LESAFFRE REINE D’EUROPE: UNE BATTANTE PRENOMMÉE FANTINE

Éric LAHMY

Samedi 4 Août 2018

Il est assez sympathique, pour les Français, que la redistribution des cartes dans la natation mondiale leur ait été assez favorable pour que deux titres, la première journée des championnats d’Europe de Glasgow, leur reviennent.

Et vu d’assez loin, où je me trouve, ces deux titres n’étaient pas des plus attendus. Ils ont été produits à l’issue d’une intense compétition. Celui, sur 400 quatre nages, arraché par Fantine Lesaffre, constitue un exploit personnel indiscutable, car en une journée, la Nordiste entraînée à Marseille a dû améliorer le record de France à deux reprises pour venir à bout de l’Italienne Ilaria Cusinato.

Lesaffre, jusqu’ici, n’avait pas atteint la dimension internationale où elle déboule donc d’un seul coup à vingt-trois ans passé. Elle avait bien été sélectionnée pour les Jeux olympiques de Rio, voici deux ans, mais dans des conditions assez rocambolesques, avec l’air d’une récupérée de justesse, et n’avait d’ailleurs pas laissé de souvenirs dans le bassin du Stadio Aquatico Olimpico. 23e du 400 quatre nages en 4’44s47, 30e ex-aequo du 200 quatre nages avec l’Autrichienne Lena Kreundi en 2’15s71.

On avait un peu souri de façon crispée quand elle avait annoncé qu’elle était aux Jeux pour apprendre, parce qu’à 21 ans, à son niveau d’alors et à un âge où l’on n’effectue plus de progrès importants dans ce sport juvénile, les chances qu’elle atteigne le haut du pavé paraissaient, osons le mot, quasiment nulles.

Mais Lesaffre devait parler sérieusement. Elle-même a expliqué un jour qu’elle était dotée d’un « sale caractère ». Je ne garantis pas l’exactitude des mots employés, mais ils témoignaient — en sa faveur — d’une certaine humilité doublée d’un sens de l’humour qui (et c’est tout à son honneur) pouvait frôler l’autodérision. Pouvoir rire un peu de soi-même est une qualité rare, par les temps qui courent…

Le propos faisait écho, à mes oreilles, à une notation du même acabit, proféré par son entraîneur mulhousien d’alors, Lionel Horter, qui même eu l’air de s’en amuser un peu !

Elle a démontré depuis, ce me semble, que, sale ou propre, elle avait du caractère.

2017, pourtant ne témoigna pas que Fantine était sur la bonne voie. L’une des victimes collatérales de la noyade olympique et mulhousienne de Yannick Agnel, elle avait dû fuir l’Alsace et chercher refuge dans un compromis entre Montpellier Métropole Natation, qui la sponsorisait, et le Cercle de Marseille, qui l’entraînait. Là, elle fit partie d’une sorte, sinon de naufrage — du moins de couac dans la préparation qui affecta les demi-fondeurs marseillais. L’entraîneur décida de jouer un jeu risqué avec l’affûtage terminal dans un entraînement en altitude en rétrécissant de façon drastique l’indispensable phase de retour au niveau de la mer.

Ce choix avait été influencé par l’expérience d’équipes de natation très exercées à l’altitude, ce que l’équipe marseillaise n’était pas. La manoeuvre qui convenait aux Nippons et aux Espagnols laissa les Phocéens sur le flanc. Parmi les victimes, donc, Fantine Lesaffre.

Elle ne put se qualifier pour les mondiaux de Budapest et fut envoyée avec une petite équipe formée notamment de Marie Wattel, d’elle-même et de quelques autres à East Meadow où se disputait l’US Open. Wattel y fut finalement bombardée meilleure nageuse du meeting et Fantine, première qualifiée du 400 quatre nages, et, encore en tête à l’issue de la brasse, elle ne le céda en 4’43s25 que face au talent de crawleuse de Sharli Brady (4’42s70).

