L’INTERNATIONAL SWIMMING LEAGUE PEUT-ELLE METTRE FIN AU MONOPOLE DE LA FINA ? (4)

KONSTANTIN GRIGORISHIN: “LE CHIFFRE D’AFFAIRES DU SPECTACLE DE LA NATATION POURRAIT SE MONTER À UN MILLIARD PAR AN — DONT LA MOITIÉ IRAIT AUX ACTEURS”

Éric LAHMY

Mercredi 29 Novembre 2018

On a vu précédemment qu’à condition de le vouloir et de s’atteler à cette tâche, l’International Swimming League pouvait mettre fin au monopole de la FINA sur les compétitions internationales en raison du caractère illégal de cet accaparement.

Pourquoi les champions qui ont été contactés par l’International Swimming League ont-ils répondu en nombre, avec un enthousiasme très clairement exprimé pour certains d’entre eux, et pourquoi s’apprêtaient-ils à venir à Turin — certains d’entre eux, et non des moindres, Katie Ledecky ou Adam Peaty par exemple, n’ayant pas daigné se présenter aux championnats du monde en petit bassin de la FINA ?

On imagine qu’ils ont été séduits par la présentation qui leur a été faite par Konstantin GRIGORISHIN, grand patron et « bras financier » de l’opération, ou ses représentants.

Mr GRIGORISHIN est un homme pour le moins intrigant. Homme d’affaires influent, ayant évolué pendant une vingtaine d’années en Russie avant d’obtenir la nationalité ukrainienne à 51 ans en 2016 alors que la situation politique entre ces deux pays est tendue.

On lui prête de puissants amis (on ne prête qu’aux riches), avec lesquels il a pris ses distances, et il y a gagné la réputation de ne pas épargner de ses critiques les cercles du pouvoir, en raison de la corruption qui y règne, et qui, dit-il, empêche l’Ukraine de se développer. Son entreprise, Energy Standard, détient plusieurs usines d’équipement électrique.

Clairement, Mr GRIGORISHIN est à la fois un intellectuel et un sportif. Doté d’un physique solide et qu’on devine athlétiquement entretenu, ce diplômé en ingénierie physique d’une grande école de Moscou, est également doté d’une intelligence mathématique solide, et s’intéresse, dit-on, à l’astronomie et la cosmologie.

Son mode de vie est simple — presque ascétique, si on le compare à ses pairs. Sa fortune, évaluée entre 950 millions et 1,1 milliard, dont un tiers en œuvres d’art, en fait le 6e homme le plus riche d’Ukraine (et le 1638e du monde).

Si vous allez sur le site de l’International Swimming League, vous pouvez suivre deux de ses exposés, en russe, sous-titré anglais. Intelligent, subtil, il égrène ses convictions avec une sorte d’ironique tranquillité et ses analyses, remarquables, sont difficiles à prendre en défaut.

Cette intervention:

Dans mon précédent article, j’avais largement cité l’un de ses énoncés. Dans un autre développement, d’un peu moins de quinze minutes, il explique sa conception du « partage des revenus » dans les meetings qu’il propose de la Ligue.

En voici les grandes lignes, telles que je me suis efforcé de les résumer :

« On n’a pas besoin de réinventer la roue, explique Mr. Grigorishin. On s’aligne sur la pratique des ligues sportives professionnelles américaines et sur certains autres sports commercialisés qui voient le sport comme un business.

« Les principes de distribution [qu’empruntent ces différentes structures] sont très proches. En gros, 50% des revenus vont aux athlètes, en fonction des performances réalisées et de la valeur du marché des droits des media qu’ils représentent. »

« Toujours approximativement, les autres 50% s’en vont aux organisateurs : la ligue et les clubs. [Dans le monde du sport professionnel], on distingue quelques variations dans les modalités de paiement. Dans le football professionnel, les joueurs reçoivent leur argent des clubs, et n’ont pas de contacts directs avec l’UEFA ou la FIFA. Les clubs et les équipes nationales sont les bénéficiaires, et paient les joueurs. Dans les ligues américaines, les gains sont également distribués par les clubs, avec quelques restrictions non négligeables, qui sont en fait les limites — minimum et maximum — des « salary caps ». Sans aller dans le détail — il est clair que le champion touchera plus que le finaliste — le principe fondamental st de réserver 50% du paiement à l’athlète. »

C’est ce principe qu’on suivra à l’International Swimming League. Entre 20 et 30% du revenu total constitueront un fond de primes et bonifications, et de 15 à 20% le fonds salarial. En outre, de 15 à 20% des revenus seront distribués aux clubs, chose que je mentionne parce que nous envisageons pour les clubs un pourcentage progressif (en fait régressif) : plus les revenus générés par ISL augmenteront, plus faible sera le pourcentage des clubs (tout cela est encore en discussion).

