
Fière tomate punk
Du rebut à la repousse, le cycle vitaminé d’un fruit abandonné
Le dimanche à Paris, je fais les invendus des marchés . J’y récupère toutes sortes de fruits et légumes abandonnés dans des piles de cagettes et jetés avec le reste des déchets. Il y en a toujours beaucoup trop pour ma consommation personnelle, mais je m’efforce d’en rapporter le maximum quitte à partager mes repas ensuite, parce que ce gâchis me rend dingue.


En été, les tomates abondent ; elles sont souvent bien mûres, abîmées, voire en partie pourries. Une partie de la chair endommagée et des graines terminent donc dans le lombricomposteur installé dans le débarras que je partage avec mon voisin de pallier.

Plusieurs semaines plus tard, les vers ont fait leur boulot (en résistant héroïquement à la canicule) et je peux récolter la terre.
Récolter du compost! Comment?
En exposant l’étage de compost “mûr” au dessus des autres, à la lumière du jour. Les lombrics aiment l’obscurité et s’enfouissent peu à peu vers le premier bac grâce à des trous percés à chaque étage.
Pendant quelques jours ensuite, j’étale la matière parfois un peu trop humide sur une cagette en bois accrochée à mon rebord de fenêtre pour la laisser sécher avant de pouvoir l’utiliser.
De la terre à la terre
Fin juillet, je dispose aléatoirement cet or noir naturel dans la jardinière à la fenêtre de ma petite salle de bains. Je sais déjà que la matière regorge de graines surprises en potentiel.
Alors que je m’apprête à partir pour un mois en laissant mon appartement à un ami, je trie rapidement les pousses qui apparaissent comme par magie. Les futurs fruitiers et cucurbitacées sont éliminés car il leur faudrait de la place que je n’ai pas. En revanche, je laisse grandir les petits plants de tomate qui sont sont faciles à reconnaître dès les premières micro-feuilles, grâce à leur odeur caractéristique. L’heure du départ approche, je n’ai pas beaucoup le temps de m’en occuper : j’entame mon road trip à vélo en donnant simplement quelques consignes d’arrosage à mon hôte, puis oublie complètement de m’en préoccuper.

Haro sur la chenille
À mon retour fin août, une bonne et une mauvaise nouvelle: les plants ont bien poussé, mais ils sont littéralement ravagés par des chenilles, une des nombreuses variété de noctuelles. Ces futurs papillons de nuit grignotent les feuilles et grossissent à une vitesse folle, ne laissant très vite rien derrière elles. Depuis quelques années elles envahissent les zones tempérées d’Europe, profitant des fortes chaleurs de plus en plus fréquentes, alors qu’elles n’étaient auparavant présentes qu’autour de la Méditerrannée. Elles pullulent donc en partie à cause du réchauffement climatique mais également parce que leurs prédateurs, les oiseaux et les chauves-souris, ne sont pas là — ou plus là — pour réguler leur nombre: manque d’interstices où nicher dans les bâtiments, pollution sonore et lumineuse, et autres destructions involontaires de leur habitat ont vu leur présence s’effondrer dans les zones urbaines.
Il n’y a pas de traitement “naturel” possible pour en venir à bout, la seule méthode est de les retirer à la main… sachant qu’elles sont vertes, du même vert que les feuilles! En quelques jours, j’en évacue plus d’une trentaine, observant minutieusement les tiges et la forme des feuilles sous lesquelles elles se camouflent.

Une dose d’émerveillement quotidienne
Avec de la ficelle je leur tisse une sorte de tuteur à la fenêtre de la salle de bain : une jolie jungle verte à fleurs jaunes s’allie à mes autres plantes et me protège désormais du regard de mes voisins… Les tomates poussent, je les observe le soir en rentrant. Elles sont encore très vertes. Fin septembre, on me dit qu’il faut les cueillir, qu’elle ne mûriront plus, et en faire de la confiture de tomate verte. J’attends encore, observe : peu à peu, elles commencent à rougir.
Derrière la vitre, je suis comme un poisson dans un aquarium qui tourne en rond alors que la vie est là, autonome, dehors. Si je l’ai un peu aidée en enlevant les chenilles et en l’arrosant, ma tomate vit bien toute seule. Pas d’engrais et peu de soleil depuis septembre. Elle aura pourtant énormément de saveur — elle pousse dans un super terreau, on le rappelle.
Nous sommes en plein automne désormais et je suis fière, très fière de cueillir mes belles tomates rouges aux formes parfois surprenantes et au goût incroyable.
Cette tomate est un cadeau. Je ne l’ai pas “faite pousser” elle a poussé toute seule, à partir d’un déchet, une tomate-mère vouée à la poubelle parce qu’on ne sait pas organiser notre consommation, les stocks de nourriture comme il faudrait.

Optimiste par nature
Malgré les scènes de gâchis surréalistes auxquelles j’assiste écoeurée chaque dimanche au marché, malgré la conscience de ces milliers de tonnes de nourriture parfaitement consommables bennées quotidiennement, je parviens à m’émerveiller continuellement de voir ces fruits pousser à ma fenêtre, et je suis terriblement heureuse de les récolter ; la vie revient.
Ce qu’on a voulu traiter comme un déchet peut devenir une ressource abondante, pour peu qu’on lui donne de la patience et de l’attention.
Finalement, je trouvais ce cadeau trop beau pour le garder. A la suite de son témoignage lors d’une soirée à l’Institut des Futurs souhaitables où je travaille, j’ai eu la chance d’échanger avec Nicolas Hulot et de lui partager cette confiance dans le vivant qui me donne beaucoup de joie malgré moi. Pour le remercier pour son action depuis des années, je lui ai offert une tomate: on a tous besoin de vitamines en novembre.
Tentez l’expérience
Pour finir, si vous doutez de vos compétences de jardinier, sachez que je n’en ai aucune. J’ai juste laissé faire les choses en tentant d’accompagner les pousses qui sentaient bon, en souriant devant les fleurs, en protégeant le beau. Je n’avais pas de livre, personne pour me dire ce qu’il fallait faire. J’ai juste appliqué ma méthode : l’intuition, que j’ai retrouvée récemment dans Le petit traité du jardin punk d’Eric Lenoir : sans rien dépenser, sans idée préconçue, en faisant simplement confiance à mon instinct et mes observations.
Vous n’avez rien à perdre, comme on dit à l’Institut des futurs souhaitables, “au pire ça marche”!

