Mardi 19 avril — 13h

Je regarde le fin monticule de poudre orange sur ma main.

« Dites Non-Non à la drogue »

Ce slogan me revient en tête. Il vient d’une affiche de la série humoristique Les Kassos représentant le personnage Oui-Oui dans un sale état.

« Sérieux ? Maintenant tu vas sniffer du safran ? Non mais là c’est le pompon… » ironise mon monologue intérieur.

Je sens les regards du chamane et de l’interprète sur moi. Je ne peux refuser. Sans trop savoir comment m’y prendre, j’approche doucement mon visage vers ma main et ferme les yeux. Ma respiration est profonde. La poudre orange entre brusquement dans mes narines et un picotement arrive au niveau de mes sinus. Quelques secondes plus tard, ma gorge se serre et une nouvelle envie de pleurer monte en moi. Mes yeux deviennent humides. Je les garde fermés quelques instants.

« Qu’est-ce que c’était ce truc ? Pourquoi j’ai envie de pleurer comme ça ? »

J’essaye de me calmer. Quand j’ouvre à nouveau les yeux, Madame Aro me regarde intensément avec ses grands yeux bruns-verts pâles. Je n’arrive pas du tout à savoir ce qu’elle peut penser. Elle rend le petit contenant au chamane en lui disant quelque chose qui résonne comme un claquement de langue. Ma gorge serre mes larmes. Le chamane lui répond calmement.

« Il dit que tu as du sang russe. Tes racines viennent de Russie. Tu peux également écrire sur les liens qui unissent la France et la Russie. Cherche aussi dans cette direction. »

Je suis surprise. La Russie ? Ce n’est pas plutôt l’Albanie ? On m’a dit que mon grand-père maternel était albanais, pas russe. En même temps, j’ai toujours entendu dire que ma sœur avait le visage d’une femme russe… C’est peut-être du côté paternel du coup ?

Je suis sur le point de lui préciser ces éléments mais le chamane reprend la parole.

« Il souhaite que tu lui donnes une chanson en offrande. Chante pour lui.
- Chanter, c’est-à-dire ?
- Chanter une chanson. », me répond l’interprète avec un sourire d’encouragement.

Je suis prise de panique. Mon cœur se met à danser le jive.

« Quand ? Maintenant ?
- Oui
- Ici ? Tout de suite ?
Oui »

Le « ici » veut dire : là devant vous deux et surtout à côté du deuxième chamane, de l’autre interprète et de Jeanne qui n’arrête pas de pleurer depuis mon arrivée dans la pièce ?

En quelques secondes, j’essaye d’établir toutes les stratégies possibles qui me permettraient de me défiler sans vexer un chamane de Mongolie.

« Je suis désolée, j’ai attrapé un rhume avec votre safran, ce n’est pas possible »
« Je suis désolée, il me faut un micro et un écran de karaoké pour chanter comme Céline »
« Je suis désolée, mais ma scène à moi c’est ma douche et là je peux vous dire que j’envoie »
« Je suis désolée, j’ai la trouille et vous me prenez de court »

Un silence s’est installé entre nous trois. Comme pour la poudre orange, je sens que je n’ai pas le choix. L’interprète et le chamane attendent patiemment une réaction de ma part. Destination immédiate « Hors de ma zone de confort ».

Mentalement, j’introduis ma prestation par ce discours :

« Comprenez-moi Monsieur le Chamane, j’adore chanter. Vraiment. Et je pense que vous le savez car sinon jamais vous ne me l’auriez demandé. Qui a cafté là-haut ? Ils en ont marre de m’entendre chanter sous la douche ? C’est une blague entre vous tous ?
Cela serait un immense honneur de pouvoir chanter pour vous. Mais pas là, non, vraiment. J’ai les yeux comme des fontaines prêtent à démarrer, la gorge serrée. Cela ne serait pas une offrande, je vous le jure…
Je n’ai pas le choix ? Ah d’accord, si vous y tenez, je vais accomplir mon devoir. Mais ça aurait été sympa de m’envoyer un aigle hier pour me prévenir. »

Je reste muette. Car très vite, se pose la question : mais quelle chanson ? Et là, dans mon cerveau c’est le noir complet. Je pousse la recherche, racle les recoins neurologiques et après quelques secondes qui me semblent des heures, deux panneaux clignotent au fond à droite. Le premier indique « La Vie en rose », le deuxième « Réflexion ». Et en dessous de chacun, une chaîne Hi-Fi est prête à démarrer.

