LA COUR DES COMPTES REGLE CEUX DE LA PISCINE

EricLAHMY

Mercredi 14 Février 2018

S’il faut en croire la Cour des Comptes, le modèle français des centres aquatiques et piscines publiques est « obsolète ». Elle n’est pas seule de cet avis…

Cette obsolescence est proclamée d’entrée, dans le tome 1 du rapport 2018 de la Cour. Dans son analyse des territoires, chapitre IV du tome 1 de son rapport, la Cour dédie la quatrième section à la question des piscines.

L’analyse de la situation des piscines en France est un travail collectif de la Cour des comptes et de dix chambres régionales des comptes, qui court, avec les réponses qui lui sont données par les corps et institutions concernés des pages 496 à 546.

Il n’y a pas mal d’idées reçues dans ce travail, qui, globalement, ne change pas grand’ chose à ce qui a pu être dit sur le sujet dans le passé. Par exemple, la Cour fait sienne la terminologie selon laquelle les piscines sont déficitaires, ce que certains récusent, avec quelques raisons. Une piscine, par exemple, participe à l’enseignement — de la natation, du sauvetage, surtout — sans, généralement, que le coût de revient de cet enseignement soit chiffré.

Le piège intellectuel et sémantique qui a fait parler d’un « déficit » vient de ce qu’on vend des entrées au public. Comme cette vente ne représente qu’une partie de l’activité de la piscine, l’idée d’un déficit s’impose. Mais de façon abusive. « Est-ce qu’on parle d’un déficit des écoles », dit à ce sujet André Zougs, qui a travaillé sur ce problème pendant des lustres, à la FF Natation ?

Bien entendu, il ne s’agit pas ici de défendre l’idée selon laquelle le coût d’une piscine ne doit pas être pris en compte, qu’on puisse tout se permettre dans leur conduite, ce serait de la bien mauvaise gestion, mais de bien saisir le caractère particulier de cet investissement. Une piscine est par ailleurs, sans doute, l’investissement sportif le plus utilisé — bien plus qu’un terrain de foot, soit dit en passant…

« Au terme de leurs travaux, les juridictions financières relèvent que l’offre de ces piscines et centres aquatiques publics sur le territoire répond à un modèle ancien et que leur financement devient complexe au regard de leur déficit, ce qui impose que leurs modalités d’exploitation techniques et financières soient sérieusement améliorées. »

Très tôt, les rapporteurs de la Cour des comptes paraissent obnubilés par le démon des comparaisons. « La France dispose d’un bassin de pratique de la natation pour 10 000 habitants, contre 0,88 bassin en Angleterre. De même, la surface totale des bassins est deux fois plus élevée en France qu’en Angleterre, » lit-on presque d’emblée. On estimait en 2013 à 4614 le nombre de piscines « séparées » d’Angleterre, qui représentent une surface d’eau de 872.910 m². (Swimming Pools, Sports England). L’Ecosse ajoutait 232 piscines (2014). Effet des Jeux olympiques de Londres et aussi d’une volonté de rattraper un retard important de ce pays en termes d’infrastructures à l’orée des années 2000.

D’un autre côté, la Cour note que le grand Paris dispose d’une surface de bassins deux fois inférieure à celle du grand Londres. Toujours dans le chapitre des comparaisons, même si comparaison n’est pas raison, la Cour, citant un chiffre de l’association « les nageurs citoyens », nous offre une autre raison de s’affliger : « en 2014, l’amplitude des horaires d’ouverture de certaines piscines parisiennes était près de deux fois inférieure à des piscines situées à Barcelone, à Lisbonne, à Berlin, à Vienne et à Bruxelles. »

BONNETS D’ÂNES A PARIS ET MARSEILLE (ENTRE AUTRES)