Lesaffre y fut aussi 3e du 200 quatre nages. Très honnêtement, l’US Open, cette année là, ne pouvait être considéré comme une des grandes compétitions de la saison US, mais il y avait ce label états-unien, et cette profusion d’éléments de valeur se confrontant par vagues. Marie Wattel trouva un certain réconfort de s’y être distinguée et il est bien possible que Fantine y ait pris quelques repères encourageants.
 Pourtant, on ne peut dire qu’elle avait changé de statut. Ses performances, quoi que de bon niveau, ne trahissaient pas la grande nageuse internationale. Tout au plus pouvait-on noter un certain entêtement, après ces aléas, à s’accrocher à un destin d’ondine de haut niveau qui ne s’offrait pas sans douleurs !

Il en allait différemment au niveau français. Fantine trahissait des talents multiples qui en faisaient une adversaire redoutée un peu partout sauf en sprint, à l’aise dans tous les styles. En 2017, elle achevait la saison avec les 2e performances françaises de l’année sur 200 quatre nages derrière Cyrielle Duhamel, 2’13s58 contre 2’13s31, et sur 400 quatre nages derrière Lara Grangeon, 4’41s64 contre 4’41s61. Mais aussi 3e du 200 brasse, 2’31s31, 4e du 800 mètres, 8’42s98, 6e du 1500 mètres en 16’36s86, 7e sur 500 mètres, 4’16s45, sur 200 papillon, en 2’16s98, et sur 200 dos, 2’16s20, 14e sur 200 mètres, en 2’3s14 ? Partout où il fallait bosser ferme pour réussir, cette très jolie — dans tous les sens du terme — nageuse française était là.

Quoiqu’il en fût, Fantine ne paraissait pas en mesure de devenir championne d’Europe. Rien ne laissait deviner un destin d’ampleur continentale. Son record personnel en grand bain, 4’38s88, datait de Mulhouse et de mars 2016. Et si elle donnait une impression, Fantine, c’était, plus ou moins, de piétiner.

C’est sans doute pourquoi l’intéressée est restée médusée par sa performance. Dès les séries, effacer le record de France en 4’36s17 lui avait paru « énorme. » Et ça l’était sans doute. Fantine n’a pas battu des faire-valoir. Ilaria Cusinato, sa seconde, est une jeune italienne qui s’est manifestée par des progressions impressionnantes cette année. Hannah Miley, 3e, habituée des podiums mondiaux, olympiques, européens, fut une double championne du monde en petit bassin, et a représenté l’Ecosse et la Grande-Bretagne aux Jeux olympiques et à ceux du Commonwealth. Willmott et Jakabos, elles aussi, présentent de jolis pedigrees. Enfin on note que sur le papier, Fantine n’était que la 5e engagée au temps, avec 4’38s98.

Bien entendu, il serait mensonger par omission de ne pas signaler l’absence de Katinka HOSSZU. Dont le record mondial frôle les 4’26s. Mais d’abord les absents ont tort ; ensuite Hosszu, si elle avait valu peu ou prou son record, aurait nagé l’épreuve ! En 2018, Lesaffre n’est pas une championne d’Europe au rabais, et la gagnante aux Etats-Unis d’Amérique, Ally McHUGH, avec 4’34s80, a nagé moins vite. Je ne sais ce que cela peut signifier, mais les performances de podiums européen et américain du 400 quatre nages se ressemblent énormément puisque les quatre premières US sont : 1. Ally MCHUGH, 4’34s80 ; 2. Brooke FORDE, 4’35s09; 3. Melanie MARGALIS, 4’35s50; 4. Leah SMITH, 4’35s68.

DAMES.- 400 mètres 4 nages : 1. Fantine LESAFFRE, France, 4’34s17 [1’3s39 (3), 2’13s82 (2), 3’31s54 (1), 4’34s17]; 2. Ilaria CUSINATO, Italie, 4’35s05 [1’3s49 (4), 2’14s39 (4), 3’31s86 (2), 4’35s05]; 3. Hannah MILEY, GBR, 4’35s34 [1’4s03 (7), 2’15s24 (8), 3’32s48 (4), 4’35s34]; 4. Aimee WILLMOTT, GBR, 4’35s77 [1’3s95 (6), 2’15s17 (7), 3’32s41 (3), 4’35s77]. 15e. Cyrielle DUHAMEL, France, 4’48s32.

