La Guerre des Étoiles

Ça commence comme une blague raciste :
« C’est l’histoire de deux Américains, deux Russes, un Espagnol et un Africain dans une station spatiale. »
Et à 400 kilomètres d’altitude, la chute promet d’être bonne.
« Tu as remarqué ? demanda Pedro.
— Quoi ?
— Entre les pays. Il n’y a pas de petites lignes. »
Tapha fronça les sourcils.
« Les frontières, elles n’existent pas, précisa Pedro.
— Je ne te savais pas poète. »
Pedro regardait la Terre défiler à travers le hublot du module laboratoire Kibo. Le bleu du Pacifique était parsemé de nuages de lait. Des gouttes grandes comme des continents. Tapha était face à l’autre hublot, celui dont la vue était en partie obstruée par des panneaux solaires. La voile de silicium flottaient en silence dans le vide spatial. Son essence de bistre se teintait d’or sous les rayons du soleil.
« Poète ? » Il demeura quelques secondes sans ciller. « Oui. Il est peut-être temps de se réinventer. »
Kibo est un module parmi la dizaine qui compose l’International Spatial Station (ISS). C’est le laboratoire japonais de cet assemblage de cylindres, destiné à accueillir des missions scientifiques en orbite basse. Pour se figurer ISS, il convient d’imaginer un couloir de bonne dimension donnant sur un ensemble de “pièces” — d’autres modules aux proportions plus modestes. Comme son nom l’indique, la station spatiale internationale rassemble tout un panel de nationalités, à proportion de leur investissement. ISS recompose ainsi en miniature un patchwork de ce que la Terre compte de nations riches et puissantes. Autour d’un tronc commun constitué à proportions équivalentes de modules américains et russes — constituant le cœur de la station, ce fameux couloir — se greffent des branches plus anecdotiques, telles que les modules laboratoires japonais et européens. Kibo, le Japonais, fait ainsi face à Colombus, l’Européen. Tout deux se greffent à Harmony, l’un des trois modules “nœuds”, sortes de corridors spatiaux permettant d’adjoindre un élément supplémentaire au cœur américano-russe de la station. Si vous laissez le nœud 2 Harmony dans votre dos, vous pénétrerez dans Destiny, le principal laboratoire américain. Au contraire de ses homologues japonais et européens, Destiny n’est pas un appendice greffé à la station : il est un élément de la colonne vertébrale d’ISS. Destiny est de dimensions bien plus imposantes — les six résidents d’ISS peuvent s’y réunir et s’y mouvoir sans se sentir à l’étroit — et l’un des lieux de vie les plus visités de la station. En plus des ordinateurs accrochés un peu partout sur ses parois — à l’instar du reste de la station — , Destiny accueille l’essentiel du nécessaire médical d’ISS, à savoir une table opératoire sommaire, quelques sangles (en microgravité, il ne suffit pas d’allonger un patient pour qu’il demeure immobile), un défibrillateur et tout ce qu’un nécessaire de premiers secours doit contenir pour recoudre, désinfecter, trancher, éponger et guérir.
Si vous remontez Destiny — bien que les notions de haut, de bas, de gauche ou de droite ne soient que de pures vues dans l’espace — vous arriverez dans le nœud 1 Tranquility, nouveau corridor reliant sur ses flancs l’espace américain à des modules pour l’essentiel dédiés au stockage, et sur l’avant au module de raccord avec la zone russe. En 1980, l’administration Reagan s’engage dans l’aventure ISS à la poursuite des Soviétiques et de Mir. En 1993, l’histoire du projet prend un tour nouveau, en même temps que le reste du monde : la chute de l’URSS donne à la conquête spatiale l’occasion de devenir un symbole de paix mondiale. Les Russes prennent une part active à l’élaboration du projet ISS et, main dans la main avec les Américains, portent au plus haut l’allégorie de la réconciliation.
C’est ainsi qu’en flottant au-delà du nœud 1 Tranquility, vous arriverez dans un module ne ressemblant à aucun autre : un tube légèrement coudé encombré de colis sanglés à ses parois. Ce tube est en réalité le module pressurisé reliant le tronc américain à son homologue russe composé de deux modules, Zarya et Zvezda. Les astronautes ayant pris l’habitude d’y entreposer les colis de ravitaillement, ce raccord présente une apparence singulière, étroite et tortueuse. En progressant dans ce terrier, vous déboucherez sur l’ensemble russe d’ISS. La zone russe accueille quant à elle certains points stratégiques de la station, au premier rang desquelles le poste de pilotage et la réserve de kérosène, indispensable afin d’ajuster la position d’ISS et de la maintenir en orbite.
Sur cette simili mappemonde à échelle réduite, vous ne serez probablement jamais égaré. En premier lieu parce que l’ISS, bien qu’incomparablement plus spacieuse que sa devancière Mir, demeure de taille modeste avec ses quatre cents mètres cube d’air pressurisé — il faut toutefois bien imaginer que ceux-ci sont exploités sur toute leur surface, l’absence de pesanteur rendant nuls les concepts de sol ou de plafond. Surtout, vous saurez vous repérer en ne faisant appel qu’aux clichés les plus grossiers. Le module japonais se distingue par son design immaculé, là où l’européen sera un joyeux capharnaüm organisé, foisonnant de câbles et d’écrans. L’américain Destiny empruntera son esthétique à l’univers militaire, tout en rigueur et en design fonctionnel. Mais vous vivrez probablement votre principal choc culturel en remontant le raccord et en découvrant les modules russes : ici blanc et inox cèdent la place à une palette de couleurs héritée de l’époque soviétique, toute en nuances de beige et de kaki, s’aventurant dans des jaunes pisseux qui évoquent autant l’usure et que la saleté. Le tissu des sangles kaki semble s’effilocher et l’on imaginerait bien la porte branlante d’un placard sortir de ses gonds. Les parois évoquent les cuisines en formica des années 60 avec leur revêtement jaune boîte à œufs nervuré de vert pâle. Vous débarquiez dans le module Zarya, et vous vous attendiez à entendre la voix de Brejnev surgir du haut parleur de la salle de contrôle.
Depuis une dizaine d’heures, Tapha et Pedro étaient cloîtrés dans Kibo, reclus en ascètes sans manger ni boire — sans même évoquer d’autres contingences physiques : pas question en microgravité de pisser dans le coin d’un module.
« On fait quoi maintenant ? demanda Tapha.
— Toi, tu suggères quoi ? dit Pedro.
— Qu’on réactive la radio. Ou que l’on ouvre la trappe.
— Et pour faire quoi ? Écouter leurs arguments ? »
Pedro épluchait méticuleusement la pellicule de peaux mortes qui recouvrait sa lèvre inférieure. L’air conditionné asséchait l’atmosphère.
« Oui. Oui, nous devrions écouter leurs arguments. » dit Tapha.
Pedro cracha un morceau d’épiderme sec. La peau flotta devant lui entourée de gouttelettes de salive
La station spatiale internationale avait été pensée et construite afin d’incarner la paix mondiale. Une dizaine d’heures plus tôt, ce que les efforts conjugués de la diplomatie et de la coopération spatiale avaient mis trente années à construire venait de s’effondrer comme un château de cartes. Soufflé en quelques minutes.
Dix heures plus tôt donc, les six astronautes membre des expéditions spatiales 67 et 68 furent convoqués par la NASA pour une réunion impromptue. Ils prirent place comme de coutume dans le module russe, autour du poste principal de communication avec la Terre. Le commandant de mission Peyton (U.S.A.), accompagné de cinq chercheurs : Emma Updike (U.S.A.), Anatoli Soloviev (Russie), Iouri Rodionov (Russie), Pedro Hernandez (Espagne) et Tapha Sakho (Sénégal).
Bien qu’à part entière, Tapha était aussi un membre au statut particulier. Envoyé par l’agence spatiale européenne pour mener à bien des travaux de biologie, Tapha était le premier astronaute africain à séjourner dans l’ISS. Le trentenaire avait gravi tous les échelons avec brio, profitant — en plus de ses talents hors norme — d’une forme de discrimination positive tacite lors des derniers rounds de sélection. Personne ne se permit de s’en émouvoir outre mesure tant la force du symbole et l’enthousiasme populaire emportèrent toutes les réticences sur leur passage.
Peyton s’était adressé à leur interlocuteur, et tous l’entouraient, postés dans les cales-pieds situés à proximité du poste de communication ou flottant à travers le module. Ils étaient vêtus comme d’ordinaire, de polos bleus ou verts sapin, de pantalons de toile beiges ou de survêtements de sport. Ils ressemblaient à un paysage de lac vosgiens sans cesse en mouvement.
« Houston, ici ISS, dit Peyton. Nous vous écoutons tous. »
La voix qui sortit des hauts parleurs était un peu voilée. Ils ne l’avaient jamais entendu auparavant.
