Bledek (12/30)

Bledek. Je ne choisirai aucun camp.

Une douche, ensuite, mes premiers pas dans la ville dont j’entends parler depuis que je suis petit. Quand on demandait en France d’où était ma famille et que j’entendais “S’tif”. Sans savoir à quoi ressemblait cette ville. J’allais savoir maintenant. Content et excité.

Je sors de l’hôtel devant la place principale et pars sur la gauche. Je commence par… un parc désaffecté? Une fête foraine? Je ne saurais pas vraiment dire pourquoi il y a un parc désaffecté, une fête foraine au centre-ville. Les 3/4 des animations sont fermées. Quelques commerçants. Même sans y être allé, j’ai eu l’impression de m’être trompé et d’avoir atterri en URSS. Un petit lac artificiel, vide, autour duquel se trouvent quelques bancs. Bancs occupés par des couples, légitimes ou pas. Tous n’ont pas l’air à l’aise d’être en public. Des installations à l’abandon. Plus loin, des animations.

Je me promène en regardant ces gens et je cherche des similitudes avec ce que j’ai vécu. J’en trouve peu voire très peu.
Un sentiment étrange. Je ne me sens pas du tout connecté à ce qu’ils vivent. Pourtant ils me ressemblent.
Mes pensées divaguent tout au long de ma ballade.

Quand tu grandis en tant qu’Arabe en France, tu dois composer avec plusieurs sons de cloches, parfois contradictoires.
La France te demande de t’assimiler. Les outils de sa politique d’assimilation sont nombreux. Parmi eux, l’école d’abord qui t’enseigne qu’en tant que Français, tes ancêtres sont les Gaulois. Je me demande jusqu’à quand la blague tiendra.
L’école t’apprend aussi que la France est soit glorieuse, soit victime. Jamais bourreau. J’ai toujours détesté l’arrogance des Français vis-à-vis des Allemands. Si tu as la chance de tomber sur un prof d’Histoire un peu différent, il poussera ses leçons jusqu’aux Trente Glorieuses mais la plupart arrêtent les compteurs de l’Histoire en 1945 — le jour de la Libération, je précise. Il n’y a eu aucun autre évènement marquant dans l’Histoire de France assez valable pour être enseigné à l’école, ni le 8 mai 1945, ni entre 1954 et 1962.

La politique d’assimilation passe aussi par le refus, théorique, de quartiers regroupant les mêmes communautés comme en Grande-Bretagne. C’est tant mieux. Ç’aurait été tellement moins riche. Je suis content d’avoir grandi dans une petite ville. J’ai aimé être entouré de familles de différentes origines même si la majorité étaient françaises depuis plusieurs générations.

La politique d’assimilation, c’est aussi les parents qui poussent leurs enfants à s’exprimer en Français pour avoir de meilleures chances de réussite dans la vie.

Être fils ou fille d’immigrés algériens en France, c’est être en négociation permanente avec soi-même et les autres pour définir à quel point je veux m’assimiler et à quel point je peux sacrifier mon identité arabe pour m’adapter à l’ici et maintenant.
Ce fait, je ne le partage pas avec les Français, français depuis plusieurs générations. Ils ne comprendront jamais la lourdeur des regards de mes “compatriotes” lorsqu’ils jugent que j’ai trop sacrifié de mon Arabité. Arabité réelle ou fantasmée.
Face à leur vide existentiel, certains peuvent avoir créé une Arabité rigoriste, importée d’un certain royaume à l’est. Ils voudront ensuite te l’imposer même si la plupart n’ont jamais mis les pieds de l’autre côté de la Méditerranée.
Je partage un destin national avec mes compatriotes français mais il y aura toujours une partie de ma vie qui échappera à leur compréhension. Je me sens proche de mes compatriotes français, mais pas à 100 %.

