POUR MICHEL CHRÉTIEN, DURER EXIGE DE SAVOIR REPARTIR DE ZÉRO

MICHEL CHRÉTIEN, L’ENTRAÎNEUR VEDETTE D’AMIENS, NE CROIT PAS À LA PÉRENNITÉ DU SUCCÈS EN NATATION… ET IL A DE BONNES RAISONS. TOMBÉ, COMME ON DIT, DANS LA MARMITE DEPUIS DES LUSTRES, IL NE CESSE DE RECONSTRUIRE SON ÉQUIPE POUR QUE SON CLUB RESTE L’UN DES CHEFS DE FILE DE LA NATATION FRANÇAISE

Éric LAHMY

Mercredi 21 Février 2018

Né le 4 avril 1957 à Amiens, Michel Chrétien nage au club local jusqu’à l’âge de quinze ans, à un niveau moyen. Pour des tas de raisons, il ne s’accroche pas à sa pratique, et il est remarquable que nager cesse très tôt de l’intéresser, alors qu’il se passionne à l’idée de faire nager, au plus haut niveau. C’est une démarche mentale intéressante qu’un souci enseignant, pédagogique puisse ainsi se substituer à un intérêt évanoui, et le relancer sous forme d’une passion de longue haleine.

Le succès, dans ce domaine, il l’atteint à travers ses élèves. Les podiums auxquels il ne rêve pas, pour lui — ou il se défend de rêver, ou encore n’estime pas être en mesure de les atteindre — ce sont ses épigones qui les lui procureront.

C’est une démarche assez classique au fond, que cette ambition par procuration, jugée assez dangereuse quand elle atteint les parents de champions. Un enfant peut être prisonnier des ambitions excessives de ses parents. Mais il peut trouver, dans le développement psychologique équivalent de l’entraîneur, tout au contraire, un allié. On n’échappe pas sans douleur à sa famille, mais un coach a beaucoup moins de prise. Si l’on reste avec lui, c’est qu’on le veut bien… Ce qui, avec un père, peut être objet de souffrances ou d’abus, un affrontement, devient, avec un coach, une rencontre.

« J’ai toujours aimé entraîner, dit Chrétien, m’occuper des jeunes, façonner de bons nageurs, J’ai toujours été un spectateur du beau geste, eu le sentiment de l’esthétique du mouvement sportif. Quand j’ai passé mon examen du bac, j’ai poursuivi cette ambition d’entraîner, mais attention, À HAUT NIVEAU. Je ne voulais pas faire nageoter, je poursuivais l’excellence. »

Si tout entraîneur a, par la force des choses, un profil particulier, qui participe de son goût d’enseigner, il y a plusieurs degrés, qui ne correspondent pas forcément à un « niveau » de compétence, mais sans doute à un degré d’investissement. Par « entraîneur », on désigne tout un échelonnage d’enseignants, qui grimperaient de l’auxiliaire de puéricultrice en crèche à l’instituteur, au prof de lycée et au prof d’université.

Dans notre pays, il doit y avoir entre une et deux poignées de super-coaches, sont le niveau, si vous permettez, se comparerait, toutes proportions gardées, au « professeur au Collège de France ». Ils s’occupent de nos internationaux les plus pointus. Un d’entre eux, ces dernières années, s’est montré, si j’ose dire, nobélisable, le Niçois Fabrice Pellerin. Michel Chrétien est de cette petite phalange que vient de quitter malheureusement Eric Boissière, à laquelle appartiennent Philippe Lucas, Lionel Horter, Romain Barnier…

Cela ne s’est pas fait en un jour. « Ça a commencé l’air de rien il y a 40 ans », dit-il. Il a émargé au plus haut niveau, avec l’apparition de Jeremy Stravius (sa thèse de doctorat), champion du monde 2011, il y a bientôt sept années.

