Mardi 19 avril 2016– 8h

Retardataire pathologique, je me dis que ce matin je vais partir en avance. Deux bus à prendre en plus, ça sent la galère. Mais, j’y crois, cette fois je serai à l’heure. Même si la matinée commence mal. Les courbatures dans les jambes et les bras sont toujours là. Mon corps grince comme une machine rouillée. J’ai l’impression que c’est même pire qu’hier.

Je me rends compte que je ne suis pas de bonne humeur. Levée du mauvais pied ? Non, plutôt rendormie du mauvais. Pause urinaire habituelle entre 1h30 et 3h du matin. Mais cette fois, l’hamster dans le cerveau a eu le temps de reprendre sa course. Normalement, ces quelques minutes de veille le laisse endormi et le corps fait son œuvre en toute autonomie. Cette nuit, c’était différent.

Les doutes, la confusion, l’angoisse se sont invités dans la chambre à coucher. Les secondes nécessaires au nouvel endormissement se sont transformées en minutes, longues, très longues. Pire, ce demi-éveil, demi -sommeil, a permis à mon monologue intérieur une certaine liberté de ton. Sans filtres, les pensées ont questionné là où ça fait mal. Sauf que les réponses ont le sommeil lourd et que tout a été laissé en suspend pendant la nuit.

La matinée avance. Au cours du petit déjeuner, je consulte mes mails sur mon téléphone. LinkedIn doit avoir une boule de cristal : dans ma boîte mail, une invitation à télécharger « la nouvelle application spéciale recherche d’emploi ! ». L’angoisse nocturne sort du flou matinal et déclenche un malaise en moi. Pour m’en défaire, je tape nerveusement dans l’Apple Store « job » et ensuite « emploi ». Résultats de la récolte : 4 nouvelles applications téléchargées et ma mauvaise humeur qui s’accroit. J’ouvre la première, j’écris les mots clés habituels « communication », « marketing », « digital », « chef de projet ». Les fantômes de mon insatisfaction chronique au travail resurgissent en bullet points sur mon téléphone.

Sur une des annonces proposées, le ton se veut « jeune », « incisif », « fun ». Et là au milieu du descriptif du profil type recherché, je tombe sur « personne sans ego : vous saurez vous remettre toujours et rapidement en question pour le bien de l’entreprise ». Je crois à une blague. Mon cerveau traduit immédiatement : « Vous êtes beaucoup trop qualifié pour ce poste et vous serez sous-payé. Ce n’est pas grave car vous êtes paumé et vous avez besoin de manger. Et ça, on l’a bien compris. Alors, on va vous traiter comme une grosse merde en prétextant que c’est pour le bien du business. Mais soyons sincères, on va juste librement exprimer notre perversité de gros connards. Bienvenue chez nous ! ».

Je suis dans la même position depuis qu’Ethan a quitté la table du petit déjeuner. Les yeux rivés sur mon téléphone. Mes doigts glissent sur l’écran. Mes yeux lisent attentivement. Je suis en chasse. Je cherche la perle rare, le boulot sur-mesure. Comment puis-je croire que je vais le trouver comme ça en 30 minutes un mardi matin en pyjama, la table du petit déjeuner à moitié débarrassée et les bras entourés de miettes de pain ? Je m’exaspère. La matinée avance toujours. Je réponds distraitement aux questions d’Ethan qui se prépare pour le travail dans la pièce d’à côté. Il comprend que ce matin ça ne va pas.

« Anna, accorde-toi encore cette journée. Tu m’as dit hier soir que tu avais plein de choses à faire aujourd’hui. Laisse la recherche d’emploi pour plus tard. Je pense que ce matin, ce n’est pas le meilleur moment pour te remettre à chercher du boulot. Tu as ton rendez-vous avec le chamane à préparer. Tu vas chez le coiffeur aussi cet après-midi. Tu étais contente de tout ça hier soir, non ?»