QUATRE FOIS 100 METRES : AU TOUR DES FILLES

La recette d’un fort relais, c’est un super nageur associé à trois seconds solides et batailleurs. Après, bien sûr, la compétition décide. Dans le quatre fois 100 mètres libre féminin, trois équipes étaient bâties sur ce modèle… La mieux dotée paraissait être la Néerlandaise, parce qu’à la super, Ranomi KROMOWIDJOJO, s’ajoutait une « presque super », Femke HEEMSKERK. Les Danoises s’appuyaient sur la championne olympique du 50 mètres, Pernilla BLUME.

Ce sont les Françaises qui ont gagné. Celle qui devait faire la différence, c’était Charlotte BONNET, bien sûr. Marie WATTEL, qui s’était faite éliminer sur 100 mètres papillon, en demi-finale, une petite demi-heure plus tôt dans la soirée, avait charge de lancer la charge. Elle s’en tira moyennement, touchant quand même en 2e place ; ses 54s35, éloignés de presqu’une seconde de son record personnel, 53s53 le 26 mai dernier, la laissaient loin d’une BLUME magnifique, 52s83.

Les Danoises, cependant, avaient mangé leur pain blanc. BONNET, en 52s20, donna la tête aux Françaises tandis qu’HEEMSKERK, en 52s33, rappelait qu’à défaut d’une grande soliste, elle reste une extraordinaire relayeuse, ramenait, elle, les Pays-Bas en seconde place.

Pour les Françaises, en pointe, était maintenant venu le temps de trembler. Margaux FABRE, même sans se transcender (54s41), maintenait l’avance en face de Kira TOUSSAINT (54s47) et donnait à Béryl GASTALDELLO un petit mètre d’avance. Un mètre, ce n’est pas rien, mais est-ce suffisant quand on a à ses trousses une battante de la dimension de Ranomi KROMOWIDJOJO ? En l’occurrence, la réponse fut : oui, et Béryl, en 53s69 (contre 53s22), parvint à conserver ce qu’il fallait du pécule qui lui avait été confié pour permettre d’écouter une deuxième Marseillaise à Glasgow !

Le succès du relais féminin venait à point nommé pour faire oublier l’absence des Français en finale du relais masculin. Nos représentants avaient raté la qualification en finale, lors des séries, pour avoir cru pouvoir laisser Jeremy STRAVIUS, fort occupé avec le 50 dos. Ils y laissèrent une seconde et passèrent à la trappe. Maintenant, si cela peut nous consoler, ils n’auraient pas été dans la course au podium, en finale.

Sur 400 mètres nage libre messieurs, où notre David AUBRY avait raté la finale d’une place et de deux dixièmes, en 3’49S87, on notait la disparition de l’Italie, en la personne de Gabriele DETTI (blessure à une épaule). La course était gagnée haut la main par ce beau nageur ukrainien qu’est Mykhaylo ROMANCHUK en 3’45s18 (54s87, 1’51s53, 2’448s63), en tête de bout en bout devant quatre nageurs du centre et du nord du continent, tous dans la même seconde : Henrik CHRISTIANSEN, Norvège, 3’47s07, Hennig MUEHLLEITNER, Allemagne, 3’47s18, Felix AUBOECK, Autriche, 3’47s24, et Victor JOHANSSON, Suède, 3’47s74.

Sur un plan personnel, je dois dire que cette journée, suivie de 4797 kilomètres (la distance qui sépare Montréal de Glasgow), laissa un goût étrangement sympathique. Trente ans après avoir suivi les pérégrinations aquatiques de Bruno LESAFFRE et de Véronique JARDIN, je visualisais sur leurs podiums, la nièce du premier, Fantine, et la fille de la seconde, Béryl. Ça a l’air bête, mais j’ai trouvé ça sympa !


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