QUELQUES RÉFLEXIONS SUR L’AVENIR D’UNE RÉVOLTE DE NAGEURS

Éric LAHMY

Samedi 22 Décembre 2018

En annonçant une série de grandes compétitions qui ne sont qu’une mauvaise photocopie du projet de l’International Swimming League, la Fédération Internationale de Natation va-t-elle à l’échec? Ce n’est pas impossible. Sortir en toute hâte, à des dates improvisées (de mars à mai), des meetings, aussi richement dotés soient-ils, alors que les milliers des meilleurs nageurs du monde d’autres seront engagés dans le processus de qualification olympique montre sans aucun doute dans quel état d’esprit d’improvisation assez brouillonne se trouve le clan Maglione-Marculescu.

Ils ont l’air d’assiégés qui tentent une sortie.

Je dirais qu’ils boxent petit bras. Mais il ne s’agit que d’un premier round. La suite du match, nul ne la connait. De l’autre côté, on a l’air assez remontés, entre Adam PEATY qui bombe le torse et défie l’institution internationale de le suspendre, Katinka HOSSZU qui ne s’est pas dégonflée d’intenter un procès à une Fédération Internationale dont elle était, il y a deux ans, la préférée, et surtout la petite trentaine de nageurs qui se sont présentés dans une réunion à Londres, au siège du club de football de Chelsea, pour débattre de l’avenir de la natation de compétition de haut niveau.

Les noms de ces nageurs représentent en soi tout un programme, et un poids conséquent, puisqu’on y trouve (liste reprise de Braden Keith, SwimSwam) :

Federica Pellegrini, Gregorio Paltrinieri, Lucca Dotto, Fabio Scozzoli, Adam Peaty, Siobhan O’Connor, Dylan Carter, Josh Prenot, Kendyl Stewart, Ryan Murphy, Tom Shields, Gunnar Bentz, Lia Neal, Mark Szaranek, Michael Andrew, Katinka Hosszu, Peter Mankoc (1), Madeline Groves, Cameron van der Burgh, Chad Le Clos, Emily Seebohm, Femke Heemskerk, Georgia Davies, James Guy, Jason Lezack, Sarah Sjöström, Ben Proud, Mykhailo Romanchuk, Lenny Krayzelburg, Liam Tancock.

Plus important, les décisions qui ont été prises à Londres. Et avant tout, former une association (et non un syndicat, sur les conseils de Mr Konstantin GRIGORISHIN, l’organisateur et financier de la réunion comme le grand manitou d’ISL, devenu la tête pensante du mouvement).

A son avis, se présenter comme un syndicat dévaloriserait l’union des nageurs, qui ne sont pas des employés, mais les « stars » du « show business » ; se nommer associer serait mieux adapté à un groupe qui entend négocier d’égal à égal avec des organisateurs — notamment — la Fédération internationale.

PAS DE RUSSES, DE CHINOIS, NI DE JAPONAIS

Le combat (puisque c’en est un) est incertain. Les armes de la F.I.N.A. ne manquent pas. Il ne leur est pas besoin de mesures coercitives. Il lui suffit de compter ses alliés. Et ils ne manquent pas. On a noté par exemple qu’aucun nageur asiatique n’était présent à la réunion de Londres. Bien entendu, on peut invoquer la distance, mais cela ne doit pas être ça.

Il me semble qu’il s’agit d’une culture différente. Aujourd’hui, les meilleurs nageurs du monde — ce qui peuvent se qualifier de professionnels — appartiennent à des cultures contradictoires. Nul besoin d’être un anthropologue averti pour comprendre que nos idées et nos conceptions ne sont vraies que dans les limites de notre civilisation.

Et les conceptions de Mr Konstantin GRIGORISHIN, apparemment si attractives pour des mentalités occidentales, pétries du caractère sacré des droits de l’individu (et d’esprit de lucre, disons-le franchement), n’ont pas forcément de valeur monétaire dans des nations et des cultures que commandent les notions d’emprise collective, de hiérarchie et de discipline. Pour la partie russo-asiatique de la natation, il ne m’étonnerait pas que la « révolte » en marche menée aujourd’hui par l’International Swimming League soit vue comme un désordre.

Chinois et Russes pourraient être attirés par la formule. Mais ils sont trop dépendants de leurs fédérations nationales, lesquelles ne donneront pas le feu vert à une action qui ne sera pas pensée d’en haut. Dans ces pays, il ne fait pas bon d’occasionner des vagues, en-dehors comme dans la piscine. Les absences de nageurs allemands, danois, espagnols, centre européens ou sud américains me parait présenter un caractère plus anecdotique…

Mr Grigorishin ne pouvait quand même pas inviter tout le monde.

L’ennui, pour ISL et les nageurs qu’il a impliqués à sa suite, c’est qu’à l’addition, les poids des natations russe, chinoise, japonaise si l’on y ajoute les indifférents, les timides, les timorés, et tous ceux qui n’entendent pas se mouiller dans cette affaire, font qu’ils peuvent se trouver esseulés dans un combat où le temps jouerait contre eux. Les rares fois où un champion a lutté contre son institution, il a été battu à plate couture. Ici, la présence et l’engagement de Mr GRIGORISHIN, et sa puissance de feu de milliardaire en dollars, fait pencher la balance.

