LA COLÈRE ET L’APAISEMENT

Éric LAHMY

Mercredi 9 Août 2017

Savez-vous ce qu’il faut penser de la « voix du peuple » ? Difficile d’élaborer, en face d’elle, une ligne de conduite. Je vous parle de ça parce que, ces derniers jours, à Londres où se tiennent de très beaux championnats du monde, la Fédération Internationale d’Athlétisme a hésité à organiser la cérémonie de remise de médailles du 100 mètres plat à l’issue de la course.

L’épreuve a été gagnée par Justin GATLIN, l’athlète, nous dit-on, le plus détesté de l’époque. GATLIN, à chacune de ses apparitions sur le stade, est copieusement hué. Le public lui reproche deux contrôles anti-dopage positifs, l’un aux amphétamines, l’autre à un anabolisant.

Comme dirait l’autre: que fait la police?

Au nom du principe de proportionnalité, le souhait de certains d’écarter des stades à vie de tels récidivistes, ne peut être exaucé. Or, le traumatisme (fort médiatisé d’ailleurs) que constitue, dans le sport, aujourd’hui, chaque contrôle positif, salit, dirait-on, de façon indélébile, ceux qui en sont les sujets. Voir ceux qui ont fraudé hanter le stade et surtout enlever des médailles en insupporte plus d’un.

Craig Lord, sur son site SwimVortex, a pris sur le sujet, en natation, une position de pointe. Il accompagne systématiquement d’un astérisque le nom de chaque contrevenant, quand l’actualité le contraint à en commenter les faits et gestes .

Marque infâmante qui, dans le cas du Chinois SUN Yang, après ses victoires mondiales, aboutit à ce qu’il n’eut pas même droit à ce que son nom soit cité. Lors désignait SUN sous le nom d’ « astérisque » tout le long de l’article. La Russe Julia EFIMOVA a été traitée de manière équivalente. Il s’agit d’un rejet total et semble-t-il définitif. Dans le passé, on marquait les criminels au fer rouge — flétrissure définitive, infamante.

On peut s’interroger sur la validité d’un tel extrémisme. Se doper est tricher, certes. Mais tricher, en football ou en water-polo, par exemple, conduit au pire à une expulsion temporaire. Une interdiction de jouer quelques matches peut s’ensuivre. Dans les cas les plus graves, elle couvre quelques rencontres, ou quelques semaines.

Par ailleurs, on peut distinguer des degrés dans la culpabilité d’un dopé. Il y a ce que j’appelle le dopage par accident. Il y a aussi les dopés « à l’insu de leur plein gré », selon la formule immortelle du cycliste Richard Virenque. Peut-on sérieusement comparer le cas de ces nageuses chinoises ou est-allemandes, innocentes et parfois même victimes, trafiquées par le médecin de leur équipe, avec celui de Lancde ARMSTRONG, cynique tricheur, qui orchestrait lui-même les tricheries de son équipe ?

Il y a, sous cet angle, deux façons de voir le champion, soit comme un être que son statut place au-dessus des règles — Diego MARADONA et Lionel MESSI, dieux du foot, bâtis à force d’anabolisants et d’hormones de croissance sans que nul n’ait paru s’en offusquer, MARADONA encore, tricheur, corrompu, drogué jusqu’à l’os, rien ne parait devoir affecter l’aura divine que lui trouvent ses admirateurs ; soit comme on le voit traiter dans les sports olympiques, selon la version anglo-saxonne, intransigeante, de la morale.

Disons-le, cette rigidité ci, que l’on voit faire tant de dégâts dans le monde politique, où qui « vole un œuf » est traité comme s’il avait tué père et mère…

En-dehors des limites du sport, dans la fiction, les héros du passé se sont perdus dans les sables de l’ambiguïté. L’antihéros leur a succédé : mesurez la distance entre Richard RIDDICK, le sombre personnage de Pitch Black, incarné à l’écran par Vin DIESEL, et Robin des Bois, joyeux maître de la forêt de Sherwood. Et goûtez la différence.

Les antihéros actuels, tissés de moins de qualités que de défauts, font plus vrais, en cette époque de désillusions, que les chevaliers blancs du passé — dont les profils, d’ailleurs, étaient plus compliqués qu’il n’y parait. L’Hercule romain, son modèle grec, n’étaient guère recommandables. Leurs actions les rapprocheraient du « cool bad guy » de Quentin Tarantino plus que du preux Lancelot du Lac (lequel, d’ailleurs, couchait avec l’épouse de son roi lige).

Thomas BACH, le président du Comité International Olympique, s’est récemment déclaré pour une radiation à vie pour ceux qui étaient convaincus de dopage. Une déclaration coûte certes moins qu’une action, et on se souvient des atermoiements, des manœuvres diverses du même BACH, l’an passé, pour se débarrasser de l’affaire du dopage organisé en Russie, de son peu d’empressement à sévir quand il le pouvait. Ce BACH, il est vrai, connait la musique, et plus encore l’art de la fugue.

Comment agir face à un athlète dont le dopage est avéré ? Peut-on le considérer comme un criminel ? Doit-on lui garder une éternelle aversion ?

On a vu Mackenzie HORTON et Lilly KING adopter, aux Jeux olympiques de Rio, des positions très agressives face à leurs adversaires directs, respectivement SUN Yang et Julia EFIMOVA. Ces relations tendues perdurèrent jusqu’aux championnats du monde de Budapest. SUN et HORTON réussirent à se saluer sans trop de grimaces sur le podium du 400 mètres, où ils cohabitèrent un instant.

Quelle que soit la sympathie limitée que provoque SUN Yang, la radiation à vie n’est pas proportionnée à ses erreurs. Et le stigmate éternel, le signe infâmant pérenne, le doigt sur la faute, ne me parait pas très généreux. Il est bon qu’à un moment donné, la faute soit sinon oubliée, du moins pardonnée.

A la fin des mondiaux, ce 30 juillet, à l’issue de leur dernière rencontre individuelle, sur 50 brasse, on a pu voir KING et EFIMOVA parler, rire et échanger quelques mots dans l’eau. Interrogée au sujet de ce changement de comportement, l’Américaine expliqua qu’elle avait eu du plaisir à se confronter avec la Russe, que celle-ci avait, au fond valorisé ses courses, les avait rendues intéressantes. Elle semblait avoir oublié la faute de la rivale. Deux jours plus tôt, une autre nageuse US, Bethany GALAT, l’avait précédée dans cette attitude. Deuxième du 200 brasse derrière la Russe, GALAT s’en alla féliciter EFIMOVA ; interrogée par les medias, elle expliqua qu’il lui paraissait naturel et congratuler la gagnante : « c’est une grande nageuse ; c’est une fantastique nageuse de brasse ; elle a produit une course phénoménale. Alors oui, je la félicite. Je ne vois pas pourquoi je ne le ferais pas. » Après le temps de la colère était venu celui de l’apaisement.


Originally published at Galaxie Natation.

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