« Bonjour à tous et merci de vous être réunis. Cette communication est un peu particulière et déborde du cadre officiel. Nous avons débattu longuement avant de décider en accord avec vos agences spatiales respectives de vous donner à tous un même socle factuel. Vos supérieurs dans vos pays respectifs se chargeront probablement ensuite de vous communiquer les précisions qu’ils estimeront nécessaires. »
La voix marqua un temps. Puis reprit.
« Il y a moins de vingt-quatre heures, un… Un incident a éclaté à la frontière sino-russe. Cet incident a déclenché un jeu de domino diplomatique et les alliances ont précipité le monde dans une crise. Une crise diplomatique, pour l’instant. Mais tout dialogue est rompu. Je. Je vais aller droit au but, je ne sais pas pendant combien de temps cette communication sera maintenue. En ce moment, ceux qui le peuvent sont en route pour des abris antiatomiques. Et les autres prient. »
Il n’y a jamais de vrai silence dans ISS. Sans cesse le bourdonnement du système de ventilation.
« Et quelles sont les alliances dont vous parlez ? » demanda Iouri. Il était très calme, comme toujours et s’il n’était pas paniqué en ce moment, il était évident qu’il ne le serait jamais. « Vous devez nous donner plus de détails. »
Ils entendirent la respiration de l’homme, puis le bruit étouffé d’une main qui se pose sur le micro. La communication s’interrompit. Et le souffle reprit.
« Le cœur du conflit se joue entre la Russie et les Etats-Unis. Vous connaissez l’état des relations entre ces deux pays depuis trois ans… En résumé, les Etats-Unis et la Chine se sont alliés. La Russie peut compter sur la Corée du Nord et plusieurs pays du Moyen-Orient. L’Europe est encore dans l’expectative. Depuis la dissolution de l’OTAN, les alliances sont moins tranchées. L’Allemagne, le Brésil, la Corée du Sud, le Japon et l’Inde ont d’ores et déjà déclaré leur neutralité. »
Il toussa puis reprit :
« Vous voyez, c’est encore très flou pour tout le monde. »
Et sa voix s’étrangla pour finir dans un filet à peine audible. Tapha prit la parole à son tour.
« Vous avez des nouvelles du Sénégal ? Ou de ce qui se passe en Afrique ? »
Tapha vit le sourire en coin de Peyton.
« Non, aucune nouvelle de l’Afrique. »
Il y eut encore quelques respirations bruyantes — un sifflement bronchitique en bout d’expiration — et la voix se tut. Elle ne s’était jamais présentée. Les six membres d’équipages restèrent silencieux quelques minutes, ou une heure, peut-être deux. Le soleil jetait des ombres qui allaient et venaient au rythme des seize pendulations quotidiennes de la station.
Pedro brisa en premier le ronron du système d’aération.
« On prend les Soyouz et on rentre sur Terre.
— Rentrer ? dit Emma. Tous les six ? Et abandonner ISS ?
— Si une guerre nucléaire éclate en bas, personne ne se préoccupera de cette station.
— Impossible, je refuse, dit elle.
— Une explosion nucléaire à Terre pourrait nous priver de tout moyen de communication avec le sol. Et un nuage nucléaire rendrait tout retour impossible.
— On n’abandonne pas la station, dit-elle. »
Les montagnes du Pakistan défilaient à travers le hublot. Dans la lumière rasante, leurs ombres violines étaient titanesques. L’ocre des roches se poudrait de rose.
« Vous prendrez un Soyouz tous les quatre, dit Anatoli. On peut tenir à quatre, ça a déjà été fait. Iouri et moi, nous resterons ici. Nous descendrons plus tard, lorsque nous y verrons plus clair. »
Emma éclata de rire. Un rire comme une scie sauteuse.
« Bien sûr, Anatoli, nous devrions partir et vous laisser les clés d’ISS. Vous voulez un massage avant qu’on vous laisse ?
— L’un d’entre vous peut rester alors.
— Seul ? Avec vous deux ? »
Anatoli avait un physique de lutteur bulgare. Sa voix douce et son débit lent tranchaient avec l’impression de puissance qui se dégageait de lui.
« Impossible de savoir quand une mission pourra ravitailler ISS, dit-il. Plus nous sommes à bord, plus notre espérance de survie diminue. Peu importe que nous restions ou que ce soit l’un d’entre vous. Qu’un Américain et un Russe reste si cela vous rassure. Les quatre autres mettront tout en œuvre une fois sur Terre pour qu’une mission de ravitaillement soit mise en route. S’ils échouent, les deux cosmonautes restant n’auront qu’à prendre le second Soyouz arrimé à la station.
— Rappelez-moi où doit atterrir le Soyouz, demanda Emma. »
Anatoli ne répondit pas. L’atterrissage du Soyouz était prévu dans les steppes du Kazakhstan, territoire sous contrôle russe.
Peyton prit la parole.
« Emma a raison : la vérité c’est que nous serons cueillis dès notre arrivée par les autorités russes. Je ne vous fais pas de procès d’intention Anatoli et Iouri, mais je ne peux pas me permettre que nous constituions des otages. Et vous savez que ce sera le cas. »
Anatoli restait impassible.
« Nous pourrions calculer un nouveau lieu d’atterrissage, suggéra Pedro. Sur un territoire resté neutre.
— Neutre ? demanda Anatoli. Vous savez, vous, qui est vraiment neutre ? Un pays neutre au désarrimage de notre Soyouz, peut être devenu une nation ennemie quatre heures plus tard lorsque nous touchons le sol. Je ne pense pas que nous sommes en mesure de nous avancer sur des projections géopolitiques allant au-delà de quelques minutes…
— Et sans support de nos agences spatiales, ajouta Peyton, je nous souhaite bonne chance pour trouver le lieu d’atterrissage idoine. Non, en fait je vous souhaite bonne chance. Pour ma part, je ne m’amuserai pas à me mettre au cœur d’une équation avec autant d’inconnues. Ce serait prendre place dans la balle d’un pistolet prêt à tirer sur un mur en béton en croisant les doigts pour que tout se passe bien. Si vous le souhaitez, il y a deux Soyouz sur ISS. Libre à vous d’en prendre un. Et encore une fois : bonne chance. »
La discussion ne les mena pas beaucoup plus loin. Chacun campait sur ses positions et quelques signes d’énervement commençaient à poindre. Une lèvre mordillée, des doigts qui courent en rythme sur une barre d’acier, un pied qui s’agite. Chacun repartit sans même y penser en direction de son territoire, puisque la notion de zone d’exclusion venait inconsciemment de gagner les esprits des pionniers spatiaux.
Anatoli et Iouri restèrent au poste de commande russe pour tenter de contacter la Terre. En vain : si les communications Terre-ISS semblaient de fait toujours exister, le dialogue ne paraissait plus aller que dans un sens. Peyton, Emma et Pedro repartirent en direction des modules américains et européens. Tapha, apatride spatial, les suivit.
Emma interpella Pedro alors qu’il se dirigeait vers le module européen Colombus.
« Ils ne vont pas en rester là » dit-elle.
Pedro s’arrêta. Il lui répondit sans la regarder.
« Et vous ?
— Nous ? Peyton et moi ? Vous vous excluez de la prise de décision ?
— Il n’y a pas de décision à prendre.
— Grandissez un peu, Pedro. Bien sûr qu’il nous revient de prendre des décisions. À moins que vous ne souhaitiez devenir le premier traître de l’espace. »
Peyton s’affairait déjà sur l’un des ordinateurs fixés aux parois de Destiny. Sans lever les yeux de l’écran :
« Si j’étais vous, je n’espérerais pas recevoir d’ordres venant de la Terre. Tous les canaux habituels sont coupés. Fréquences radios comme satellitaires. Celui qui nous a contacté utilisait une liaison cryptée non référencée. En bas ils sont déjà passés à l’ère de l’espionnage et du secret.
— Les agences spatiales vont forcément nous contacter, dit Tapha.
— Je ne sais pas ce que font les agences spatiales en période de crise nucléaire, dit Peyton. Ce que je sais, c’est ce que font les Hommes : ils se cachent. Ils nous ont déjà oublié. »
Peyton continua de tenter de joindre la Terre. Emma se plongea dans des calculs d’approche terrestre.
Pedro s’immobilisa au milieu du nœud 2, à mi-chemin entre le module européen Colombus et le japonais Kibo. Il flottait, immobile, ses cheveux noirs et souples dansaient autour de son crâne. Tapha le contourna pour se diriger vers Colombus.
« Pedro ? »
L’espagnol ne réagit pas. De profil, son regard fixe et son teint cireux lui donnait des airs de corps embaumé.
« Nous devrions appeler l’agence spatiale européenne au plus vite, non ? » demanda Tapha.
Pedro prit appui sur l’une des parois et donna une impulsion. Il entra dans le laboratoire japonais Kibo. Les astronautes se mouvaient avec une aisance naturelle en microgravité. Dès les premières minutes, ils acquerraient les réflexes nécessaires pour flotter avec grâce, comme si leurs mémoires primitives d’animaux aquatiques piochaient dans un catalogue d’expériences amniotiques.