« Mais le principe reste que les gains des athlètes seront fixes et ceux des clubs seront dégressifs. En effet, nous estimons que les organisateurs de la Ligue doivent être gratifiés s’ils font plus d’efforts pour faire monter les revenus.

« Mais de toute façon, plus le revenu s’élèvera, plus les clubs toucheront, grâce aux contrats de sponsoring direct, et cela fait sens pour nous. L’essentiel, c’est que 50% ira aux athlètes comme dans les autres ligues professionnelles, partiellement par le club qui salarie, partiellement sous formes de primes reliées à la performance — performance individuelle et performance de l’équipe. L’équipe qui domine le classement à la fin de la saison reçoit une prime maximum.

« Cela dit, le système peut varier : dans la Ligue des champions de l’UEFA, 60% des revenus sont distribués au prorata de la performance et 40% répondent à la valeur du marché des droits des media que le club représente. Grossièrement parlant, si la valeur des droits media d’un marché particulier fait 50% de l’ensemble des droits média, les clubs qui représentent ce marché seront assurés de recevoir 50% des 40% affectés au paiement des droits des media.

Ce fonctionnement permet d’expliquer pourquoi dans la Champion’s League, ces dernières années, le club vainqueur ne touchait pas le plus d’argent. Ces quatre ou cinq dernières années, le champion a été Madrid, mais le club anglais touchait plus, qu’il soit finaliste, demi-finaliste, voire quart-finaliste parce que dans la Champions’ League, en termes de parts de marché, le Royaume Uni devance l’Espagne, ce qui permet aux clubs britanniques de recevoir des paiements plus élevés…

« De même, la Juventus a touché plus que Madrid non pas parce que les parts du marché italien sont plus importants que ceux de l’Espagne, mais parce que trois ou quatre clubs espagnols se partagent leurs parts de marché alors que la Juve, seul club italien, recevait toute la part de l’Italie.

« Combien d’argent pourrons-nous faire avec l’ISL ? 300 millions de personnes nagent dans le monde, mais sur une base de cent millions susceptibles de nous suivre –c’est notre ambition d’y parvenir), le revenu d’ISL ne pourra pas être inférieur à un milliard. Ce qui vous donne une claire idée de ce que chacun des 300 à 350 nageurs liés à l’ISL pourront recevoir. En moyenne, un nageur devra toucher un million, et ce n’est pas une projection tirée par les cheveux. Des nageurs actuellement en activité pourraient pouvoir atteindre ces chiffres de gains, chiffres que nous projetons de rejoindre d’ici quatre ou cinq ans.

« Alors, qu’est-ce qui nous retient ? L’inertie qui gouverne les esprits et la résistance des fédérations internationales, plus spécialement la FINA en raison de leurs conceptions conservatrices, et, il est possible, un certain degré de malveillance, une chose que je ne veux même pas imaginer. »

On peut croire ou ne pas croire qu’Energy Standard parviendra à ses buts — ou que la natation professionnelle peut dégager de tels chiffres d’affaires et de gains pour ses exposants. Si cela est, alors une possibilité de professionnalisme pourra être entrevue en natation.

Ce que le système dominé par la FINA ne permet pas.

Mais le pire (ou le meilleur) n’est pas que les nageurs ont été séduits par les propositions d’Energy Standard et de Mr GRIGORISHIN. Le pire ou le meilleur serait qu’ils aient pris conscience de l’avarice sordide de la FINA, qui développe depuis des lustres des tournois millionnaires et, tout en feignant de promouvoir la natation professionnelle, se garde bien de distribuer aux acteurs de ses spectacles plus que les miettes du festin.


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