Il semble inévitable que la répartition des piscines n’épouse parfaitement celle de la population nationale, mais il est des disparités ou des dérives qui ne laissent d’étonner. On a évoqué la situation de la Ville lumière, capitale des arts et du tourisme, dont l’ADN n’est guère très riche en éléments sportifs, et que ses édiles n’ont su éveiller, depuis le maire Jacques Chirac jusqu’à la maire Anne Hidalgo (laquelle s’est empressée de refuser la construction du bassin des Jeux dans la capitale, construction et déficits prévus donc à Saint-Denis) en passant par Jean Tibéri et autres Lucien Delanoë. En des temps moins cléments (c’était en 1793), le premier maire de Paris, Jean-Sylvain Bailly, pour des raisons il est vrai un tantinet plus graves, avait été décapité !

PROJETS PHARAONIQUES EGALENT DEFICITS BABYLONIENS

Autre grande ville sportive (sic), Marseille, disposerait de six fois moins de piscines que la moyenne nationale, quatre fois moins que Lyon, trois fois moins que Nice… et deux fois moins qu’elle n’en avait il y a dix ans. Depuis 2008, dix piscines ont été fermées, aucune construite. Quoi d’autre ? « La ville avait élaboré en 2008 un schéma directeur prévoyant notamment la construction, avant 2016, de huit nouveaux équipements et la réhabilitation de cinq piscines, pour un coût global estimé à 200 millions d’euros (M€). Toutefois, huit ans plus tard, moins de 6 % des objectifs fixés dans le schéma directeur ont été réalisés et les dépenses d’investissement étaient inférieures à 8 M€ en 2016. »

La vétusté d’une grande partie du parc de piscines en France provient, selon la Cour, de ce que la moitié des équipements aquatiques a été construite avant 1977, et plus de 70% des centres avant 1995.

La Cour des Comptes ne cite pas tous les deniers de la classe, mais on a évoqué le cas de Bordeaux

S’il est vrai, comme le souligne la Cour, que plusieurs piscines ne correspondent plus aux normes actuelles d’hygiène et de sécurité, on peut également se poser la question de savoir si une grande partie de cette vétusté n’a pas été créée par l’incapacité des mairies de pourvoir à un entretien rigoureux des bassins. La comptabilité publique chez nous est d’une grande rigidité, et plus d’un directeur de piscines publiques me disait l’étonnante difficulté d’obtenir des fonds relativement modestes pour l’entretien pourtant indispensable de bâtiments extrêmement coûteux.

Je me souviens, à l’INSEP, que le directeur de la piscine, Gilbert Seyfried, avait vainement espéré, année après année, une dotation qu’il estimait devoir s’élever à 100.000 francs l’an afin de pourvoir à l’entretien de la piscine, qui avait coûté vingt millions de 1964 et dont le toit de bois était une merveille architecturale. L’état de dégradation de l’outil, après quelques années de carence, avait atteint l’insupportable, les carreaux se décollaient du sol et des murs, laissant apparaître le ciment, des fils électriques pendaient du plafond au risque d’électrocuter le bassin et donc les nageurs, et des « sources » jaillissaient dans les sous-sols de la piscine, dont Gilbert, m’ayant fait visiter les lieux, affirmait ignorer la provenance ; finalement, la réfection de l’outil coûta un long arrêt des activités et décupla ce qu’eut coûté un entretien régulier ; pour couronner le tout, une fois remise à neuf, la piscine trouva bon de brûler et de disparaître en cendres !

Ce constat pas toujours excitant est une chose (il doit y avoir quand même, j’imagine, des municipalités qui savent entretenir leur matériel et des directions de piscine qui sont pointilleuses à ce sujet). Les solutions sont autre chose.