J’hésite alors que je connais mon choix. Je me rends compte que je n’assume pas de chanter à un chamane de Mongolie une chanson faisant partie de la bande originale du dessin-animé Mulan des studios Disney. Mais le panneau clignote de plus en plus fort.

« Anna, tu ne vas tout de même pas chanter “Réflexion” à un chamane de Mongolie ? Bon ok, cette chanson te berce presque tous les jours depuis 1995. Mais tout de même, cela ne fait pas très sérieux. Prends plutôt “La Vie en rose”, ça fait plus classe. » me conseille mon monologue intérieur.

Faire plus classe ? On s’en fout, non ? Il est vrai que je la chante également très souvent. Mais là, je sens que je n’ai pas le cœur à chanter l’amour. Mais plus à chanter le questionnement. C’est décidé, j’assume. « Réflexion » fait partie de moi.

L’interprète et le chamane sentent que je suis enfin prête car ils baissent tous les deux légèrement la tête comme pour mieux m’écouter. Mon cœur explose, ma gorge est rouillée mais je me lance en appuyant sur « Lecture » sur la deuxième chaîne Hi-Fi de mon cerveau.

« Non jamais, je ne serai faite, pour le mariage…ni une fille bien sage… »

Assise en tailleur, l’air entre difficilement dans mes poumons. C’est pire que ce que j’avais imaginé. Je suis tellement émue et intimidée que ma voix est un fin filet d’eau sans force. Je crois que je n’ai jamais chanté aussi faux.

« Je le sais, cette vie n’est pas pour moi. »

Je vois l’interprète acquiescer de la tête. Elle semble avoir compris le choix de cette chanson et redouble d’attention. A ce moment-là mon oreille droite attrape une bride de la consultation chamanique qui se déroule avec Jeanne.

« Oui et en plus avec le décès de mon père, c’est horrible je n’en peux plus », les paroles de Jeanne sont entrecoupées de sanglot.
Le décalage est complet. Je n’arrive pas à chanter avec tout mon cœur et tous mes poumons. Comment le pourrais-je alors qu’une femme à bout de force recherche de l’aide à seulement quelques centimètres de moi ? Je tente de fermer mes oreilles pour que mon offrande soit convenable.
« J’ai compris, que si je veux rester ce que je suis, mes parents seront meurtris… »

Avec ces derniers mots, je retiens des larmes. La partie instrumentale se poursuit dans ma tête en attendant le prochain couplet. J’en profite pour essayer de reprendre le contrôle de ma voix car je vais attaquer une partie plus aiguë. Si un jour j’avais imaginé que j’allais chanter cette chanson en offrande …

« Quel est donc ce mirage ? Cette image ? Sans visage. Pourquoi miroir réfléchis-tu, sans me voir ? Je cherche en ma mémoire, qui je suis, pour savoir. Perdue dans ces réflexions où mon âme s’égare. »

Je termine la note comme sur un seul ski en pleine descente. Cela donne un certain style. L’interprète continue d’acquiescer à ma gauche.

« Dans mon miroir d’illusions. Quelle fille, je vais voir ? »

Le silence retombe. Le chamane et l’interprète se mettent à nouveau en mouvement comme s’il reprenait possession de leur corps.

« Tu as tellement mal chanté que tu les as fait sortir de leur enveloppe corporelle… » me suggère mon monologue intérieur.

Le chamane allume une cigarette, souffle une première bouffée et dit quelque chose à l’interprète. Je sens à nouveau un sourire sur ses lèvres. C’est confirmé car je l’entends rire tout de suite après. L’interprète rigole elle aussi doucement en acquiesçant. Ils échangent à nouveau légèrement quelques mots alors que moi je suis sur les rotules, comme vidée. Je sens l’engourdissement s’installer durablement dans mes jambes.

