Bledek (05/30)

Bledek. J’ai le sentiment d’être un greffon qui ne prendra jamais.

Un bébé? Finalement, pourquoi faire? Se marier? Pourquoi?

Non, je ne suis toujours pas marié à 33 ans. Je ne le subis pas, c’est un choix. Et je n’ai pas l’impression d’être en dehors des clous. Pour l’instant, je n’y vois aucun intérêt. J’aime cette liberté de me dire que je ne me marierai peut-être jamais. J’aime vivre dans un pays qui ne mette plus cette institution au centre de la vie familiale et sociale.
C’est un choix.
Avant de m’engager et de procréer, j’ai besoin de réfléchir. Réfléchir à deux si possible.

J’ai été enfanté et les vannes de la transmission se sont enrayées. Est-ce que je suis refroidi de transmettre à mon tour? Oui.
Qu’est-ce que vous voulez que je transmette?
Je comprendrais l’intérêt du mariage si je devais enfanter. Je comprendrais l’intérêt d’enfanter si je devais transmettre. Mais transmettre quoi? Je n’ai rien à transmettre.

Quand je vois ces couples mariés, nouvellement parents ou en passe de l’être, j’observe ce qu’ils transmettent ou veulent transmettre.
A Noël? La société leur dit de noyer leurs gosses sous des tonnes de plastique Made in China. Plus tu possèdes de daubes inutiles, plus tu as de valeur dans cette société mon fils. Pour posséder, il faut produire ou spolier les ressources qui ne t’appartiennent pas. Ne te pose pas de questions sur l’origine des jouets surtout, c’est toi qui entretiens le travail des enfants.
Laisse moi faire de toi un futur esclave mon fils. Je ne suis pas crédible en tant que futur père.

Le système scolaire comme partenaire dans la transmission des connaissances? Punir un enfant parce qu’il bavarde. Le choix des mots porte le monde que l’on souhaite bâtir.
Mon fils, l’école fera de toi un mouton à qui on aura réussi à clouer le bec. Ne t’exprime que lorsqu’on t’aura demandé de t’exprimer.
Plus tu sauras la fermer aux bons moments, plus tu auras de valeur dans cette société mon fils.
Pas crédible le futur père. Pas du tout crédible.

Qu’est-ce que je pourrais transmettre?
La beauté de la langue arabe? Même pas.
La maîtrise de la langue arabe, dans les familles d’immigrés, c’est le trésor que les aînés se sont gardés rien que pour eux. Devoir s’occuper, d’un côté de parents qui ne comprenaient pas grand chose à leur pays d’accueil, de l’autre, de petits frères et sœurs, des enfants qui n’étaient pas les leurs, pour leur éviter de mal finir et leur construire un avenir. A quel moment ils auraient pu avoir le temps de vivre?
Être les seuls à maîtriser la langue arabe, c’est un peu la rétribution de leurs sacrifices.

Quand ma mère me parle au téléphone, certains passages m’échappent. Je ne comprends pas toujours toutes les subtilités de ce qu’elle me raconte en Arabe. C’est frustrant mais j’ai l’habitude. L’important est que j’entende sa voix finalement.
Une fois, ma sœur a hurlé à ma mère de me parler en Français parce que je ne comprenais sûrement pas tout ce qu’elle me disait.
Elle avait raison.
A la frustration, ma sœur a ajouté l’humiliation. C’est assez régulièrement que j’entends des rappels à l’ordre sur le fait que je ne maîtrise pas parfaitement l’Arabe. Va gagner en assurance avec ça.

Transmettre la beauté de la langue arabe à ma progéniture? Pas une option non plus. Lutter contre ça. Des barrières psychologiques patiemment engrainées dans mon cerveau depuis l’enfance.

Pourquoi vouloir transmettre de l’Algérie alors que je suis Français avant tout?
Parce que laisser la place aux fantasmes, surtout quand il s’agit du pays d’origine, peut causer des dégâts. J’aurais pu fantasmer une Algérie idéale en rejet d’une France qui ne veut pas de ses bougnoules.
Quand on passe à la fois à côté de son pays d’accueil et de son pays d’origine, on est face au vide. Vide que des vautours assoiffés de chair à canon n’hésitent pas à combler.

Je ne sais pas ce que je veux pour mes enfants mais je sais ce que je ne veux pas. Je ne veux pas fantasmer l’Algérie, je veux la connaître.
L’importance de l’Algérie est là, pour moi.

Quand mon père est mort, à la douleur physique de sentir mon estomac arraché, a succédé la panique de pas l’avoir à mes côtés quand je serai père. Panique, parce que je ne savais toujours pas, à 25 ans, ce qu’il aurait voulu que je transmette à ses petits-enfants. J’y réfléchi depuis 8 ans et je ne sais toujours pas.
Et j’envie en secret ces couples innocents et naïfs qui pensent qu’ils auront toujours leurs parents à leurs côtés.
Je regarde mes neveux et nièces à travers ce filtre et j’ai peur qu’un jour, mes enfants me demandent de leur rendre des comptes.

Qu’est-ce que je leur répondrai?

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