Je lui réponds par un grognement approbateur sans le regarder, hypnotisée par cette recherche de réassurance que je crois pouvoir trouver sur mon écran. Pourtant, ces annonces se ressemblent toutes et je commence à être écœurée par ces tournures de phrase de vendeurs de sable.

« Allez, prépare toi, tu vas finir par être en retard. » me glisse à l’oreille Ethan.

En retard. Mon cerveau décroche enfin du téléphone. Ethan a raison. Je ne me suis pas levée plus tôt pour rien, surtout avec ces courbatures. Il faut que je me bouge. Je me mets difficilement en mouvement, physiquement et mentalement. J’ai l’impression d’être un grognement sur pattes. Je me dirige vers la salle de bain. Une fois sortie de la douche, je scrute à nouveau les résultats de ma recherche en m’essuyant avec une seule main. «Riddikulus» lancerait Harry.

Je ne peux m’empêcher de me dire «Mais arrête, va t’habiller, t’es nulle à te sécher à moitié comme ça en regardant ton téléphone. Faut que t’arrêtes maintenant, passe à autre chose. »

Alors que ces dernières semaines se sont déroulées sans encombre avec une ligne directrice assumée du « je suis en vide fertile, rien à foutre du boulot », ce matin c’est tout autre. Cela revient de loin et en force comme une nouvelle obsession qui tourne à vide. J’ai postulé à quatre annonces entre ma première tartine et ma deuxième chaussette.

Je me dégoûte, j’ai l’impression de vendre une partie de moi-même. Celle qui s’était promise de ne pas retomber dans des postes trouvés à la volée. Le jeu est en plus truqué. Sur cette nouvelle application mobile, tout est relié au compte LinkedIn. Finalement pour postuler, je n’ai eu qu’à cliquer sur un bouton. Ça n’engage à rien, ça pue même.

Pas de prise de risque, pas d’engagement, pas de lettre de motivation, juste un clic. Un quickie du recrutement. Nous sommes dans l’ère du fast-food de la recherche d’emploi. Comme un « poke » sur Facebook. « Hey coucou, je suis là, ton poste m’intéresse à peu près, regarde mon profil. On s’appelle et on se fait une piz’ ? »

Je me rends compte en finissant de m’habiller que si demain, suite à un de ces pokes, un recruteur m’appelle pour me rencontrer je suis dans la merde. Je ne me rappelle même plus pour quelles annonces j’ai postulé. Je n’ai envie d’aucun de ces postes. Mais pourquoi je postule alors ? La matinée court maintenant. Si je veux être encore en avance, il ne me reste plus que 10 minutes pour préparer ma rencontre avec le chamane. Et dans mon langage, ça veut dire juste 10 minutes d’avance. Un exploit pour moi. Je me replonge dans le mail envoyé par Céleste, l’intermédiaire.

« Formulez clairement votre requête afin que l’interprète du chamane puisse la lui transmettre facilement. Vous pouvez demander un soin énergétique, une guidance, la révélation de vos dons, un dialogue avec vos ancêtres ou la reconnexion avec votre enfant intérieur… Pour information, le chamane selon ce qu’il ressentira pourra aller à l’encontre de votre demande. Il fera ce qu’il semble le mieux pour vous au moment de votre rencontre.
Veillez à ne surtout pas le regarder dans les yeux. Vous verrez, il porte un chapeau avec des franges ou un masque pour éviter les ondes qui passent au travers des yeux. N’oubliez pas de le remercier lui, ses oracles et son interprète avant de partir. Vous pouvez lui donner en offrandes, des cigarettes, de la vodka ou du lait. Il en est très friand. Mais rien n’est obligatoire. Si vous voulez faire des offrandes à la Terre Mère, vous pourrez les déposer dans le jardin. Un rituel chaque soir sera donné en son hommage avec toutes les offrandes de la journée. »
9h — il faut que je me casse

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