« Ça » commence bien plus tôt. Michel n’a pas vingt ans, quand il décide d’étudier en STAPS (sciences et techniques des activités physiques et sportives) et au CREPS (centre d’éducation populaire et de sport du réseau d’établissements publics du ministère), afin de pouvoir devenir coach en sport-études. Au bout d’un an, cependant il décroche, finalement prof d’éducation physique ne le passionne pas,

A 20 ANS, JE M’APERÇUS NON SANS ÉTONNEMENT QUE… LA PROFESSION D’ENTRAINEUR N’EXISTAIT PAS

« Comme j’étais directement intéressé par la natation, prof d’EP ne me plaisait pas trop. Ma chance a alors été de rencontrer Claude Fauquet, qui était alors ce conseiller technique régional (CTR) de la région de Picardie. Je lui avais expliqué quelles étaient mes ambitions, et il m’avait ouvert le chemin. Il me fallait, m’expliqua-t-il, passer par une formation ad hoc, le brevet d’état d’éducateur sportif 1er degré. L’effet qu’il eut sur moi fut aussi psychologique, car sa rencontre, ses conseils, décuplèrent ma motivation. »

« A 20 ans, je m’aperçus non sans étonnement que… la profession d’entraîneur n’existait pas. Il n’y avait rien, en Picardie, en fait d’employeur, aucune demande sur ce poste. Cela n’apparaissait nulle part. Je me retrouvais maître-nageur-sauveteur dans une piscine Caneton à Beaumont-sur-Oise, dans le Val d’Oise, en Île-de-France. »

Ce poste, il va l’occuper pendant seize saisons, de 1978 à 1994. Le jeune Chrétien a la foi, il a décidé qu’il serait coach de haut niveau, il sera coach de haut niveau. Vous pouvez l’imaginer, comme je le fais, arrivant pour la première séance de sa carrière, sur la plage du bassin, son chrono à la main, un groupe de jeunes dans l’eau, qui attendent. Et là, amère révélation : « désemparé, je me rends compte que je ne savais rien faire. Il y avait tout à construire, et je me suis dit : on ne peut pas continuer comme ça. »

La solution ? Repartir de zéro. Chrétien écarte les nonchalants nés du laisser-aller dans lequel ils ont évolué et va s’appuyer sur des tous jeunes, qu’il forme dès leurs six, sept ou huit ans. « Chaque année nouvelle, je créais un niveau supplémentaire. » C’était une montée d’exigences à l’entraînement, un plus de moyens offerts aux nageurs d’étudier et de nager dans ce qu’on appelle désormais « le double projet ». L’entraîneur de natation a été présenté comme un « homme de bassin », et la métaphore est juste. C’est sur les plages de la piscine, qu’il longe en fonction des mouvements des nageurs, qu’il existe pleinement.

Mais il n’est pas que cela. Il lui faut comploter beaucoup d’actions parallèles aux plans d’entraînement qu’il concocte et aux séances qu’il dirige. Dans le sport moderne, au niveau d’excellence qu’il atteint, on ne peut plus réussir dans un climat de désinvolture ou de dilettantisme distingué. Le nageur moderne d’élite, d’une certaine façon, est aussi entouré que le cosmonaute… Et le coach a une responsabilité qui dépasse souvent son outillage… Alors, il faut s’inventer homme caméléon, frapper aux bonnes portes, discourir, convaincre les édiles, les lycées, les parents et last but not least les nageurs eux-mêmes parfois…

Pour parvenir à ses fins, dit encore Chrétien « je devais improviser, convaincre, et n’avoir jamais ma porte close. »

« J’ai déniché des talents qui m’ont permis d’accéder à l’équipe de France, et là, j’ai pu passer des journées avec des coaches du haut niveau et, surtout, je n’ai jamais perdu mes contacts avec Claude Fauquet.. »

Quel était l’apport de Fauquet ? « Il connaissait très bien la natation, et, surtout, il avait une très belle approche sur un plan pédagogique. Il se posait des questions, remettait les savoirs en cause. Cette façon de ne pas se nourrir de certitudes lui donnait une approche très riche. »

En 1994, après seize ans, pendant lesquels il a évolué et est devenu entraîneur de natation de Beaumont-sur-Oise, Michel Chrétien se trouve victime d’une réforme territoriale, où il perd soudainement son poste.

