Mardi 19 avril — 11h

L’appréhension est à son comble. Je détruis mes ongles un par un.

« Respire, prends du recul. Tout va bien se passer. »

Je me mets une pression de dingue. Pour m’apaiser, je me lance dans un énième scan de la pièce. J’analyse les livres de la bibliothèque de Céleste. « Voyages au bout du monde », « L’apaisement par la création », « Ma Bible des huiles essentielles ». Je passe ensuite au tableau accroché tout près de moi. Il représente un petit garçon me regardant de trois-quarts. Il porte un chapeau à plumes. Le style est très classique comparé au reste de la pièce.

Un bruit de tambour surgit. Il vient d’au-delà du mur. Cela me surprend et me rappelle l’aura particulière de toute cette situation.

« Boum boum boum », le son est lourd et profond. Le rythme s’accélère.

Des images d’un documentaire vu sur Arte quand j’étais petite passent devant mes yeux. Le rituel de danse chamanique m’avait marqué par sa puissance.

Le son s’arrête d’un coup. Je reprends l’analyse du tableau. La porte d’entrée de la maison claque sur un courant d’air froid. Céleste entre dans le salon avec un large sourire. Je vois dans ses yeux qu’elle s’apprête à me dire quelque chose. Mais Anaïs sort de l’autre pièce à ce moment-là suivie par le bruit des perles en bois qui s’entrechoquent.

« Il me faudrait un bol d’eau, s’il te plaît », demande-t-elle en s’approchant maladroitement de Céleste.
« Oui bien-sûr ! », réagit immédiatement l’intermédiaire. Elle se tourne en direction de l’entrée. La jeune fille commence à la suivre.
« Mais de quelle taille ? », questionne Céleste en se retournant vers Anaïs.

Je la sens d’un coup anxieuse, comme si cette requête pouvait déterminer l’avenir de l’humanité. La pièce s’est tendue.

« Je ne sais pas… il ne l’a pas précisé. Il m’a juste dit un bol d’eau », s’empresse d’ajouter Anaïs.

La femme à la beauté frappante entre également à son tour dans le salon. Elle se dirige vers Céleste et Anaïs. Tout à l’heure, je n’avais pu observer que très rapidement son visage et sa main tendue. Je vois désormais qu’elle est habillée dans une tenue qui me semble traditionnelle : une sorte de robe kimono noire avec des fleurs cousues au fil doré. Un chignon lâche rassemble ses cheveux noirs épais. Des mèches s’échappent par ci, par là. Son visage est doux.

Céleste la voyant lui lance « Un bol ? Un bol comment ?
Un normal », répond la femme rapidement.

Elle pousse légèrement Anaïs et ensuite Céleste pour pouvoir traverser le salon et sortir. Elle les laisse à leur tâche sans explication supplémentaire. Céleste se ressaisit et fait demi-tour et contourne elle aussi Anaïs pour se diriger finalement droit sur moi.

« D’accord, on va trouver ça. Pardon, Anna, excuse-moi. Je dois prendre … » , souffle Céleste.
Je comprends que je gêne et me lève d’un bond. « Oui, oui bien-sûr pardon ! » lui dis-je en me collant à la bibliothèque pour lui laisser la place.

Céleste pousse ma chaise pour la mettre sur le côté et ouvre l’immense armoire qui était juste derrière moi. Les portes miaulent. Je découvre un bric-à-brac formidable habitant toutes ces étagères : rouleaux de tissus, livres, vaisselle, papiers, chapeaux…Céleste sort un bol en verre et un autre en porcelaine gris perle. Elle les observe rapidement et finit par tendre celui en verre à Anaïs.

« Tiens, celui-là sera parfait.
Merci beaucoup
On va mettre l’eau là », ajoute Céleste en désignant du menton la carafe d’eau posée sur la table.

Elle ferme les portes de l’armoire et replace ma chaise. Anaïs pose le bol en verre près de la carafe étincelante mais n’ose pas la toucher. Céleste prend le relais.

L’eau en coulant dans le bol fait un bruit de glouglou familier. Je me sens d’un coup nostalgique. Cela me rappelle le son du whisky coulant dans le verre de mon père lors des apéros du dimanche midi.

« Tiens voilà, vas-y retourne le voir.
Merci beaucoup Céleste. »

Anaïs disparaît à nouveau dans l’autre pièce. J’entends le bruit d’une chasse d’eau. La femme à la beauté frappante réapparaît dans la pièce.

« Tu vas bien ? Fatiguée, hein ? », lui demande Céleste.
La femme acquiesce d’un signe de tête et d’un léger sourire.
« C’est surtout pour eux que c’est fatigant » répond la femme, pointant son doigt en direction du rideau de perles en bois.
« Oui c’est sûr », concède Céleste.

La femme passe aux côtés de Céleste en lui tapotant l’épaule. Quand elle passe devant moi, elle me sourit avec ses yeux. Je remarque pour la première fois qu’ils sont d’une couleur brune-verte pâles. Magnifiques… A son passage, les perles de bois chantent à nouveau.

Je suis seule avec Céleste. Je me rassois doucement à ma place.

« Madame Aro. Une des deux interprètes, m’explique Céleste.
Ah oui d’accord, merci.
C’est fatiguant et pour les chamanes et pour les interprètes. Ils sont là depuis ce matin sans pause. Ils sont incroyables.
Ah oui je comprends.

