Bledek (25/30)

Bledek. J’ai senti mes sens se réveiller.

Il y avait comme un goût amer dans ma bouche quand, en escale à Roissy, j’ai remercié mille fois ma mère au téléphone. Remercié d’avoir eu le courage de venir en France. Dans ce terminal d’aéroport, en attente de ma correspondance pour Toulouse, j’ai pris la mesure des choses.

Il en faut du cran pour oser le pari de la migration. Suivre un mari que tu n’as pas choisi. Affronter les uns, affronter les autres. Nager en eaux troubles dans un océan de peurs, de désapprobation, de doutes, de chagrins, de malveillances, de jalousie, d’espoirs. Cette mer méditerranée est remplie des larmes et de la sueur de tellement d’immigrés. Dont celles de ma mère. J’ai compris pourquoi j’étais attaché à cette mer que je n’ai vue qu’à 13 ans pour la première fois. Elle est le sas pour passer d’un monde à l’autre. Elle est le passage. Charon sur le Styx assure le passage des âmes des défunts. Choisir, c’est sacrifier une possibilité de vie et, sur cette mer méditerranée, Charon a accompagné des milliers d’immigrés. Il leur a tenu la main quand ils ont choisi de laisser mourir cette vie possible en Algérie pour naître à leur vie nouvelle, ailleurs.

Il y avait comme une odeur de sel dans ma bouche quand j’ai appelé ma tante là-bas au bled pour lui dire que j’avais bien atterri à Paris et que j’attendais ma correspondance. Mon cousin a voulu savoir comment s’était passé le vol et quand je comptais revenir. J’aurais voulu lui dire que j’étais encore là-bas, à côté de lui. C’est ce que je ressentais. J’aurais voulu lui faire voir mon rêve de voyage tous les deux explorant notre Sahara. J’y tiens, je le ferai. Ces gens restés là-bas, ceux qui n’ont pas migré et qui ont laissé les leurs partir, combien ont gardé pour eux cette question : « quand est-ce que tu reviens ? ». L’écho de leur voix est porté par le vent et s’évapore dans l’air du large. En réalité, ils sont encore là-bas, en Algérie, vos immigrés. Toute une population fantôme, désincarnée, propriétaires de maisons inhabitées, inachevées ou tombant en ruine. Ils marchent dans les rues d’Algérie mais personne ne les voit. Ils sont à côté des vivants mais ils vivent ailleurs. Certains ont arrêté de vivre il y a longtemps.

Il y avait comme une sensation de vide dans ma tête quand les dernières décharges d’agacement se sont évaporées et que j’ai pris conscience du voyage qui était sur le point de s’achever. Je suis allé en Algérie. Ça semblera anecdotique pour beaucoup. Mais ça m’a demandé tant d’efforts. Dépasser mes peurs macérées depuis l’enfance. Essorer les sentiments et le passif de ma famille. Essorer comme une éponge qui n’en pouvait plus d’absorber, qui risquait de moisir si elle ne réagissait pas. Pourquoi j’ai fait ça ? Qu’est-ce que ça m’a apporté ? J’essaie de relativiser dans ce terminal. Souviens-toi des autres voyages. Le rejet que tu ressens, tu l’as déjà ressenti. Oser se confronter à la différence. Le rejet est proportionnel au niveau d’attentes que tu as vis-à-vis des choses. Vis-à-vis des gens.

Il y avait comme des interférences dans mes oreilles quand j’ai du me réhabituer à entendre plusieurs langues étrangères autour de moi. Forcément dans un aéroport international, l’un des plus fréquenté d’Europe, mais pas seulement. La France ne s’avouera jamais être une société multiculturelle au risque d’en perdre son sentiment d’unité nationale. Alors que c’est ce qui fait sa puissance. Ca me semble flagrant maintenant que j’ai vu l’Algérie. Je suis né, j’ai grandi et j’aime être entouré de gens qui parlent toutes les langues du monde. Français, Arabe, Turc, Portugais, Espagnol, Anglais, Chinois, Vietnamien, Italien, Wolof, bien d’autres. Je suis revenu dans mon élément et j’en souris. La musique des langues étrangères est un impératif vital. Pendant 10 jours, j’en ai été privé. Dans ce hall d’aéroport, je souris. Plus tard, je sourirai pour la même raison dans le métro, au marché, à ce concert, à cette braderie, dans la rue.

Les images se superposent devant mes yeux alors que je mange mon sandwich beaucoup trop cher. Dans ce terminal, devant moi, il y avait comme un artiste armé de ses pinceaux devant une toile noire. Il a commencé par effacer ce noir et recouvrir la toile d’un blanc nacré. Virginal. Perle et pierre de lune. Un soleil à gauche, comme sur un dessin d’enfant. Des oiseaux dans le ciel. Une nuée d’oiseaux migrateurs, tous plus beaux les uns que les autres. Des flamants roses, des ibis à tête noire, des hirondelles, des sternes, des grues, des oies sauvages, des aigrettes. Des cigognes. Plus bas sur la toile, les quatre saisons de Vivaldi et les visages qui ont croisé ma route pendant ces 10 jours. Beaucoup, beaucoup de sourires. Beaucoup de bienveillance. Des plumes rouges, oranges, roses qui tombent du ciel à foison. Elles sont cette force qui me veut du bien depuis ma naissance. C’est elle qui a mis sur mon chemin ces inconnus qui m’ont tendu la main.

J’ai souri en regardant cet artiste peintre. J’ai repensé au sourire de ma tante, au sourire de mes oncles, au sourire de mes cousins. Ces sourires comme le fond blanc nacré de la toile. J’ai beau ne pas avoir aimé plusieurs aspects de l’Algérie, je n’arrive pas à m’expliquer cette contradiction en moi. Il y a quelques heures, il me tardait de m’évader et de retrouver ma liberté. En regardant ce peintre, son pinceau et sa toile à peine commencée, je ne comprends pas ce manque dans l’estomac. L’Algérie me manque.

Je fronce les sourcils. Mes mains sont enduites de peinture. Rouge, rose, orange. Nacrée. Je tiens un pinceau dans la main. Dans ce hall d’aéroport, je m’observe en train de peindre une nouvelle toile de mon histoire algérienne. Un pas en arrière.

Les dégradés sont parfaits.

Derrière la vitre, un avion atterrit.

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