C’est alors que Patricia Quint, alors entraîneur national, intervient : « elle m’a encouragé et suggéré d’entrer à la Jeunesse et aux Sports. Je suis donc entré à la J.S. du Val d’Oise, et ai continué à entraîner. En 1996, les clubs de Beaumont-sur-Oise et de Sarcelles ont fusionné. » Les villes sont séparées d’une vingtaine de kilomètres, mais Guy Canzano, le président de Sarcelles, a eu cette idée de mutualisation. Beaumont a les nageurs, Sarcelles la piscine de 50 mètres. Cet arrangement durera quelques années. « à cette époque, je passe mon professorat de sport. Claude Fauquet devient Directeur technique national, et abandonne son poste en Picardie ce qui fait que je me retrouve en poste à Amiens. Je me trouve à nouveau confronté à un club qui, sans moyens, ne pouvait produire de résultats. »

Tel un moderne Sisyphe, revoici donc notre héros qui roule son rocher vers les sommets. Une courageuse des quatre nages cambrésienne, Céline Cartiaux, qui, après son baccalauréat, l’a suivi, depuis Beaumont, à Amiens, l’aide à se propulser à l’international. En 2004 Cartiaux, sur 200 quatre nages, est opposée à une certaine Laure Manaudou. Céline bat le record de France en série, 2’16s65, Manaudou efface son temps et pas qu’un peu, dans la série suivante, 2’15s63 ; ça sent la poudre. En finale, Cartiaux l’emporte (1) ! Qualifiée pour les championnats d’Europe, un peu émoussée, elle ne peut, là, rejoindre les minima olympiques. Elle prendra sa retraite sportive en 2005. Elle n’en a pas moins permis à celui qu’elle appelle « mon super-entraîneur » de rejoindre l’équipe de France et de prendre la température des eaux mondiales…

Chrétien prend acte de cet échec (très relatif) de sa nageuse, « mais, note-t-il, la culture, l’essentiel, est là. » Toutes ces années, Amiens tient l’une des premières places dans le classement des clubs. Mais la grande reconnaissance du travail de Michel Chrétien va se faire à travers les résultats de Jeremy Stravius, qui sera champion du monde du 100 mètres dos, ex-aequo avec Camille Lacourt, en 2011. « Stravius m’ouvre les portes de l’international à partir de 2008. » C’est une grande période du couple entraîneur-entraîné, récompensée par un nombre impressionnant de médailles récoltées par le nageur protéiforme, aussi à l’aise en dos qu’en crawl ou en papillon…

QUAND UN NAGEUR QUITTE UN CLUB, C’EST QUE QUELQUE CHOSE S’EST MAL PASSÉ. IL NE VOUS QUITTE PAS FORCÉMENT POUR LES BONNES RAISONS

Après les Jeux olympiques de 2016, Stravius, 28 ans alors, songe de plus en plus à la retraite sportive et surtout à une reconversion, et désire encore nager, mais sans l’intensité du passé. La saison 2017 est difficile, parce que Chrétien, qui entend assurer l’avenir à travers la nouvelle génération des nageurs amiénois, Thibaut Mary , Roman Fuchs, Maxime Grousset, Thomas Avetand, Hugo Sagnes, Alexandre Derache, Fares Zitouni, âgés de 16 (Sagnes) à 23 ans (Avetand), et n’entend pas réserver à son nageur étoile un statut particulier, en raison de la valeur d’exemple. Si Jeremy, fort de son gros bagage, montre qu’en s’entraînant à minima, il peut les battre, il leur signifie un message négatif, contraire à celui de l’engagement et du travail que Chrétien juge nécessaire aux succès de ses cadets. Finalement, Stravius décide de rempiler…

« Il est difficile de durer, d’autant plus qu’à Amiens, nous ne disposons pas d’une grande structure, » dit encore Chrétien. Quand il ajoute que « la durée n’est pas aussi simple », il fait à la fois allusion à sa situation et à celle de la natation française, qui, après les grandes années Manaudou-Bousquet-Bernard-Lacourt-Stravius-Agnel-Muffat-re-Manaudou-Gilot, se trouve dans un creux, en termes de grands talents, pour, dit-il, « ne s’être pas préoccupée de l’environnement. »