Grandir en tant que minorité dans un pays qui te pousse à t’assimiler. Mes “compatriotes” algériens ne pourront qu’essayer de comprendre. Ils ne l’intégreront jamais dans leurs tripes.
Je suis ethniquement similaire aux Algériens mais nos destins ont complètement divergé dans les années 60–80.
Ils n’ont pas vécu les moqueries et le racisme ordinaire. Ils n’ont pas vécu le spectre des ratonnades, ni de l’extrême-droite. Ils n’ont pas vécu l’humiliation de parents exploités mais qui préfèrent se taire pour ne pas faire de vagues. Ils ne savent pas ce que c’est d’être le c… entre deux chaises et d’être systématiquement le suspect de l’un ou le traître de l’autre. Ils n’ont pas vécu un certains nombres d’évènements qui jalonnent le parcours de tout enfant d’immigrés algériens.
J’aurais pu écrire “maghrébins” mais je choisis délibérément “algériens” parce que la perception d’un enfant d’immigrés algériens par un Français est différente de celle d’un enfant d’immigrés marocains ou tunisiens. Un Marocain ou un Tunisien sera toujours un bougnoule, comme l’Algérien, mais un peu moins suspect quand même.

T’imposer dans un pays au discours schizophrène qui, d’un côté, veut gommer ta différence, de l’autre te rappelle, à intervalles réguliers, que tu seras toujours différent. La dernière marotte en date des médias français, l’élément de langage “Musulmans de France”, repris en boucle par tous comme un mauvais virus de saison. Heureusement, il a fait son temps.

Je ne peux pas me sentir proche des Algériens.
Je n’ai pas vécu dans un système tribal, je n’ai pas vécu la politique d’économie planifiée, je n’ai pas vécu sans aucune perspective d’avenir, je n’ai pas vécu l’uniformité ethnique. Et ne me dites pas que deux groupes ethniques différents, Berbères et Arabes, font une diversité ethnique.
Je n’ai pas vécu les années noires, je commençais tout juste mon adolescence en 1992. Je l’ai vécue dans l’insouciance de la jeunesse. Je n’ai aucune idée de ce que c’est que de vivre dans l’angoisse permanente de voir un membre de sa famille ou de ses amis se faire tuer. Ou même voir le risque planer au-dessus de sa propre tête. Je n’en sais rien.
Est-ce que je devrais m’en vouloir d’avoir grandi dans un univers totalement différent? Est-ce que je peux sincèrement me prétendre Algérien alors que je n’ai pas vécu ces évènements? Est-ce que je le veux?

Si je ne me sens pas proche à 100 % de mes compatriotes français, si je n’ai pas grand chose à voir avec les Algériens, à quoi j’appartiens finalement?
En réalité, je me sens proche des Français d’origine maghrébine. Je me sens même plus proche des enfants d’immigrés toute origine confondue que de mes compatriotes français, français depuis plusieurs générations. J’essayais de faire comprendre ça à une amie qui, elle, tient beaucoup à l’Algérie. Je voulais lui faire comprendre que je ne reniais en rien mes origines quand j’avais l’honnêteté de ne pas vouloir être un faussaire et prétendre partager un destin similaire avec les Algériens.

J’ai vécu dans un pays capitaliste à économie libérale. Je n’ai aucune idée de ce que c’est que le rationnement. J’ai vécu ma première cuite à 14 ans, en plein air, au bord d’un lac, autour d’un feu, à la vue de tout le monde. En Algérie, on se cache pour boire un verre.

Tandis que je circule parmi les animations, que je regarde les enfants rire sur les épaules de leur père, mes pensées m’amènent ailleurs. Pour l’instant, je ne me sens pas connecté aux Algériens de la manière dont on voudrait que je le sois, c’est-à-dire, automatique, évidente et aveuglément loyale. J’ai trouvé sympathiques, serviables, bienveillants, tous les Algériens qui ont croisé ma route jusqu’à maintenant mais je dois encore chercher, créer, le lien qui m’unit à eux.

Je poursuis mon chemin.

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