« Fais ce que tu veux, dit l’Espagnol. Je vais dans le module japonais. »
Tapha hésita. Il agrippa une poignée bleue et se projeta en direction de Kibo.
Kibo était une sorte de gigantesque tambour de machine à laver tout en longueur, un tunnel d’acier percé en son extrémité de deux hublots gros comme des assiettes à soupe et d’un sas pressurisé ouvrant sur le vide spatial. Ces hublots permettaient de garder un contrôle visuel sur le bras robot arrimé à l’extrémité de Kibo. C’était l’une des particularités de Kibo : un robot permettait d’effectuer des manipulations expérimentales dans l’espace.
« Il est assez grand pour faire entrer un bus pour touristes… » lui avait dit Iouri en lui faisant visiter la station. « Mais on n’en croise pas beaucoup par ici. » L’image était évocatrice pour Tapha : il avait passé une journée entière dans l’un de ces autobus à impériale jaune et vert lors de sa dernière venue à Paris. Invité à recevoir la Légion d’Honneur des mains du Premier Ministre, Tapha avait préféré s’éclipser avant le cocktail donné en l’honneur de sa promotion.
Depuis une décennie qu’il fréquentait la capitale, il ne s’était jamais offert une véritable après-midi de liberté. Mains dans les poches de son costume en flanelle gris acheté pour l’occasion, il fit le chemin entre Matignon et les Champs-Elysées, s’arrêtant une demi-heure sur le pont Alexandre III pour regarder passer les bateaux de touristes. Des touristes. Avait-il jamais été un touriste dans sa vie ? Aucun de ses amis ne voulait le croire lorsqu’il assurait n’avoir jamais pris le temps de flâner sur les trottoirs du Marais ou sur les quais de Seine. Autant qu’il s’en souvienne, en cinq années passées sur les bancs de l’École Polytechnique puis cinq autres à se rendre régulièrement au siège parisien de l’Agence Spatiale Européenne, il n’avait jamais fait que travailler. Depuis son entrée à l’école primaire Darou II de Wargny, au Sénégal, il se laissait absorber par le travail, et sa vie se dissolvait dans le bruit des pages de manuels scolaires. Trente années de travail acharné méritaient bien une après-midi volée à la République. À l’arrêt de bus, il dégrafa la rosette rouge épinglée au revers de sa veste et la jeta avec le coffret contenant sa médaille dans une poubelle publique. Une légère bruine enveloppa Paris et ne s’arrêta qu’à la tombée de la nuit. Tapha la sentit à peine. Il fit cinq fois le tour de Paris et ses monuments, profitant de chaque seconde passée sur le toit cabriolet de l’autobus vert et jaune.
Pedro tapait frénétiquement sur le clavier d’un des ordinateurs portables fixés aux parois immaculées.
« Tu parviens à trouver un moyen de contacter l’ESA ? demanda Tapha.
— Je ne cherche pas à les joindre, dit Pedro. »
Tapha s’approcha et jeta un œil par dessus son épaule.
« Pourquoi fermes-tu le sas de Kibo ? »
Pedro quitta des yeux l’écran. Il fixa Tapha de par dessous ses sourcils noirs.
« Fais-moi confiance ou non. Cela m’est égal. Mais si tu choisis de me faire confiance, tais-toi et laisse-moi fermer cette trappe. Et je t’expliquerai ensuite. »
Il retourna à l’ordinateur.
« Pour l’instant, dit-il, c’est le plus urgent. »
Dans ISS, chaque module pouvait être clos à l’aide de trappes coulissantes. Il fallait ensuite pressuriser le module en question et il était alors hermétiquement fermé. Cela prenait quelques minutes.
Tapha recula et hésita un instant dans le sas séparant Kibo du reste d’ISS.
« Quoi que tu décides, bouge de là. Je vais fermer les trappes. »
Tapha saisit la poignée de la trappe menant à ISS et la fit coulisser. Il revint dans Kibo et descendit la seconde trappe. Ils entendirent le cliquetis du système de verrouillage, suivi du vrombissement du système de pressurisation.
« Tu m’expliques ? demanda Tapha.
— Je te donne mon point de vue, dit Pedro. Rien ne t’oblige à le partager. J’ai cinquante deux ans, je travaille avec des Américains et des Russes depuis trente ans. Je les connais. Ces mecs sortent de formations militaires ; et d’ailleurs, leurs agences spatiales sont des institutions paramilitaires. Ils sont entraînés pour le jour où ils auront à vivre ce que nous vivons actuellement. Ce sont des patriotes. Ne pense pas qu’ils vont s’incliner devant le grand rêve de paix d’ISS.
— Et quoi ? demanda Tapha. Ils vont s’entretuer pour la station ? »
La station spatiale internationale filait en silence à plus de vingt-sept mille six cent trente kilomètres heure. Sous elle, la Terre roulait comme une boule de billard bleu sur un drap noir. Et eux tournaient, et tournaient encore, toujours, enfermés dans leur limaille spatiale. Quatre cent kilomètres plus bas, un paysan chinois ahanait sur les collines du Gansu. Indifférent à la limaille spatiale. Il faudrait peu de temps à la station pour traverser la Chine et l’océan Pacifique et survoler la base de Nellis Air Force, au nord de Las Vegas. Là-bas, sous le sol du Nevada, des ingénieurs s’affairaient probablement autour d’ogives alignées dans leurs silos. Mais la station poursuivit sa trajectoire elliptique en direction de l’Australie.
Tout en parlant à Tapha, Pedro tapait un message.
« Tu as eu les mêmes formations en droit de l’espace que moi, je vais te la faire courte. Dans chaque module, c’est la loi du pays propriétaire qui s’applique. Dans Kibo, nous sommes donc sous juridiction japonaise. Et si j’en crois ce que nous a dit le type à la radio, le Japon s’est déclaré neutre. On ne peut plus communiquer avec la Terre, mais toutes nos communications internes sont sauvegardées, enregistrées sur les disques durs de la station, puis sur les serveurs des agences spatiales à travers le monde deux fois par semaine. Le message que je tape devrait donc laisser une trace. J’y demande l’asile au Japon pour nous deux. S’il venait aux Russes ou aux Américains l’idée de forcer le sas, ils violeraient le territoire japonais. J’envoie également ce message à nos colocataires. Pour que tout soit bien clair entre nous. Je ne sais pas si la station est encore en contact avec le sol — je l’espère, ou nous aurons rapidement des soucis plus importants encore — , mais ce message devrait nous couvrir pour quelques temps. »
Tapha et Pedro ne dirent presque plus rien durant les dix heures qui suivirent.
« Nous ferions mieux de leur parler » dit Tapha.
Pedro regardait les nuages s’éloigner de sept kilomètres à chaque seconde.
« Nous n’allons pas rester enfermés encore des heures » dit Tapha.
Le Sénégalais flotta jusqu’à l’ordinateur de contrôle.
Peyton et Emma remuaient le contenu des placards de Leonardo, le module de stockage américain. La plupart des paquets contenaient des déchets impossibles à exploiter.
Une petite dizaine de colis blancs flottaient devant Peyton. Il les considéra mains sur les hanches. « Bon » dit-il, et ce fut tout. Il remonta en direction de Destiny. Emma lui cria : « Je pense qu’on peut tenir quelques semaines. Si on aime les biscuits. » Puis elle glissa les paquets dans un grand sac en polypropylène.
Peyton était un homme mesuré et calme en toutes circonstances. Froid. Ce jour-ci, il hurla si fort qu’Emma se cogna contre un rail métallique en sursautant. Il demanda « Mais qu’est-ce qui vous a pris ? » et ce fut suivi d’une bordée d’injures et son interlocuteur ne lui répondit pas. Emma remonta vers Destiny et trouva Peyton face à Tapha et Pedro.
« Où en est la situation ? » demanda Pedro.
Emma se propulsa à travers le module et vint à la hauteur de l’espagnol.
« “La situation” ? demanda-t-elle en pointant un index accusateur. La situation ? Vous vous moquez de nous !
— Si l’on pouvait dépassionner le débat, nous avancerions peut-être… dit Pedro.
— La situation, je vais vous l’expliquer, moi, la situation : depuis onze heures Peyton et moi sommes pris au piège entre deux sas fermés. Et sans aucune explication. Voilà la putain de situation.
— Iouri et Anatoli ont fermé Zvezda et Zarya ? demanda Pedro.
— Ça, ce n’est pas une surprise. Ils n’allaient pas nous laisser accès au poste de commande d’ISS. C’est votre trahison qui nous a le plus surpris. Mais enfin… Vous vous foutez de notre gueule ? »
Tapha était en retrait et observait les débats à l’abri dans le nœud 2. Il s’avança.
« Ce n’est pas une trahison : nous sommes ici. Nous avons juste pensé qu’il était préférable de laisser le temps à chacun de réfléchir. Et éviter d’agir dans la précipitation.
