Bledek (26/30)

Bledek. Ses visages.

C’est une nouvelle page de mon roman algérien. Ce voyage de 10 jours, initié bien avant ces 10 jours et pas réellement achevé encore aujourd’hui, m’a permis de reconsidérer le fil des évènements d’une manière complètement nouvelle.

J’ai construit une partie de moi-même sur la base d’une perception fausse de l’Algérie. Fausse car les rares informations exprimées, quelque soit la forme que prenait leur expression, étaient le reflet d’un vécu subjectif. Je parle du vécu des membres de ma famille, d’amis de la famille, de voisins… Ce vécu est non seulement subjectif mais aussi partiel et la part qu’ont pris le vide et les non-dits m’a poussé à construire une réalité biaisée de ce pays.

Comment relier deux évènements séparés par plusieurs années quand le sujet n’est jamais évoqué ouvertement ? En s’inventant des histoires. Et la proportion qu’ont prise les histoires inventées a été de plus en plus importante au fil des ans. Jusqu’à ce que je me confronte au réel. Cette analyse, je l’avais déjà faite avant de partir là-bas. C’est une prudence que je vais m’appliquer systématiquement maintenant que j’ai vu l’Algérie.

Je suis le fruit de plusieurs histoires qui se sont croisées, rejointes, rejetées et qui m’ont en partie construit. Je suis libre aujourd’hui d’en exploiter toute la richesse plutôt que de m’apitoyer sur leurs cicatrices. Je suis libre d’y puiser une force plutôt que d’y épuiser mon énergie. Je suis libre. Je sais maintenant que je ne suis pas obligé de porter certains fardeaux. Ils ne sont pas les miens. Je sais maintenant que certains silences existent parce que la douleur est trop forte. Je compatis. Mais ce n’est pas ma douleur. Je n’en veux pas.

L’Algérie ne m’a fait aucun mal. Au contraire. Elle m’a fait rire, sourire, m’a réchauffé, surpris, émerveillé. Elle ne veut pas se dévoiler trop vite et je veux bien être patient. J’ai envie de la connaître mieux. Elle m’a aussi fait peur, déçu, agacé, m’a rendu impatient et gris. Quelle relation est parfaite ? Non l’Algérie n’est pas en retard, non, l’Algérie n’est pas remplie de gens dont il faut se méfier. Il y a des abrutis, des profiteurs, des gens limités, comme partout. Mais il y a aussi un formidable potentiel de créativité, d’inventivité, de dynamisme et d’énergie. J’étais allé chercher cette partie positive de l’Algérie qui m’a fait défaut jusqu’à maintenant et j’en reviens les valises remplies. Je ne suis pas aveugle des inégalités, et du manque de libertés et d’opportunités pour la jeunesse algérienne mais je perçois mieux son potentiel maintenant. L’Algérie de 2014/2015 n’a rien à voir avec l’Algérie à papa. C’est un autre pays. Plus au fait de la mondialisation.

Depuis que je suis rentré, je me rends compte que je porte un regard beaucoup plus bienveillant et patient sur les choses et sur les gens.

Comme lorsque je suis allé dans cette boutique à Arnaud Bernard. Je cherchais un article bien précis. Le commerçant, un chibani tunisien. Lui demandant s’il parlait Français, sa petite fille me répond, à sa place, qu’elle fera la traduction. Son fils entre dans la boutique à ce moment-là et, m’ayant entendu répondre que je pouvais aussi parler Arabe, me met au défi avec un ‟chiche” mi moqueur, mi provocateur. Avant, je me serais senti mal et j’aurais bafouillé en le maudissant. J’ai simplement ignoré son commentaire, enchaîné ma demande auprès du chibani en Arabe et, après quelques minutes, n’ayant pas ce que je voulais, je suis reparti. J’étais étonné. Plus de ma facilité à parler Arabe, j’ai dû le pratiquer pendant 10 jours, mais de ma volonté de ne pas rentrer dans un défi malsain avec le fils. Ce genre de défi absurde pour tester ton niveau d’arabité.

J’étais apaisé en sortant de la boutique.

Apaisé aussi quand je rencontre des beurs en rébellion identitaire. J’arrive à distinguer maintenant la subjectivité des discours et laisser les personnes se débattre avec leurs démons sans m’y impliquer plus. J’ai sorti mes fantômes du placard et je les ai regardés en face. Je me surprends, depuis que je suis rentré, à avoir un regard bienveillant sur ces beurs qui se disent Algériens/Marocains/Tunisiens, Franco-Algériens, etc… Avant, ça m’aurait renvoyé aux fantômes que je n’avais toujours pas regardés en face. Aujourd’hui, je reste bienveillant et neutre en me disant que les gens peuvent bien cuisiner leur identité comme ils l’entendent. Ça n’a aucune influence sur la manière dont j’ai envie de me construire et dont j’aie envie de construire ma relation à la France et à l’Algérie. Les liens que je décide de tisser ici et là-bas me sont propres et je suis libre de choisir qui peut faire partie de mon entourage proche. Des gens avec un état d’esprit positif et apaisant. Peu importe les étiquettes qu’ils se collent au dos.

Depuis que je suis revenu, je me surprends à constater la part qu’a prise l’Algérie dans ma vie. Comme dit, cette part était inexistante avant. L’Algérie était juste un boulet que je me traînais à la cheville.

Aujourd’hui, elle est composée de tous ces visages qui ont croisé mon chemin, directement ou indirectement. Je pense à mes deux cousins en particulier. L’Algérie a leur visage maintenant. Mon sourire à chaque fois que je repense à eux ou à chaque fois qu’ils commentent une de mes publications sur Facebook. L’Algérie a aussi le visage des personnages qui ont rempli mes récits. Elle a le visage de ces jeunes qui postent leurs selfies sur Instagram, @ruisseau_alger, @insta_beauty_dz. L’Algérie est devenue drôle comme El Manchar.

Elle est ces musiques cachées.

L’Algérie a le visage de Ouissa Dahmani , Assen Cheriet, Omar Zelig, Claude Faure, Salim Aouati, Yacine Hachemi, Ammar Ammar, Habib Mistral, Fadila Senhadj, Najet Guerniche, Dahlia Noire, Fleur Blanche, Aziz Belkacemi, Sam Joua Nelle, Sara Bourezak, Mohammed Moncef Zerboudji, Son Ya, Sarah Saro, Jihan Elias. @Lina Meh, ton ‟merci” m’a fait sourire toute la journée. Toutes ces soirées passées à écrire en valaient le coup.

Je repense au soir où j’ai jeté les premiers mots sur le papier.
C’était le soir du 24 décembre 2014.

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