Bledek (08/30)

Bledkoum. J’ai eu le sentiment de déambuler parmi des fantômes.

Bledek, papa, je les ai vus les fantômes de ton passé. Ils vivent dans le présent et n’ont aucun futur.

La tristesse m’a pris la main et a traversé la foule avec moi.
Mes premiers pas à Alger.
La même tristesse qui murmurait à l’oreille de ces hommes et de ces femmes croisés dans les rues, à l’arrêt de bus, au marché.
Elle murmure à leur oreille et les conseille sur leurs choix vestimentaires, sur les menus de leurs restaurants, sur la construction de leurs ensembles HLM, sur le laisser-aller dans l’entretien des maisons coloniales.

Vous aviez tort : je n’ai eu à me méfier de personne. La seule chose que je percevais sous la carapace agressive, jamais croisé de regards aussi agressifs, même dans les banlieues en France, c’était la tristesse.

Bledek.
Où est l’espoir?
Je n’ai eu à me méfier de personne. Derrière l’apparente dureté des regards, au-delà de la tristesse, après avoir tiré le voile du désespoir, je n’ai eu à voir que la gentillesse et la bonté des âmes.

Bienveillant et blagueur ce taxieur qui m’a conduit à Kharrouba. Méfiant quand j’ai filmé le trajet avec mon caméscope.
Bienveillant même si inquiet de voyager seul, ce jeune homme venu s’asseoir à côté de moi dans le bus vide pour Sétif. Merci encore pour le café et les biscuits que tu m’as offerts à la pause.
Bienveillant ce réceptionniste qui s’est occupé de me trouver le meilleur taux (sic) pour changer mes euros.
Amusé et sympathique ce serveur qui me demandait de parler moins fort quand je lui ai demandé s’il servait des bières.
Reconnaissant cet homme perdu dans Alger et que j’ai accompagné au métro.
Gêné cet employé de pizzeria que j’ai surpris en train de chanter du rap marseillais alors qu’il se croyait seul. Le rire partagé qui a suivi.
Bienveillant ce jeune homme qui m’a renseigné pour que je ne me perde pas dans la nuit de la banlieue algéroise à la descente du bus.
Bienveillants ces deux jeunes hommes qui sont restés près de moi pour que je n’attende pas tout seul dans la nuit.
Triste mais bienveillant enfin ce taxieur qui a préféré prendre la colline d’Hydra pour m’éblouir avec la vue sur la baie d’Alger de nuit.
La nuit… Lila… Les moutons dans la cour…

Dites-moi, à quel moment j’aurais du me méfier exactement?
J’ai voyagé sous tension, pour rien!
J’ai dépensé plus d’énergie à attendre le moment où j’allais me faire arnaquer qu’à réagir à une arnaque avérée.
Ces gens ont tous laissé parler leur bonté d’âme.
Qu’est-ce qui pèse le plus dans la balance?
Même sans espoir, les Algériens que j’ai rencontrés m’ont tous tendu la main quand j’en ai eu besoin.

Tes pensées créent ta réalité. Tes mots la peignent.
Bledek.
Je n’ai jamais voulu penser que je devais me méfier.
La tristesse s’est imposée à moi.

Tristesse de constater la déambulation sans but de ces hommes sans travail mais pas sans tchatche aux nombreux cafés.
Tristesse de voir que tu avais raison, papa. Tu me l’avais dit, en Algérie, quand tu as fini ton café, il ne te reste plus qu’à tenir les murs. C’est un spectacle désolant. Je me rappellerai toujours cet homme, moi dans le bus pris dans les bouchons, lui revenant de nulle part, n’allant nulle part, regardant le vide, tournant sur lui-même comme un chat qui guette le rien, pour finalement s’asseoir sur des marches, comme ça, dans la rue.
Sans perspective, au désespoir.

Tristesse de voir s’aligner ces maisons inachevées, aux étages en tige de fer.
Tristesse de constater l’anarchie des constructions de logements collectifs.
Tristesse de n’avoir vu aucune vie culturelle — je cherche encore un cinéma à Alger.

Tristesse de ne pas avoir eu ta présence chaude et rassurante à mes côtés en descendant la rue Didouche Mourad.

N’ta ou ena, fi Bledek — Toi et moi, dans ton pays.