— J’ai ma réponse : vous vous foutez bien de notre gueule. »
Peyton retira sa veste bleue marine. Il la plia avec soin et la glissa sous l’une des sangles murale. Il portait un débardeur blanc à l’unisson de sa peau diaphane. C’était un homme grand et fin. Sa vie d’astronaute avait été une succession de contorsions.
« Aidez-nous à remonter les paquets de vivres » dit-il.
Ils avaient passé leur moitié de station au peigne fin. Le soir vint — soir dont seule décidait une horloge numérique à chiffres rouges en l’absence de cycle naturel identifié. Ils mangèrent quelques biscuits en flottant dans l’atmosphère viciée de Destiny. Emma et Pedro poursuivaient une discussion sans fin.
« Comment avez-vous pu penser que nous pourrions nous en prendre à vous ? » demanda Emma.
Tapha tenta de s’expliquer à nouveau, mais elle ne lui en laissa pas le temps.
« C’est criminel. Criminel. Onze heures ! Vous nous avez peut-être tous condamnés en nous faisant perdre onze heures. Et je vous rappelle que Peyton est votre supérieur hiérarchique. Vous serez jugés pour insubordination si jamais nous revenons sur Terre. » Elle croqua dans un biscuit. « Et j’en doute » ajouta-t-elle.
Peyton n’avait participé à ce long débat que de loin. Bras croisés dans un coin du module, il intervint :
« Emma a raison. Nous aurions pu négocier si nous avions été plus nombreux. »
Pedro explosa.
« Négocier ? Expliquez donc ce que vous entendez par “négocier”. Vous voulez prendre le contrôle d’ISS. Par la force s’il le fallait.
— Pedro, nous nous connaissons depuis quoi ? Sept ans ? Et nous partageons les quelques mètres cubes d’ISS depuis près de trois mois. Et c’est l’image que vous vous faites de moi ?
— Mais, vous êtes un militaire ! Et… Et comme tous les Américains, vous êtes un patriote ! Vous, vous vous imagineriez pactiser avec les Russes ? Pour quelle raison ? La mission ? Mais notre mission, elle n’a plus rien de scientifique ! »
Emma fit mine de se diriger vers sa couchette.
« Ravi de savoir que vos prises de décision en situation de crise sont dictées par de vagues clichés xénophobes. »
Pedro se laissa emporter par un geste mal contrôlé et heurta le bras articulé sur lequel était fixé un ordinateur. L’espace ne se prête pas aux grands mouvements d’humeur.
« Mais l’histoire est terminée ! Le chapitre est clos ! Eux sont moins hypocrites que vous, ils n’en sont pas à se raconter des mensonges sur leurs intentions. Ils sont déjà en train de gérer la crise à leur manière.
— Raison de plus : nous devons trouver une solution, dit Emma.
— Définissez, dit Pedro.
— Définir ? Quoi ?
— Définissez ce que vous entendez par “trouver une solution”.
— Est-ce que “ne pas mourir ici” vous suffit ? demanda Emma.
— Vous êtes trop intelligente pour confondre résultats et moyens. Dites-moi ce que vous comptez faire.
— Faire ce qu’il faudra. Peu importe » répondit-elle.
Emma Updike avait les yeux bistre. Sans saveur particulière a priori. Peut-être était-ce son jeu de sourcils tout en élasticité qui lui conférait cette capacité à intimider en un coup d’œil. Chacun de ses regards faisait plier à sa volonté ses interlocuteurs. Elle tordait le monde sous la force de ses sourcils. Depuis l’enfance, cela avait constitué son principal atout : intimider, puis mettre le pied dans la porte. Ensuite, elle défonçait la porte, les habitants et la maison. Quand elle tenait sa proie, elle ne la lâchait qu’une fois exsangue. Elle était brillante et dotée d’une paire de sourcils à l’élasticité remarquable : elle ne pouvait que réussir. Et personne ne s’était jamais avisé de penser le contraire. À ceux qui auraient un temps pensé lui faire payer son absence de pénis, elle rappelait par son talent qu’elle n’avait rien à envier à un homme ou à qui que ce soit. Elle n’avait jamais pris conscience du sexisme dans lequel elle baignait : homme ou femme, elle dominait de la tête et des épaules, si bien qu’il ne fut jamais question de la faire passer après qui que ce soit.
Emma Updike était un Panzer. Un Panzer surmonté de deux sourcils élastiques.
Deux soirs avant son envol pour ISS, sa mère l’avait invitée à boire un verre au bar de l’hôtel de Cocoa Beach où elle séjournait avant d’assister au départ de sa fille. Après quelques margaritas, sa mère lui avait confié ne plus dormir depuis un mois à l’idée de voir sa fille partir. Emma lui avait demandé « pourquoi », comme s’il était aberrant de nourrir une certaine appréhension à l’idée de voir sa fille s’asseoir sur une bombe volante.
« Je ne comprends pas. Je vais monter dans cette fusée, passer six mois dans l’espace et revenir. C’est tout. »
Et tout se soldait ainsi dans la vie d’Emma Updike : par une liste de choses à faire qu’elle faisait. Comme une liste de commissions que l’on barre en avançant dans les rayons de la vie.
Le débat n’avait mené à rien et ils s’étaient séparés sans plus savoir quel plan adopter. L’espace ne se prête pas aux discussions enflammées : on s’agite en vain, les gestes ne sont pas francs, rien ne claque. On flotte et les discussions sont ouatées, comme si l’on portait des bouchons d’oreilles. L’espace invite à une forme de léthargie, où les émotions n’arrivent plus à s’épanouir, prises comme des sons dans les murs capitonnés d’un studio insonorisé.
Emma et Peyton rejoignirent leurs couchettes. Pedro n’avait pas sommeil. Il cherchait un réseau de communication fonctionnel. Il y avait les canaux numériques passant par les satellites. Il en testa une batterie, en vain. Les fréquences radios, utilisées en mission pour discuter avec des amateurs à travers le monde, ne diffusaient plus que des interférences. Son nez aquilin laisse une trace grasse sur le hublot de Colombus. ISS était la boule d’un bilboquet fou qui ne reviendrait jamais se loger sur son manche. La station passait en ce moment au-dessus de la péninsule ibérique. La nuit tombait en bas. Des réseaux de fils d’or se tissaient le long des axes urbains. Il pensa à ses parents, sous lui, dans leur appartement au dernier étage d’une tour en béton de quarante mètres de haut accrochée à la côte malaguène. 399 960 mètres sous lui.
Les grésillements de feu de forêt d’une bande AM couvraient le bruit de la station. Il s’en moquait de cette station. Bien sûr, par principe il aurait eu un pincement au cœur en l’abandonnant à un de ces nationalistes russe ou américain. Mais au fond de lui, c’était sincère : il se foutait de cette station. Elle était en fin de parcours ; encore cinq années tout au plus et elle aurait été balancée dans la stratosphère. Et ses derniers vestiges iraient rouiller au fond de l’océan Pacifique.
Tapha resta un temps face à la trappe close. De l’autre côté, les modules russes. Un hublot d’une vingtaine de centimètres permettait d’entrevoir le conduit tortueux jeté dans la pénombre. Le coude dessiné par e module de raccord encombré de paquets empêchait de voir au-delà de deux ou trois mètres.
Il remonta l’enfilade de modules menant à Kibo. Un petit module de stockage était greffé au laboratoire japonais, sorte de grenier — ou de cave, difficile à dire en apesanteur — destiné à accueillir du matériel d’expérimentation. Il entreprit d’en faire l’inventaire, surtout pour tuer le temps car ce conteneur ne contenait rien d’exploitable pour leur leur survie. Il avait besoin de retrouver des gestes du quotidien — si l’on peut qualifier de “geste du quotidien” de la manutention en microgravité à quatre cent kilomètres du sol terrestre. Il remuait le matériel scientifique, et il ne pensait à rien de scientifique. Il ne pensait qu’à un pan bagnat. Un gigantesque pan bagnat à la mie luisante d’une huile aux reflets d’or, une huile qui perlerait le long de ses doigts, et ses longs doigts lubrifiés à l’essence d’olive, et il les lécherait, comme il l’avait fait l’été dernier sur la plage de galets de Nice. Son amie de l’époque avait grandi sur la colline de Cimiez. Elle avait dû le kidnapper pour l’arracher trois jours aux entraînements et le présenter à sa famille. Six mois plus tard, il avait tout oublié de ce voyage. Ses souvenirs étaient flous. Il n’avait que de vagues images, les visages couleur terre d’Afrique des parents, la villa jaune sur les hauteurs de la ville ou l’odeur des micocouliers en fleur. Dans ISS, les sensations étaient différentes, le corps anesthésié par la monotonie des stimuli, comme si ses capteurs sensoriels s’atrophiaient à force d’être négligés. Il pensait avoir tout oublié. La microgravité avait atténué la vigueur du toucher. On penserait la vue flattée par les perspectives enjôleuses sur l’espace et ses astres : elle était usée par la monotonie des modules clos aux nuances glaciales et par leur éclairage chirurgical. Au contraire, les quelques soupiraux sur l’immensité de l’univers extérieur renvoyaient les spationautes à leur claustration et les éblouissait par contraste, comme lorsque vous passiez d’une place italienne de marbre blanc à l’obscurité d’une chapelle. L’ouïe étaient malaxée, brassée comme dans le ressac de l’océan, sans cesse envahie par un bourdon similaire au bourdonnement d’un avion de ligne en plein vol. L’odorat était certainement le sens le plus malmené. Loin de l’univers aseptisé de salle opératoire que l’imaginaire populaire projetait sur les véhicules spatiaux, les stations puaient. L’atmosphère était pestilentielle, viciée par la présence permanente de six corps suants, six machines biologiques aux intestins pleins et aux déjections quotidiennes. L’air chargé d’exhalaisons fétides s’en allait, mâché puis remâché jusqu’à la nausée par les poumons et le système de purification, puis revenait, encore et toujours, dans ce vase clos croupissant. L’espace n’avait pas d’odeur, mais les rafiots qui y dérivaient puaient l’odeur de mort, le corps et sa décomposition permanente.