Une question me brûle les lèvres : « ici, vous recréez une équipe forte, mais ne craignez-vous pas que les pièces maîtresses vous soient retirées tôt ou tard par d’agressifs adeptes du mercato ? « Je ne crois pas, répond-il sans hésiter. Entraîner des équipes de nageurs venus de l’extérieur n’est pas une chose simple. Et puis quand un nageur quitte un club, c’est que quelque chose s’est mal passé. Quand un nageur vous quitte, ce n’est pas forcément pour les bonnes raisons. »

L’une des questions les plus pertinentes qu’on puisse poser à un entraîneur me semble être celle de ses influences, de ses sources d’inspiration — techniques principalement. Michel Chrétien fait la moue : « au début, j’ai été influencé par le modèle US, que j’admirais, mais avec le temps, l’impact de ce modèle sur mon travail s’est estompé. Claude Fauquet encourageait fort justement à ne pas s’accrocher à des modèles. Vous savez, je suis un autodidacte. Alors, oui, on peut s’intéresser à ce que disait James Counsilman, j’ai beaucoup admiré les apports des grands entraîneurs russes dans le domaine de la physiologie, ce que faisait techniquement Ryan Lochte dans l’eau, mais il faut ensuite reprendre tout ça à sa façon personnelle. J’ai beaucoup écouté les maîtres français de la natation, Denis Auguin, Fabrice Pellerin. Je questionne mes confrères, ce qu’ils font m’intéresse, cela revient à partager, à m’informer. Mais la technique, c’est aussi le nageur. Ce n’est pas moi qui ai trouvé les coulées de Stravius, c’est lui. Maintenant, bien entendu, il y a les fondamentaux, la biomécanique, tout ça. Mais après, il y a l’adaptation individuelle. Fuchs mesure 1,98m, il utilise son corps différemment d’un garçon d’1,72m. »

MES NAGEURS SONT DIFFÉRENTS, NAGENT DIFFÉREMMENT. JE LEUR APPRENDS A RESPECTER LA TECHNIQUE, MAIS LEURS STYLES DIFFERENT

J’ai appris que cette année, Chrétien avait emmené ses nageurs en stage, une demi-journée à nager dans la piscine, une demi-journée à nager dans l’océan : « on a fait ça une semaine, c’est à Mimizan, à Arcachon. Ça les sort de la piscine, on espère du beau temps, et ils refont en attendant la vague les gestes de la nage. Plus généralement, on donne beaucoup de temps au travail au sec ; on a fait des entraînements de boxe, pratiqué le yoga ; trois fois la semaine, les lundis-mercredi-vendredi, c’est musculation : travail de la force. »

On pourrait parler de bien autre chose… Le style, par exemple : chaque entraîneur en a une idée. Chaque bon entraîneur le défend, mais le récuse en même temps. Pour Picasso, Dieu était un grand artiste, mais n’avait pas un style : « il a fait la girafe, l’éléphant et le chat. Il n’a pas de style réel. Il continue juste à essayer autre chose. » Je ne saurais comparer un coach au dieu de Picasso, mais… Samedi 17 février, à Courbevoie, j’ai pu voir le duel entre ses deux « géants » sur 200 mètres, Roman Fuchs, 1,98m, et Alexandre Derache, 1,97m, et constater qu’ils ne nagent pas pareil. Derache « boîte » dans l’eau, dans un rythme saccadé, irrégulier (cela n’est pas mal nager, j’ai vu des références, Mark Spitz, Bruce Furniss, Matt Biondi, nager comme ça)… Chrétien confirme : « … oui, et Fuchs tourne de façon plus régulière, moins fluctuante. Mes nageurs sont tous différents, ils nagent différemment. Je leur apprends à respecter la technique, mais leurs styles diffèrent. C’est leur personnalité. On a souvent insisté sur les coulées de Jeremy Stravius, mais ces coulées, je ne les lui ai pas enseignées, elles sont venues de lui. Il n’y a pas de modèle unique de nageur, mais une variété, et chacun exprime dans l’eau son tempérament. »

(1). La course est enlevée en 2’14s70 par une biélorusse du CS Clichy, Hannah Lorgeril-Scherba, qui, selon les règlements malthusiens de la France, ne peut être classée championne de France. Cartiaux, 2’15s75, devance Manaudou de 0s07 grâce à un retour en crawl d’anthologie.


Originally published at .