Mais qu’il se lasse d’investir des millions dans cette affaire et retire son adhésion, et ils se retrouveront esseulés en rase campagne…

Alors, que va-t-il se passer ? La F.I.N.A. va-t-elle se sentir assez solide pour accepter le défi que représentent les rebelles et tenter de passer en force ?

Je pencherais pour une évolution différente. La F.I.N.A. a plus à perdre que les nageurs, en termes de prestige. Le message dont elle a usé, selon lequel elle travaille pour le bien-être collectif, ne passera plus aussi bien. Solidaires et déterminés, les nageurs pourraient obtenir un succès éclatant, car sans eux, les organisations, FINA ou pas, ne représenteront plus que des coquilles vides.

La force des nageurs impliqués — c’est qu’ils n’ont trop rien à perdre à partir du moment où ils restent « dans les clous » et dans leur stratégie. Ils n’ont guère besoin de monter au créneau : qui peut les obliger à répondre à l’invitation de la F.I.N.A., à s’embarquer dans ses « séries », s’ils ne le désirent pas ? Qui même pourrait les empêcher d’accepter ces invitations et de lancer des opérations escargot au milieu des compétitions, dans les lignes d’eau ?

En choisissant de copier le modèle ISL et d’organiser ses séries en-dehors de ses mandantes, les fédérations nationales, la F.I.N.A. se trouve en face du bon, ou du mauvais, vouloir des nageurs impliqués, car alors les nageurs ne risqueront pas d’être accusés de nuire à la représentation nationale, et donc de subir les foudres de leurs dirigeants nationaux.

Si les présumés révoltés du jour parviennent à convaincre un nombre suffisamment élevé d’autres grands noms de la natation de faire grève, la situation de la FINA sera intenable, et ils auront gagné la bataille.

Mais peut-être pas la guerre…

Plusieurs questions se posent :

1).Il est hors de question que ces trente nageurs emportent seuls le morceau. Ils doivent compter des alliés, faire venir dans leur groupe le maximum d’autres champions. Si à court terme, Katinka HOSSZU, Adam PEATY et quelques autres sont assez dominateurs pour disqualifier tout championnat de niveau mondial dont ils seraient absents, il n’est pas certain qu’ils puissent garder très longtemps une représentativité aussi éclatante.

2)On remarque que dans l’ensemble ce sont de « vieux » nageurs, ou du moins des nageurs très expérimentés, donc sans doute plus impliqués, qui se sont déplacés à Londres. Cela ne veut pas dire que les autres se désintéressent du processus, mais on ne voit pas leur engagement. Or c’est l’ensemble des nageurs qui emportera la décision…

…Ni Katie LEDECKY, ni Simone MANUEL, toujours universitaires, qui continuent d’étudier, ni Caeleb DRESSEL ou Kathleen BAKER ne se sont déplacés. Sont-ils impliqués ? Possible. Selon Mel STEWART (SwimSwam, 15 septembre 2018), ISL a choisi de travailler avec le groupe Wasserman, la 2e agence sportive mondiale. Wasserman totalise $3,7 milliards de contrats en 2018, représente LEDECKY et MANUEL, et son patron, Casey WASSERMAN, est chairman du comité d’organisation des Jeux olympiques de 2028.

La victoire, à l’addition de toutes ces stratégies, reviendra à ceux qui auront l’adhésion du plus grand nombre des meilleurs nageurs. A condition que la FINA se trouve empêchée de riposter. Rien n’est gagné…

(1).Inconnu au bataillon. Il pourrait s’agir du nageur australien de très longues distances en pleine nature (et eaux glacées), Peter Hancock ? A noter que sur les trente noms cités, certains ne nagent plus en compétition depuis longtemps, comme Krayzelburg, Lezak ou Tancock, tandis que Cameron Van Der Burgh vient de prendre sa retraite. Les âges des impliqués dans la réunion de Londres : Federica Pellegrini, 30 ans, 4 mois ; Gregorio Paltrinieri, 24 ans, 3 mois ; Lucca Dotto, 28 ans, 8 mois ; Fabio Scozzoli, 30 ans, 4 mois ; Adam Peaty, 23 ans, 11 mois ; Siobhan O’Connor, 23 ans; Dylan Carter, 22 ans, 10 mois ; Josh Prenot, 25 ans, 5 mois ; Kendyl Stewart, 24 ans, 4 mois, est aujourd’hui un entraîneur ; Ryan Murphy, 23 ans, 5 mois ; Tom Shields, 27 ans, 5 mois ; Gunnar Bentz, 22 ans, 11 mois ; Lia Neal, 23 ans, 10 mois ; Mark Szaranek, 23 ans, 4 mois ; Michael Andrew, 19 ans, 8 mois ; Katinka Hosszu, 29 ans, 6 mois ; Madeline Groves, 23 ans, 6 mois ; Cameron van der Burgh, 30 ans, 6 mois (jeune retraîté) ; Chad Le Clos, 26 ans, 8 mois ; Emily Seebohm, 26 ans, 6 mois ; Femke Heemskerk, 31 ans, 3 mois ; Georgia Davies, 28 ans, 2 mois ; James Guy, 23 ans, 1 mois ; Jason Lezak, 43 ans, 1 mois (ne nage plus) ; Sarah Sjöström, 25 ans, 4 mois ; Ben Proud, 24 ans, 2 mois ; Mykhailo Romanchuk, 22 ans, 4 mois ; Lenny Krayzelburg, 43 ans, 2 mois (ne nage plus) ; Liam Tancock. 33 ans, 6 mois (ne nage plus).


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