dans un mouvement qui s’est accéléré ces derniers temps, sans retenue encore et toujours plus d’épreuves, des 50 mètres de spécialités, des pelletées de relais comme ceux mixtes, des 800 mètres chez les hommes, des 1500 chez les femmes, des 100 mètres quatre nages, au point que les organisateurs d’étapes renâclaient en face de cette imbécile folie créatrice née du désir de « dépasser l’athlétisme » en médailles olympiques: on est parvenu à un point où ces courses s’enquillent, se bousculent et s’embouteillent, les unes derrière les autres, dans un programme délirant. Ce que la FINA a fait des meetings, en les estampillant FINA, c’est de les rendre obèses, pléthoriques, apoplectiques, ingouvernables. La natation devient de moins en moins lisible.

Utilisant semble-t-il des méthodes d’entraînement proches de l’Ultra Short Race Pace Training (USRPT), Hosszu a réussi à tout nager (sauf les courses masculines bien sûr) et à faire sauter la banque. Avec le temps, cette façon de truster, d’abord saluée par des étonnements admiratifs, a fini par agacer…

UN CHALUTAGE SYSTÉMATIQUE DU PROGRAMME

La réponse de la FINA à cette gloutonnerie garganthosszuesque a été de limiter à quatre courses ce qu’un nageur a le droit de disputer. Cette décision a été vue, à juste titre, comme une décision anti-Hosszu. Elle a été prise en catimini, comme d’habitude, sans consultation sérieuse… Mais elle correspond à un constat : le jeu d’Hosszu, après deux ou trois ans à susciter l’admiration, a fini par lasser. Mais surtout, les dirigeants de la FINA se sont aperçus qu’ils ne connaissaient pas aussi bien leur sport qu’ils le devraient…

Dans cette multitude d’épreuves qui fait leur orgueil, on s’aperçoit que dans certains cas, un nageur supérieur pourrait tout gagner s’il le voulait. Hosszu l’a montré. Dans le passé, Tracy CAULKINS, que je tiens pour la plus grande « quatre nageuse » de l’histoire, l’a démontré dans un championnat des Etats-Unis de valeur d’ailleurs supérieure à celle d’un meeting FINA, battant les records US sur 100 et 500 yards, 100 yards dos, et gagnant des courses en brasse, en papillon plus bien entendu les épreuves de quatre nages. CAULKINS, à cette époque, aurait pu gagner toutes les courses du championnat des Etats-Unis si le programme avait été assez dilué, et en faire de même aux mondiaux si les nageuses de l’Est n’avaient pas été dopées jusqu’à l’os !

On a vu de même en 2011 aux Jeux panarabes, Oussama MELLOULI gagner 15 médailles d’or et une d’argent. Le même Mellouli a opéré des ravages en … coupe du monde 2008, enlevant 27 courses, terminant 6 fois 2e et deux fois 3e. Et je ne parle pas des razzias « sommitales » de Mark Spitz et de Michaël PHELPS aux Jeux olympiques, dans des conditions autrement difficiles que celles d’Hosszu…

En France, Lara GRANGEON, quoiqu’assez éloignée de ce très haut niveau, s’est à plusieurs reprises amusée à monopoliser aux championnats de plusieurs îles du Pacifique. En 2011, elle a enlevé ainsi 17 médailles d’or, 3 d’argent et une de bronze aux championnats de Nouvelle-Calédonie, sur un programme qui s’étendait du 50 libre au 5 kilomètres en mer.

Ces nageurs démontrent combien le programme de la FINA est une pure inconséquence !

Mais Katinka ne vous le dira pas. Mariée avec son entraîneur, très aidée par ses sponsors sinon sa fédération, Katinka HOSSZU peut se déplacer dans le monde entier en restant en famille. Elle s’est parfaitement adaptée à la Coupe du monde et s’y trouve chez elle : et de remplir le tiroir-caisse.

MAIS OU SE TROUVE LE LAMAR HUNT DE LA NATATION ?

On a vu que l’an passé, Katinka HOSSZU, ayant réglé quelques comptes avec sa fédération, avait réussi à se payer successivement la peau de l’entraîneur national, puis du président…

Ce qui a si bien marché à l’intérieur du pays pourra-t-il être reproduit à l’international ? Ce n’est pas sûr. En soi, je ne crois pas que les dirigeants de la FINA aient tellement d’amis parmi les nageurs et les entraîneurs, en-dehors des dopés dont elle sauve la mise. Mais y a beaucoup d’indifférence aussi. Les nageurs sont en général jeunes, peu politisés, et les professionnels n’ont pas forcément, tous, les mêmes intérêts.

La fameuse révolte de l’ATP à Wimbledon, dont HOSSZU propose l’exemple aux nageurs, ne risque pas de se reproduire en natation; elle n’avait rien de spontanée, était orchestrée en sous-main par un milliardaire, Lamar HUNT, occupé à monter un circuit dissident et mettait beaucoup de moyens dans l’opération. Les joueurs qui ne s’étaient pas présentés à Wimbledon se produisaient dans le juteux circuit de Lamar HUNT, et la Fédération internationale de tennis, dirigée par le Français Philippe CHATRIER, avait senti le vent du boulet. Je ne vois pas le Lamar Hunt de la natation, ni la possibilité d’en voir débarquer un.

Si la Coupe du monde était viable, un circuit parallèle aurait déjà été tenté, ou serait envisageable. Il ne l’est pas. La natation, qui élève ses dirigeants dans la soie, ne peut pas faire vivre ses nageurs. Et tant que la FINA aura le contrôle de l’éligibilité olympique, elle ne risquera rien, parce que l’image du sport se situe aux Jeux olympiques. Hors les Jeux, point de salut pour les nageurs…

Katinka HOSSZU risque d’être bien seule dans sa défense de la liberté de nager autant de courses qu’on le désire. Entre une majorité qui s’en fiche et ceux, nombreux, que sa boulimie énerve, elle va pouvoir compter ses alliés. Je ne sais quel dirigeant français expliquait qu’organiser la Coupe du monde en France ne servait à rien, puisque tout l’argent s’en allait chez Katinka HOSSZU ! Le retour pour les nageurs français était minuscule…

La limitation du nombre d’épreuves nagées pour un nageur est d’ailleurs la règle dans les compétitions NCAA, dans le but d’empêcher qu’une équipe, avec un très petit nombre de nageurs, ne gagne les championnats… Donc c’est une règle qui existe. En revanche, admettre en finale directe un vainqueur de la compétition précédente a quelque chose d’absurde et d’antisportif.

Alors ? Il est un peu dommage qu’’HOSSZU ait engagé le fer d’une façon qui me parait assez maladroite, et peut-être regrettable qu’elle n’ait pas cherché à contacter ses camarades nageurs ou à informer les membres de la commission des nageurs de la FINA (présidée par Jihong ZHOU, 17 membres, dont Alexandre POPOV, Vladimir SALNIKOV, Penny HEYNS, Camelia POTEC, Martina MORAVCOVA, Thiago PEREIRA et une Française, Virginie DEDIEU…)

Doit-on la condamner pour autant ? Certes pas. Hosszu n’est peut-être pas aujourd’hui un leader idéal dans une critique fondée de la FINA, mais son énergie, sa volonté, sont précieuses. Il lui suffira seulement d’apprendre à tenir compte du collectif.

(1) Aux débuts de Wimbledon, le vainqueur de l’année précédente était exempté de tournoi. Il rencontrait le vainqueur de celui-ci. Cette règle fut assez vite abandonnée.


Originally published at Galaxie Natation.

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