Mais alors qu’il tournait comme une fronde autour de la Terre, les sensations refluèrent en un tsunami dans le corps de Tapha. Les galets sous les orteils. Leurs douloureuses irrégularités. La suavité de l’huile. L’amertume des olives noires.
« Il n’y a rien ici. »
Tapha sursauta (ce qui n’eut pas un grand effet, les appuis étant limités dans l’espace). Emma l’observait depuis Kibo, allongée mains derrière la tête, dans une version spatiale de la planche. Ses cheveux blond vénitien étaient détachés. Ils rayonnaient autour de sa tête, lui tressant une couronne de reine.
« Je sais, je sais. J’avais besoin de faire quelque chose. Quelque chose d’habituel. De normal.
— Je comprends. »
Elle sourit.
« Je ne t’avais plus vu sourire depuis longtemps » dit Tapha.
Il se laissa glisser le long du goulot séparent les modules. Il agrippa une poignée bleue pour se retenir et ne pas percuter Emma.
« Je m’inquiète, dit-elle. Un peu pour nous. Mais surtout pour ceux que j’ai laissés sur Terre. »
Ce n’était pas dans ses habitudes de s’épancher ainsi. Tapha resta silencieux, un temps. Il se força à reprendre le dialogue, craignant de laisser s’installer un silence gêné.
« Tu penses… Tu penses que… »
Il ne parvint pas à aller plus loin. Il se frottait le visage, massant et pinçant ses joues qui se plissaient comme une crème Mont Blanc.
« J’essaye de ne pas penser » répondit-elle.
Elle sourit à nouveau, un sourire plus franc encore, et sa peau laiteuse se tendit au coin de ses lèvres. Ses yeux devinrent deux meurtrières derrière lesquelles s’agitait un couple de pupilles folles. Le ronron de la station emplit à nouveau le module.
« Désolé. C’est difficile de ne pas évoquer des sujets tristes, finit par dire Tapha.
— Reste-t-il seulement des sujets heureux ? »
Elle fixait la paroi blanche de Kibo et ses yeux semblaient voir au loin, bien plus loin. Au moins jusqu’à Alpha du Centaure.
Depuis deux jours, Pedro passait son temps libre isolé dans l’une des couchettes aménagées sur les quatre parois de Tranquility. Ces couchettes étaient ce qui s’approchait le plus d’un lieu intime à bord d’ISS. C’étaient des terriers au fond desquels les astronautes s’enfouissaient pour se sangler à l’intérieur d’un sac de couchage. La couchette était fermée en son sommet par un tissu synthétique zippé, donnant aux quatre mètres carrés des airs de toile de tente.
Une peluche représentant un taureau couvert d’un tapis de selle “Yo ❤ Andalucia” flottait à travers la chambre de l’andalou. Les parois étaient couvertes de rangements en tissu afin que les astronautes puissent ranger leurs effets personnels. Dans l’un d’eux, Pedro avait glissé un exemplaire en deux volumes de Don Quichotte. Il ne l’avait pas lu — pas pendant son séjour en tout cas, cela demeurait un douloureux souvenir de collège — , mais l’avait emporté pour flatter l’orgueil espagnol au moment de répondre à la sempiternelle question “Qu’emporterez-vous durant votre séjour ?” Pour ses véritables loisirs, il gardait dans son sac de couchage un Ellroy et un Pynchon. Mais à cet instant, il ne suivait pas la route de Plunkett. Alors qu’un président des Etats-Unis devait taper l’un des sept codes nécessaires à l’activation de l’arsenal nucléaire américain, mains plongés dans une mallette en cuir, à ce moment précis, Pedro griffonnait d’une écriture nerveuse des séries de chiffre dans un carnet Moleskine noir.
En microgravité, l’écriture n’était pas des plus aisée, mais Pedro la préférait à un système informatique qu’il soupçonnait d’être corrompu. Les bruits d’égouts de ses intestins résonnaient dans la couchette. Sur son carnet, il tentait de calculer une nouvelle trajectoire de retour sur Terre. Il se perdait en conjectures. Internet semblait victime d’un blackout partiel — ou en tout cas la station ne parvenait plus à y accéder — et trop de données manquaient pour déterminer un nouveau lieu d’atterrissage. Le problème et ses inconnues prenaient des formes multiples. Il devait d’abord construire une hypothèse de travail : trouver le lieu d’atterrissage idoine, puis calculer la fenêtre de départ afin de pénétrer de façon optimale dans l’atmosphère et atteindre leur cible. Ils étaient dans un grand huit et devaient réussir à jeter un œuf sur un mur en béton. Et sans briser la coquille. Il fallait trouver une cible la plus étendue possible, une surface plane et dégagée pardonnant les approximations. Et une cible dont il pouvait présupposer de la neutralité géopolitique sans trop risquer de se tromper. La Terre n’en présentait pas tant sur le parcours d’ISS : les océans, les déserts africains ou des pôles, ou les forêts d’Inde ou d’Amérique du Sud. Il s’imagina, dérivant à bord de son Soyouz au milieu de l’Atlantique, oublié du monde. Il pensa au soleil d’Afrique tapant sur la carlingue et à eux, leurs muscles atrophiés par le séjour spatial les condamnant à rester immobiles. Les déserts glacés des pôles n’offraient pas de meilleures perspectives. Il vit enfin les forêts d’Amazonie et les rétrofusées du Soyouz, trompées par les cimes, se déclenchant trop tôt, trop loin du sol pour générer une poussée inverse et les sauver de la dislocation au sol.
Et pour avoir le privilège de mourir de faim, de soif, écrasés ou brûlés, il faudrait encore que leurs calculs hasardeux se soient révélés justes, sans quoi ils s’exposeraient à une entrée balistique dans l’atmosphère, accompagnée de sa farandole des sévices : décélération brutale, carlingue en fusion et combustion instantanée.
Les heures filent. Les quatre astronautes ont maintenant rompu avec la convention des journées de vingt-quatre heures, cycle bien abstrait dans une station mettant quatre-vingt-dix minutes à effectuer sa révolution terrestre. Tels des marins au grand large, ils se relaient par tranche de quatre heures, alternant garde — par méfiance à l’égard des Russes — , repos et travaux de maintenance. Chacun perd tout repère temporel. Entre l’angoisse qui ronge les consciences et ce rythme nouveau, les chimies internes déraillent. Les heures s’étirent. Le temps est dicté par des horloges biologiques détraquées, cocktails chimiques corrodant les esprits.
Tapha n’arrivait plus à mettre à profit ses quatre heures de repos. Il venait d’enchaîner seize heures sans dormir, dont quatre heures de sortie extravéhiculaire pour changer les batteries au lithium-ion servant à stocker l’énergie captée par les panneaux solaires. C’était l’une des missions majeures dont lui et Emma étaient en charge, et ils avaient décidé, par mesure de sécurité, de la mener à bien malgré la situation. Il était exténué. Mais il ne trouvait pas le sommeil, obsédé par la menace russe, par la Terre et ses ogives, par les micocouliers de la Baie des Anges. Il tentait de lire, mais perdait le fil des mots et revenait sans cesse au même passage de la Montagne Magique :
“Non, la mort n’était ni un fantôme ni un mystère ; c’était un phénomène simple, rationnel, physiologiquement nécessaire et souhaitable, et c’eût été frustrer la vie que de s’attarder plus que de raison à contempler la mort.”
« Mais pourquoi ai-je pris ce bouquin ? » se demanda-t-il en jetant le Mann qui alla rebondir avec langueur contre les parois de la couchette.
Quelqu’un ouvrait la fermeture éclair. Tapha eut un mouvement de recul et se cogna l’arrière du crâne.
« Je peux entrer ? demanda Pedro en se glissant à l’intérieur.
— Je crois que je ne peux plus refuser » dit Tapha.