« Et bah dis donc heureusement que son don c’est l’écoute pour compenser. Et l’écriture pour créer de l’émotion sans nous casser les oreilles. » imagine mon monologue intérieur.

Je me répète intérieurement « Ne te vexe pas, ne te vexe pas, ne te vexe pas. Cela n’a aucune importance, cela n’a aucune importance, cela n’a aucune importance. Tu as fait comme tu as pu. »

Ma gorge se desserre très lentement et je sens que je suis encore à fleur de peau. J’ai envie de leur dire :

« Je vous jure, sous la douche, je déchire tout ! »

L’interprète se tourne vers moi et me demande si j’ai d’autres questions à poser au chamane. J’en ai mille et en même temps aucune.

Je me rappelle quelques mots du mail envoyé par Céleste, l’intermédiaire : « Vous pouvez demander un dialogue avec vos ancêtres. » N’ayant jamais connu mes grands-parents, j’ose demander à Madame Aro :

« Mes ancêtres, est-ce qu’ils vont bien ? Est-ce que ça va entre eux et moi ? »

La question ne sort pas exactement comme je l’avais formulé. Mais en gros oui c’est ça. Est-ce qu’ils m’observent ? Est-qu’ils sont bienveillants ?

L’interprète me regarde avec un air surpris. Je me trouve soudainement maladroite et ridicule. Elle me répond d’elle-même dans la foulée sans traduire la question au chamane.

« Mais oui bien-sûr Anna. Tes ancêtres vont bien. Ils sont toujours là pour toi. »

A ces mots, de fines larmes s’échappent sur mes joues. C’est à mon tour d’acquiescer en silence.

« Tu as déjà toutes les réponses en toi. Tu dois désormais les écouter. »

L’interprète me sent troublée et parle avec le chamane pour lui expliquer la situation. Il réfléchit quelques secondes et finit par prononcer quelques mots.

« Le chamane dit que si tu veux aller plus loin, il faut que tu t’intéresses au lien entre la France et la Russie. Tu pourras également trouver des réponses en écrivant pour le patrimoine français. »

Le patrimoine français ? Je ne comprends pas tout mais enregistre automatiquement les informations. Je me demande si c’est un défaut de traduction ou un défaut de posture d’esprit. Depuis quelques minutes, j’ai de plus en plus la tête qui tourne et une profonde envie de dormir.

Le chamane finit sa cigarette et l’écrase dans un magnifique cendrier posé à sa gauche. L’interprète m’interroge du regard pour me demander si on peut mettre fin à la consultation. Je lui réponds oui avec les yeux.

Le chamane comprend notre échange et me demande de me tourner vers lui. Il lève ses deux paumes vers moi et prononce un flot de paroles. Cela ressemble presque à un chant. Une fois terminé, l’interprète se tourne vers moi et me sourit de toutes ses dents. Elle semble extrêmement contente. J’ai du louper un épisode …

« Il vient de te faire une bénédiction extrêmement forte. C’est très rare. Tu repars avec énormément de bonnes ondes en toi. Il te souhaite beaucoup de bonheur dans ta vie et il te répète d’avoir confiance pour que tu puisses réaliser de grandes choses. »

Je suis étrangement touchée et balbutie quelques remerciements.

« Il te dit que peut-être cela prendra du temps mais qu’à partir du moment où tu arriveras à réconcilier ton cœur et ton esprit, tout se passera bien. En tout cas, lance-toi et aie confiance en ça. N’oublie pas, tu as le siège étoilé. »

Je suis à deux doigts de regarder le chamane dans les yeux pour le remercier directement mais je m’en empêche à la dernière seconde. Le naturel revient au galop. Je compense en plongeant une dernière fois mes yeux dans le regard brun-vert pâle de l’interprète pour la remercier à nouveau mais cette fois avec force. Elle continue de me sourire comme pour mettre en action quelque chose en moi.

Il me faut me lever maintenant. Mes pieds ne répondent plus. La position en tailleur ne m’a pas réussi. Combien de temps suis-je restée là ? Je me lève difficilement et m’aperçois que Jeanne a quitté la pièce. Un homme d’une trentaine d’années la remplace à ma droite. Je n’avais même pas remarqué la fin de sa consultation.