La Cour des comptes prétend ainsi que (le) « fonctionnement et (la) programmation des équipements (sont) à repenser » et estime pour commencer l’ « offre de piscines inadaptée aux nouvelles attentes du public. »

Ceci étant dit, en quoi cette offre se trouve-t-elle inadaptée ? « Les usagers souhaitent désormais bénéficier d’une offre d’activités diversifiée, incluant la pratique de la natation, mais également des espaces de détente (hammam, sauna, vélo aquatique, espace de restauration, etc.) et de loisirs (salles de sports, toboggans, piscines à vagues, etc.). »

Je ne sais pas où les pontes de la Cour des comptes sont allés trouver ça, peut-être dans un dépliant de Vert Marine, plis probablement dans l’air du temps, mais rien ne me parait moins sûr. Les usagers d’une piscine veulent surtout trouver des créneaux horaires qui manquent cruellement, ne serait-ce que parce que le bassin n’est pas ouvert au public pendant les heures de natation scolaire. Il est vrai que quand on ne peut pas nager dans une piscine en raison de l’apartheid organisé autour de la présence des scolaires, on peut imaginer d’y passer son temps à faire du vélo aquatique, y manger, s’enfermer dans un hammam et un sauna ou encore d’autres activités de plage.

D’un autre côté, la Cour estime que l’intervention financière de l’état, de par le caractère confus de ses interventions en faveur du fonctionnement des nouveaux équipements, est assez illisible et représente une faible part des budgets (souvent moins de 10% des coûts totaux d’investissement), et que de ce fait, « l’intervention étatique devrait être repensée voire supprimée. »

Des qui n’ont pas aimé ce passage, ce sont les maires de France. Il y a de quoi. Nous expliquer dans un même souffle que la situation du parc des piscines est chancelante, arguer de la faiblesse des dotations étatiques et finalement proposer de les supprimer sous prétexte de leur faible visibilité (on se demande depuis quand les finances publiques ont-elles été plus lisibles que l’étrusque ancien), voilà qui peut paraître paradoxal, disons difficile à comprendre.

J’aurais tendance à lire ici que la Cour des comptes court au secours de la tendance actuelle au désengagement de l’Etat.

L’Association des maires, lit-on en réponse au rapport de la Cour des comptes « ne peut accepter la suppression des subventions de l’Etat au travers de la part équipement du CNDS, le contexte exigeant au contraire la mobilisation de tous les financeurs. Si la subvention du CNDS n’est certes pas l’élément déclencheur de la décision d’équipement, son montant, même limité à 7% en moyenne, n’est en rien négligeable à un moment où l’argent est rare. »

On peut même ajouter que cette dotation est très inférieure à la TVA que l’Etat va récolter en l’affaire.

Ce n’est pas tout : « Dans le bilan de son action des trois dernières années 2014–2016, continuent les maires, le CNDS note qu’en 2015, 61 % de l’enveloppe consacrée aux équipements sportifs dans les territoires carencés était effectivement consacré aux piscines, mais, un an plus tard, cette part avait chuté à 41 %. Or, la priorité au financement des piscines était l’un des objectifs opérationnels du CNDS pour cette période. Pour 2017, le CNDS s’est fixé un objectif de 50% des moyens de l’enveloppe en faveur des piscines. »

L’un des soucis majeurs, pour ce qui concerne les piscines, vient du poids qu’elles représentent dans les budgets communaux, qui peut rejoindre l’extravagant, « Le niveau de déficit moyen des piscines contrôlées est de 640 000 € par an. Il va de 6 € par habitant et par an pour la commune de Conflans Sainte-Honorine (Yvelines, 35 213 habitants) à 124 € par habitant pour la commune d’Avesnes-sur-Helpe (Nord, 4 938 habitants). Pour l’ensemble de l’échantillon, le déficit d’exploitation des piscines représente en moyenne 25 % de l’épargne brute des collectivités propriétaires. »

La Cour, d’un autre côté, ne met pas en cause le prix de construction des piscines, et ne met pas en lumière le fait que le « nouveau modèle » proposé et qu’elle semble acclamer est justement celui qui fait peser un redoutable coût d’exploitation. Ne nous étonnons pas si tout projet pharaonesque projette vers des coûts babyloniens…


Originally published at .