L’exiguïté les forçait à se contorsionner. L’un plaqué contre une paroi, jambes serrées glissées entre les cuisses ouverte de l’autre qui l’encadrait de ses deux bras, il y avait quelque chose d’érotique. Tapha distinguait chaque veinule éclatée dans le blanc des yeux de l’Espagnol. Sa peau était aussi marbrée de vaisseaux sanguins violacés. Une pâte blanchâtre traînait sur sa lèvre inférieure, trois points de suspension blanc sur carmin.
« Nous avons reçu un appel il y a près de quatre-vingt-dix heures. Et tu sais ce qu’il s’est passé depuis ? »
Tapha se tassa pour tenter d’échapper à l’haleine acre de Pedro.
« Rien, poursuivit-il. Il ne s’est rien passé. La Terre est là. Et pas la moindre trace d’un champignon atomique.
Le sénégalais tentait de se dégager de Pedro. Il se rapprochait de son visage à chaque mot.
« Ils se seront mis d’accord, répondit Tapha. Et la dissuasion nucléaire aura fait son effet. »
Le visage de Pedro était impassible, pourtant ses yeux étaient des puits donnant sur un océan souterrain démonté.
« Et si c’était un mensonge ? dit-il.
— Un mensonge ? Quoi ?
— Tout.
— Je ne te suis pas. »
Pedro recula enfin et prit un ton docte.
« Nous ne connaissons pas l’identité de notre informateur. Et pourtant, nous avons pris ses paroles pour argent comptant. Depuis, nous n’avons aucun moyen de communication avec l’extérieur permettant de confirmer ou d’infirmer ses propos. Je te pose donc la question : et si tout était faux ?
— Ça n’a aucun sens.
— Mais au contraire ! Au contraire !
— Parle moins fort, dit Tapha. Et… Et pourquoi ? Qui ? Qui aurait intérêt à nous manipuler ainsi ?
— Pourquoi ? Pour prendre le contrôle de la station. Quant à savoir qui, Russes ou Américains, je m’en tape. Mais, si ça t’intéresse tant, demande-toi qui est venu te réclamer une alliance ? Tu les as vus, toi, les Russes, s’enfermer ? Toute cette histoire, ce sont les mêmes personnes qui te l’ont racontée.
— Parce que tu avais décidé que nous devions nous aussi nous enfermer ! Ne me sors pas ton délire paranoïaque maintenant. Je t’en prie. »
Tapha tenta de sortir. Pedro agrippa son polo.
« Laisse-moi sortir, dit Tapha.
— Ne continue pas comme ça, Tapha.
— Comment ?
— Comme si tout cela ne te concernait pas ! Comme si rien ne te concernait ! Est-ce qu’une fois, une seule fois, tu as pris parti ? Rien qu’une fois ? »
Tapha se dégagea de l’étreinte de l’andalou et remonta vers la sortie. Dans son dos, Pedro continuait.
« Tu es bien un symbole, ouais ! Un putain de symbole de l’Afrique : toujours à côté de l’Histoire ! Et heureuse de se complaire dans sa neutralité de victime ! Jamais choisir, toujours subir ! »
Tapha sortit de la couchette.
« Des Paillassons ! Vous êtes neutres comme des paillassons ! Les paillassons de l’humanité ! »
Chaque jour terrestre, ISS et ses occupants effectuent seize rotations autour de la planète. Tapha aimait s’installer au poste d’observation photo. Un hublot donnait en permanence sur la Terre. Seize fois par jour, il en balayait chaque méridien. Sur les murs autour de cet observatoire, des dizaines d’appareils et d’objectifs longue distance étaient sanglés. En dehors des heures dédiées à l’expérimentation, Tapha se collait contre le verre du hublot, logeait ses pieds dans les cales prévues à cet effet et rabattait sur l’objectif une bâche pour se protéger des reflets de l’éclairage de la station.
L’observatoire était installé dans le module de commandement russe. Il y avait bien d’autres appareils photo disséminés à travers la station. Mais l’envie avait quitté Tapha. L’envie de figer. Figer ce qui à chaque instant menaçait de disparaître.
Il comptait les rotations, une de plus à chaque survol de l’Atlantique, une, deux, trois, trente et une, quarante trois…
« Tu ne peux pas t’accaparer les prises de décision, Peyton !
— Pour la millième fois, Pedro… Je souhaite que nous prenions une décision collective. C’est mon unique souhait. Mais toi, tu refuses d’évoluer et d —
— “Évoluer” ? Dans ta bouche, “évoluer” veut dire “te faire allégeance” ! »
Tapha entendait Pedro et Peyton s’invectiver pour la énième fois. Il n’écoutait plus. Leurs arguments étaient de plus en plus pauvres, ils ne débattaient plus pour convaincre ; juste pour épuiser. Il ne pouvait plus les écouter. Au premier haussement de ton, il était allé s’occuper de ses expériences en cours — il était le seul à poursuivre ces tâches dérisoires. Il se sentait comme le benjamin d’une famille en crise, terrorisé par les cris de ses parents et préférant s’isoler, s’absorber dans une activité vide de sens jusqu’à se dissoudre dedans. Ne plus être, être absent à soi et aux autres. Emma endossait le rôle du cadet, celui qui tient la barre en pleine tempête et ramasse les débris de porcelaine brisée, assurant, par sa solidité à toute épreuve, l’ultime ciment d’une famille qui s’effritait chaque jour un peu plus.
« ¡Que te den, hijo de puta! »
C’était dit avec toute la vigueur de l’accent tonique, articulé autour d’une jota comme un crachat. Pour le bien de la mission, les astronautes étaient entraînés à préserver une relation cordiale. L’entraînement touchait ses limites.
Pedro débarqua en trombe dans Colombus. Dans sa furie, il ne remarqua pas le coup de genou qu’il porta à la tempe de Tapha. Le Sénégalais s’approcha en silence. Pedro secouait un tiroir contenant du matériel scientifique, il l’agitait pour tenter de le déloger de son rail. Les tubes à essais tintaient et voletaient dans un bruit d’armoire à vaisselle. Ils s’élançaient à travers le module et décrivaient des chorégraphies mystérieuses, éprouvettes tournoyant au ralenti dans la centrifugeuse géante qu’était ISS.
Pedro parvint à déloger le tiroir. Il tendit le bras dans le logement vide. Tapha entendit le bruit d’un ruban adhésif arraché. Il vit l’objet métallique scintiller dans la main de l’espagnol. Un scalpel.
« Ne me regarde pas comme ça » dit Pedro.
Il rangea la lame dans la poche poitrine de sa chemisette.
« Je ne compte pas m’en servir. Je veux juste être sûr que si j’y suis contraint, je serais en mesure de le faire. »
Il se dirigea vers Nœud 2 pour sortir.
« Tu me comprends, non ? »
Il sortit sans attendre la réponse de Tapha.
Les tubes à essais flottaient à travers l’habitacle comme une armée de globules grouillant à la recherche d’un corps étranger à éliminer.
Ils oublièrent les Russes. Ils les avaient guettés, ils n’étaient jamais venus. La trappe demeurait close.
La station semblait peiner à l’unisson de ses occupants. Les lumières sautaient, plongeant les astronautes dans le crépuscule d’un clair de Terre.
Ils rationnaient leurs provisions. Les premiers signes de faiblesse apparurent. La barbe de Peyton, les joues creusées et les pommettes saillantes d’Emma, les cernes de Tapha. Pedro semblait déjà passé tout entier au-delà, brisé par l’angoisse et les privations.
Durant ses tours de garde, Tapha entendait l’espagnol s’agiter dans sa couchette, remuer comme un animal en cage, brasser des monceaux de papier et frapper frénétiquement les touches de son ordinateur.
« Tu t’ennuies ? » demanda Tapha.
Emma flottait dans Kibo, regardant l’Asie défiler sous ses yeux. Elle croquait dans une barre de céréales aux baies de goji. Les miettes s’égayaient autour d‘elle. Elle sourit en voyant Tapha.
« Oui, un peu. Je n’ai pas l’habitude de rester aussi inactive.
— Moi aussi, je commence à être à court de choses à faire. Nous devrions peut-être passer à l’action…
— Agir ? Et faire quoi ? Nous sommes coupés du monde. Et notre univers se résume à une boîte de conserve coupée en deux dans une parodie de guerre froide. »
Elle étendit ses longs bras blancs au-dessus de sa tête et pris appui sur la paroi. D’une impulsion du poignet, elle se propulsa à travers le module. Lentement. Ses pieds nus se posèrent sur la paroi opposée. Elle donna une nouvelle impulsion. Elle recommença ainsi dans un va-et-vient neurasthénique.
« Tu as l’air plus calme en ce moment, dit Tapha.
— J’imagine que je suis dans la phase qui suit “la colère” parmi les étapes du deuil.
— Il n’y a plus de retour en arrière possible ?
— Qu’est-ce que j’en sais…? »
Les lumières de la station vacillèrent. Un instant, ils furent dans le noir. Ils se turent. Les lumières hésitèrent et tressaillirent à nouveau, avant de s’allumer.