Je réussis à me mettre debout mais j’ai l’impression qu’on m’a coupé mes pieds. Je ne sens plus ma voûte plantaire et je marche sur deux moignons. La sensation est extrêmement troublante. Je n’ose pas tourner le dos au chamane et à son interprète. Je marche donc en arrière vers le rideau de perles en bois pour sortir de la pièce. Les perles jouent quelques instants après mon passage.

Dans le salon, je tombe sur le jeune homme qui était assis dans le jardin à mon arrivée chez Céleste. Il est dorénavant assis seul à la table en bois massif. Je le rejoins pour aider mes pieds à reprendre leur forme naturelle. Il lève distraitement la tête pour savoir qui vient ainsi à ses côtés. Il ne me parle pas mais me sourit quelques secondes pour ensuite à nouveau baisser la tête pour continuer à regarder une vidéo en lecture sur son téléphone.

Il n’est donc pas l’un des chamanes. Mais alors qui est-il ? Je n’ai pas le courage de le lui demander. J’attrape mon sac là où je l’avais laissé. Je glisse ma main dedans pour trouver mon portefeuille. J’en sors un billet de vingt euros que je mets dans la boîte ronde réservée aux interprètes.

A ce moment-là, Céleste réapparaît dans le salon accompagnée de deux beaux enfants, un garçon et une fille. Leurs yeux sont de la même couleur, bruns-verts pâles. Magnifiques. Ils s’assoient tous les deux à côté de moi et ils me sourient. Il manque une dent à la petite fille. J’ai soudainement l’impression d’être dans la salle d’attente de l’oracle dans le premier volet de Matrix. Je cherche rapidement une cuillère sur la table.

Céleste s’approche vers moi et me demande avec douceur si tout va bien. Je lui réponds que la consultation s’est bien passée. Je me rends compte en le lui disant que très vite les images de la consultation s’échappent. Par conséquent, je décide d’ancrer au maximum ce moment comme pour faire une sauvegarde de mon système interne chargé des bonnes ondes du chamane.

Opération difficile car dans le salon arrivent trois nouvelles personnes et un brouhaha s’installe. Les enfants réclament du papier et des crayons pour pouvoir dessiner. Je dois laisser ma place, chacun son tour. Je me lève doucement avec la tête bien pleine. Je suis très fatiguée. Madame Aro entre dans le salon à cet instant et en la voyant, les deux enfants éclatent de joie. Je me disais bien que je connaissais ce regard.

« Venez les enfants, c’est à votre tour. »

Les deux enfants se lèvent d’un bond et courent vers leur mère. Ils semblent sans appréhension, comme si tout ça pour eux était aussi naturel que d’aller à l’école.

Je me rhabille et zigzague entre les personnes pour arriver jusqu’à l’entrée de la petite maison. Le nombre de paires de chaussures a doublé. Je récupère mes baskets et les enfile tranquillement. Je crois que je suis complètement stone. Céleste m’ouvre la porte.

« Prends ton temps pour rentrer chez toi. Un pas après l’autre, c’est important. Pose bien tes pieds au sol sur le retour. Ne cours surtout pas.
- D’accord, pour être bien ancrée, c’est ça ?
- Exactement, tu as tout compris. Rentre bien et contacte moi si tu as encore des questions. Je les transmettrai au chamane. Belle vie Anna.
- Merci Céleste, à toi aussi. »

Je sors de la résidence et referme la grille derrière moi. La journée est toujours belle. Je marche lentement en sentant le sang circuler à nouveau dans tout mon corps. J’ai faim.

C’est fini ! Merci à tous d’avoir suivi Mardi 19 avril ! A bientôt pour une nouvelle histoire. :)

Le début c’est  : Mardi 19 avril — 8h

Et  : Mardi 19 avril — 9h

Et là aussi : Mardi 19 avril — 10h

Et puis là encore : Mardi 19 avril — 11h

Et encore  : Mardi 19 avril — 12h

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