Le vieux téléphone de Céleste sonne Les Quatre saisons tout en vibrant de toutes ses forces. Cela nous fait sursauter toutes les deux. Céleste plonge sa main dans ses couches de vêtements et l’attrape. Elle décroche immédiatement et souffle un « Allô ? » tout en sortant de la maison. La porte claque et le silence retombe.

Je me rends compte que j’ai soif. Je profite de cette nouvelle solitude pour prendre mes aises. Je prends un des verres posés sur la table et me sers de l’eau. Je bois avec avidité. Au travers du verre, je vois d’un coup une tâche sombre bouger. Immédiatement mon cerveau reptilien dessine dans mon cerveau une souris. Je me dis que ce n’est pas possible et pose rapidement mon verre pour dégager ma vue.

C’était juste en face de moi, en dessous de la fenêtre dans le bordel des magazines et des boîtes entassées. Pourtant je ne vois rien. J’attends, le regard fixe, tous les sens en éveil. Je distingue des mouvements et d’un coup, la tâche sombre prend forme. Un bout tout du moins, le devant de son corps s’agrippant à la pile de magazine. Mon observation ne dure guère longtemps car dans un bruit étouffé elle lâche prise et tombe derrière le petit monticule d’objets. Je pouffe légèrement de rire.

Il n’en fallait pas plus pour que mon monologue intérieur reprenne la parole « Et ça te fait rire ? Manquait plus que ça … une souris. OK ça fait pas très Monsieur Propre ici, mais une souris ? Sérieux ? Non mais franchement Anna, qu’est-ce-qu’on fout là, bordel ? »

Je fais un bond. Mon cerveau reptilien s’éteint d’un coup comme si ses plombs avaient sauté. Et j’ai le cœur qui court le 100 mètres. Perdue dans mes pensées et les sens en éveil, je suis totalement surprise par le retour impromptu d’Anaïs dans la pièce. Synchronisation parfaite avec Céleste qui entre à nouveau dans le salon. Anaïs porte avec précaution le bol de verre.

« Il faut que je ramène ça chez moi », explique-t-elle à Céleste en posant le bol sur la table. Elle ramasse son sac et en sort une gourde.
Elle avait donc tout prévu ? Elle doit avoir l’habitude en fait… Je comprends que sa séance est terminée. Cela veut dire que c’est bientôt à moi. Mon cœur enchaîne avec un 200 mètres. Je me concentre pour respirer calmement.
« D’accord, tu veux que je te trouve un… comment on dit déjà ? Un… », Céleste tourne sa main en direction de son cerveau.
Je lâche d’une voix automatique « entonnoir ».
« Ah oui, voilà, un entonnoir ! », répond Céleste en sortant de la pièce.

Anaïs semble d’un coup extrêmement pressée. Elle se rhabille d’un coup sans me regarder une seule fois. Céleste revient dans le salon avec un entonnoir rouge dans les mains et le tend à Anaïs.

Je n’ai pas le temps de voir la suite. L’interprète sort la tête du rideau de perles en bois et me tend la main.

« Viens, c’est à ton tour. »

Je suis hypnotisée par ses yeux. Je me lève, mes jambes sont molles. L’interprète disparaît de l’autre côté. Je passe, enfin, ce foutu rideau de perles en bois.

Mais, je me dis que je ne suis pas prête, qu’il me faut plus de temps. Mais comment être prête ? Je me remémore rapidement les conseils de Céleste « ne surtout pas regarder le chamane dans les yeux ».

J’arrive dans la pièce au-delà du mur. Je ne peux m’empêcher de scanner rapidement la pièce d’un regard panoramique. La pièce est un deuxième salon. Je remarque que les meubles ont été poussés sur les côtés pour laisser un grand espace au sol recouvert par un immense tapis. Je confirme intérieurement ce que je ressens depuis mon arrivée dans cette maison : ce n’est en rien ce que j’avais imaginé.

« Ça y est, plus moyen de reculer. », lâche d’une voix chuchotée mon monologue intérieur.

Je reste plantée là. Comme hors de mon corps, je me vois tourner la tête pour observer. Debout comme un piquet. Un deuxième chamane est à droite de la pièce. Il est en pleine conversation avec son interprète. Je reconnais Jeanne de dos, assise elle-aussi en tailleur. Je finis mon scan par la gauche. L’interprète s’assoit sur des coussins par terre en face du chamane. J’ai le temps de noter qu’il porte une sorte de voile noir sur le visage avec deux fentes pour les yeux.

« PUTAIN DE MERDE »

Une seconde d’observation de trop. Mon regard accroche par inadvertance les yeux du chamane qui les a levés pile à l’instant où je photographiais ce moment dans mon esprit. Nos deux regards s’entrechoquent involontairement. Je sens que le chamane est aussi surpris que moi par cet accident. En une fraction de secondes, ce choc visuel me fait revenir à moi. Je retiens un cri de frayeur.

« Merde Anna ! C’était LE truc à ne pas faire. Bouge ! »

Je baisse les yeux immédiatement et m’assois enfin. Je sens le rouge me monter aux joues. C’est un mélange de honte et de stupeur qui grossit en moi.

« Bordel, j’ai vu ses yeux ! Et lui qu’a-t-il vu ?! »

La suite c’est ici : Mardi 19 avril — 12h

Le début c’est  : Mardi 19 avril — 8h

Et  : Mardi 19 avril — 9h

Et là aussi : Mardi 19 avril — 10h

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