« Les coupures sont de plus en plus fréquentes, dit Tapha.
— Je ne comprends pas… dit-elle. Nous avons pourtant changé les batteries obsolètes et la station a largement de quoi fonctionner. Quelque chose se passe… Ce sont peut-être des perturbations électromagnétiques dues à une guerre nucléaire.
— Je ne sais pas. Pedro pense que nous sommes manipulés. Qu’il n’a jamais été question de guerre. Que quelqu’un à Terre se sert de nous.
— Et toi. Tu en penses quoi ? »
Qui lui avait déjà posé cette question ? Personne. Tapha prit le temps de réfléchir. Les miettes de céréale gravitaient en orbite d’Emma comme une ceinture d’astéroïdes, puis, au moindre de ses gestes, filaient, comètes de blé soufflé, pour se ficher dans les circuits électriques de la station.
« Je pense que nous sommes dépassés, dit-il finalement. Et qu’il est hasardeux de tenter de résoudre une équation contenant trop d’inconnues. »
Elle sourit, un sourire un peu désolé cette fois.
« Ça s’appelle vivre, Tapha. »
Dormir. Tapha avait finalement réussi, bien aidé par les calmants trouvés par Peyton dans le coffre à pharmacie de la station. Rien de bien fort, ce n’étaient que des cachets destinés à gérer des situations de stress inattendues. Peyton lui en avait glissé quatre au creux de la main en lui recommandant d’alterner prise et sevrage lors de ses pauses, soit de quoi tenir durant les trois ou quatre jours à venir. Le premier cachet n’avait pas suffit. Il en avait pris un second, puis les deux autres.
Pedro dut le secouer pour le tirer de son sommeil narcoleptique. Il lui demanda “Tu es avec moi” et Tapha crut que cela voulait dire “Tu es réveillé ?” alors il marmonna “Oui, oui”. Il ne sentait plus sa bouche et un filet de bave élastique échappa à ses lèvres et vint danser devant ses yeux.
« Alors secoue-toi, on va chercher ta combinaison, dit Pedro.
— Oh, attends, qu’est-ce que tu me racontes ?
— Mais… Tu as pris quoi ? » demanda Pedro en s’approchant de l’œil torve du Sénégalais.
« Une sorte de somnifère.
— On doit rester concentrés, putain. Ce n’est pas le moment de se défoncer. »
Pedro enfonçait ses ongles dans la peau de son front pendant qu’il parlait. Ils laissaient des empreintes blanches dans sa peau brune.
« J’avais besoin de dormir… Juste dormir un peu » dit-il en frottant son visage entre ses deux mains. « Tu n’as pas l’air bien plus lucide, d’ailleurs.
— Dans trente minutes, je passe de l’autre côté. »
Tapha se sentit dégrisé.
« Quoi ?
— Je passe chez les Russes.
— J’ai compris. Mais pourquoi ? Et comment ?
— Pourquoi ? Mais parce que nous devons nous tirer d’ici ! Tout simplement ! Tu peux rester ici et devenir un junkie intergalactique, mais moi mon avenir est sur Terre.
— J’ai pris deux calmants, deux, pour me reposer, je t’en prie.
— Ce n’est pas la question, tu fais bien ce que tu veux. Je veux juste savoir si tu me suis.
— Mais… Mais enfin, Emma et Peyton ont raison : tu seras capturé dès que tu auras posé le pied sur Terre. »
Pedro prit un peu de recul et sembla se détendre.
« Je suis de plus en plus persuadé qu’il n’y a pas de guerre sur Terre. Et si je me trompe, très bien : je serais capturé. J’aviserais à ce moment là. Mes chances de survies seront toujours plus importantes qu’en orbite autour de la Terre. Je ne dois rien aux Etats-Unis, pas plus qu’aux Russes. »
Les lèvres de Tapha remuèrent, mais aucun son intelligible n’en sortit pendant un moment. Finalement :
« La trappe est close ! Tu ne pourras pas passer du côté russe. »
Pedro eut un large sourire. En temps normal, il ne dévoilait pas ses dents, complexé par ses canines dardées vers l’extérieur.
« J’échange avec eux depuis quatre jours. Ils partent dans un peu plus de quatre heures. Ils sont d’accord pour t’emmener. »
C’était peut-être un effet secondaire des calmants, Tapha se sentit pris d’une crise de claustrophobie. La couchette était trop étroite pour eux deux, il étouffait. Et la station, son atmosphère close, elle était trop petite pour eux six, il fallait qu’il sorte, qu’il respire un air pur, pas ce remugle de station d’épuration. La climatisation soufflait sur son dos trempé et il se surprit à trembler.
« Attends, dit Tapha, tout cela n’a aucun sens. Tu délires. Il n’y a aucun moyen de communiquer avec eux. Tu as besoin toi aussi de te reposer.
— Il n’y a aucun moyen de communiquer avec eux si on ne se sert pas un peu de sa tête, Tapha. Ou si on ne veut pas en trouver. Le générateur du système de ventilation de la station se trouve de notre côté. Je me suis servi du scalpel pour y accéder et sectionner les câbles électriques menant à l’espace russe. En l’activant et le désactivant successivement, j’ai envoyé un message en morse. Je l’ai répété autant que possible durant quatre jours, tant que j’arrivais à m’isoler. Et ils ont fini par répondre, toujours en morse, en utilisant le réseau électrique secondaire dédié à l’éclairage. »
Tapha repensa aux coupures de courant. Pedro aurait aussi bien pu broder une histoire sur ces faits.
« D’accord » convint Tapha pour gagner du temps. « Et que t’ont-ils répondu ?
— La trappe sera désarmée cette nuit entre quatre heures et quatre heures trois. Nous la franchirons avec deux combinaisons. Nous rejoindrons Iouri et Anatoli au poste de pilotage. Ils nous brieferont et nous débuterons les manœuvres de départ au plus vite : ISS sera idéalement positionnée pour un désarrimage du Soyouz entre huit heures quarante-cinq et huit heures cinquante-deux. A priori, ils n’ont pas plus de contact avec la Terre que nous. J’imagine qu’ils espèrent que la Russie scrute toujours son espace aérien et vienne nous ramasser. »
La tête de Tapha pesait des tonnes, comme si elle venait soudainement de reprendre son poids terrestre.
« Comment as-tu pu obtenir tant d’informations en morse ? Cela a dû te prendre des heures.
— Des jours.
— Pourquoi ne pas en parler à Emma et Peyton ? Il y a deux Soyouz, nous pourrions tous tenter notre chance.
— Ils ne voudront pas atterrir en territoire russe.
— Qu’ils partent ou non, nous devons les en informer, dit Tapha.
— Tu ne comprends pas : ils refuseront même que nous nous partions. Pas avec les Russes. Ils ne veulent pas que nous puissions fournir des otages à l’ennemi. »
Tapha cacha ses yeux derrière ses mains. Les lumières blanches de la station étaient insupportables.
« Mais… Mais enfin, ça n’a aucun sens. On parle d’une guerre mondiale… Et nous aurions la moindre valeur ?
— Ne leur fais pas confiance. Jamais. C’est mon seul conseil. Nous ne connaissons pas leurs motivations. Si les Russes changent d’avis et abandonnent la station, je les suis. Je m’en tape de cette boîte de conserve. »
Ses derniers mots furent avalés par le ronronnement de la ventilation.
« Alors, tu décides quoi ? demanda Pedro.
— Je. Il faut. Il faut que je réfléchisse. »
Pedro le repoussa des deux mains sur la poitrine et ils heurtèrent les parois. La Montagne Magique vint se loger sous l’omoplate de Tapha et il eut le souffle coupé.
« Tu es vraiment trop con ! hurla Pedro. Je te donne une chance. Une chance de t’en sortir. Mais je ne sais même pas pourquoi je m’emmerde avec toi ! »
Il hurlait et Tapha tentait de le calmer, en vain. Pedro s’agitait et ruait et hurlait encore sans se préoccuper des coups portés à Tapha. Il posa ses mains sur les épaules de l’espagnol pour le contenir, mais, sans gravité, il n’y parvint pas, ne récoltant qu’un coup de coude au passage.
Pedro sortit de la couchette en arrachant la fermeture. Il hurlait toujours.
Des gouttelettes de sang carmin s’échappaient de la lèvre de Tapha.
Flottant dans Destiny, Tapha regardait courir la trotteuse sur le cadran de sa montre. Quatre heures trois et sept secondes. Connaissant le goût de l’exactitude d’Anatoli et Iouri, Tapha savait que la trappe était fermée depuis sept secondes.
« Les calmants n’ont pas suffi ? »
Une barbe grisonnante tapissait maintenant le visage de Peyton. Il portait une brassée de colis.
« Non. Toujours autant de mal à trouver le sommeil. »
Après la visite de Pedro, les quatre calmants n’avait en effet pas suffi à apaiser Tapha. Depuis, il sillonnait les modules comme un zombie, les paupières comme de vieille sacoches de voyage aux cuirs distendus, la lèvre inférieure ballante et quelques gouttes de salive toujours dans son sillage. Peyton abandonna ses colis et les laissa partir à la dérive. Pour la première fois, Tapha lu de la compassion dans les petits yeux engoncés dans leurs orbites de l’Américain. Il était une version agrandie, mais en tout point similaire, du gosse blond qui usait ses Nike sur les trottoirs du quartier de College Park à Orlando. C’était le même qui traînait chaque week-end ses parents jusqu’à Cap Canaveral où, après une heure de route, toute la famille pique-niquait en regardant les fusées blanches se dissoudre dans l’azur. Le même qui, le lundi matin, n’enviait à aucun moment les gamins qui racontaient leur week-end à DisneyLand. Son merveilleux à lui n’était pas en carton pâte : il prenait pied dans la réalité et se fondait sur les 2 800 tonnes d’acier et de kérosène de Saturne V.
Peyton posa la main sur l’épaule de Tapha. Sous ses doigts, les muscles du sénégalais étaient noueux comme le tronc d’un arbre mort, à l’opposé de son apparente apathie.
« Tu devrais te reposer. Je peux passer mon tour de pause. Prends-le.
— Non non, j’ai juste besoin de m’occuper. Je vais aller faire du vélo, ça va me déf — »
Ce qui l’avait arrêté, c’était une vague, que l’on pensait venir de l’intérieur, des intestins, de la gorge ou du cœur, un torrent qui tourne en rond à l’intérieur du ventre comme dans un barrage, un batteur de hard-rock qui s’entraîne sur nos organes, et le cerveau, “dingeling”, comme le grelot d’une clochette contre les parois du crâne. Puis les crissements, le métal que l’on entortille, froisse et brise, le bruit de mitraillette des rivets qui sautent et le “BONG” d’une marmite que l’on cabosse à coup de marteau, et le sifflet de l’air qui se fait la malle, l’alarme naturelle de la dépressurisation et le choc, le choc comme dans un rêve, enveloppé de papier bulle, ouaté par la microgravité, et l’ensemble de la carcasse qui vibre et vibre encore, sous tension, et tout qui bascule autour d’eux, la station qui vire, qui vrille sur son axe. Le métal qui hurle, encore. Bruit de voiture dans une presse hydraulique. Et le bruit sourd, le choc qui se rapproche. CRAC — — — — — CRAC — — — CRAC — CRAC.
« Qu’est ce qu’il se passe ? » hurla Tapha, mais il fut couvert par un nouveau grincement. On aurait dit des cris, des cris humains.
Emma remonta de sa couchette. Elle avait les yeux gonflés et le visage chiffonné. Le grincement s’apaisa et l’on n’entendit bientôt plus qu’un concerto de craquements et un sifflement.
« On dirait que nous avons heurté quelque chose, dit Tapha.
— Et ce truc s’est accroché à ISS » dit Peyton.
Ils s’élancèrent en direction de Kibo. L’épicentre du choc était ici. Le sifflement était plus intense, et il s’amplifiait, encore et encore.
La carlingue de Kibo était enfoncée. Une coupole convexe de deux ou trois mètres de diamètre était creusée dans l’une de ses parois. Emma se précipita sur l’ordinateur le plus proche pendant que Tapha et Peyton abaissaient les deux trappes séparant Kibo du reste de la station. Ils allaient sacrifier le module japonais en le dépressurisant. Le sifflement s’interrompit. Ils restèrent ainsi à flotter dans le nœud 2 en regardant Kibo se vider à travers le hublot de la trappe.
« On a heurté quelque chose, dit Emma. Un gros truc. » Ses mains tremblaient sur la toile de son pantalon bleu.
« Nous sommes en orbite basse, dit Tapha. Ça ne peut pas arriver.
— Beaucoup de choses qui ne devraient pas arriver arrivent en ce mom —
— On peut se passer de ces aphorismes à la con ? la coupa Tapha.
— Du calme, dit Peyton. On va tous garder notre ca — »
Et les vibrations reprirent et à nouveau un choc, sous leurs pieds cette fois. Un coup de tonnerre, puis le bruit d’un train arrivant en gare. La paroi du module donnant en direction de la Terre se pliait sous leurs yeux, les arceaux métalliques vrillaient et la structure se tordait comme du fil de fer. Un objet semblait rouler sur l’extérieur de la station, s’accrocher, puis reprendre sa course et percuter à nouveau la carlingue. Depuis l’intérieur, ils suivirent le parcours de l’objet, jusqu’à l’apercevoir une fois qu’il avait dépassé ISS. Et ils le virent par le hublot de Colombus, ils le virent, le second Soyouz filer à travers l’espace et s’éloigner jusqu’à n’être plus qu’une tête d’épingle parmi les étoiles.
Ils restèrent agglutinés autour du hublot de longues minutes. La station craquait de toutes parts. L’assemblage des modules semblait avoir souffert du choc.
« Qu’est-ce… Qu’est-ce qu’il s’est passé ? » demanda finalement Peyton.
Tapha sembla s’éveiller d’un cauchemar.
« Notre Soyouz… Il a décroché notre Soyouz. Il m’a donné une chance, je l’ai refusée. Et il a décroché notre Soyouz.
— Pedro ? Tu veux parler de Pedro ? » demanda Peyton.
Tapha répétait en boucle la même chose. Ils virent la Terre pivoter à travers les hublot : quelqu’un utilisait les propulseurs de la station pour la repositionner sur son axe habituel.
Emma s’élança en dehors de Colombus.
« Quelle heure est-il ? » demanda Tapha.
Peyton ne réagit pas et Tapha le secoua.
« L’heure ! Est-ce que tu as une montre ?
— Oui, sursauta Peyton en relevant sa manche. Huit heures.
— Précisément ?
— Il est huit heures une.
— Vous sauriez faire sauter une trappe close ? »
Le feu est le pire ennemi de l’astronaute. Il n’y a aucun point d’eau dans une station — pas même pour la douche qui se fait avec des lingettes imbibées — et l’efficacité des nombreux extincteurs disséminés à travers les modules devient toute relative dès que l’incendie se propage — et il se propage vite le long des multiples réseaux électriques. Et les flammes ne sont pas le danger principal : les fumées toxiques dégagées ne peuvent être évacuées. L’air pollué tourne en boucle dans des systèmes de purification d’air inopérants et vient empoisonner les organismes. Fin du jeu.
Le 23 février 1997, Jerry Linenger en fit l’expérience : une cartouche d’oxygène de la station Mir prit feu lors de son remplacement. Les Russes minimisèrent l’accident. Jerry parlera d’un “chalumeau hors de contrôle pendant quatorze minutes” et de longues heures à subir l’atmosphère intoxiqué.
Depuis cet incendie, les normes de sécurités furent réévaluées et jamais ISS ne connu de pareil drame. Jusqu’au jour où les astronautes des missions 67 et 68, Peyton Mailer, Emma Updike et Tapha Sakho tentèrent de faire sauter une trappe de la station spatiale internationale à l’aide d’une bombe artisanale élaborée à partir de batteries lithium-ion.
Quiconque a connu l’année 2016 et l’affaire des téléphones portables explosifs sait qu’il est possible de faire exploser une batterie lithium-ion. Depuis 2017, ces batteries sont devenus l’unique mode de stockage d’énergie issue du solaire dans ISS : elles sont nombreuses et de taille conséquente. La puissance dégagée par leur explosion est toutefois limitée, en particulier au regard de la résistance d’une trappe de véhicule spatiale. Tapha fit plusieurs paris :
- les trappes internes sont bien moins résistantes que leurs homologues ouvrant sur le vide spatial,
- la structure d’ISS peut avoir été suffisamment endommagée par le choc avec le Soyouz pour avoir fragilisé l’ensemble des éléments qui la compose,
- les différences de pression entre les deux modules pourraient amplifier l’impact de l’explosion.
Et comme le savent les spécialistes des explosifs, la question n’est pas tant la charge que son placement. Entre les batteries de secours chargées disponibles à l’intérieur de la station et celles destinées au remplacement des anciennes usagées, ils disposaient d’un arsenal suffisant pour tenter leur chance. Et c’était le meilleur plan qu’ils purent échafauder en six minutes.
Pedro avait parlé d’un départ du Soyouz prévu entre huit heures quarante-cinq et huit heures cinquante-deux. Ils tombent d’accord sur le plan à huit heures sept.
Tapha et Emma volent vers Tranquility et ramènent trois silos contenant des chapelets de batteries lithium-ion. Ils désactivent les fusibles censés prévenir toute surcharge. Ils les placent une à une sur le hublot de la trappe à l’aide d’adhésif gris. ISS vibre toujours plus. Pendant ce temps, Peyton coupe l’électricité et désactive les fusibles dans Unity, le module où se trouve la trappe. Dans Destiny, il démonte trois rails métalliques d’un mètre qu’il assemble à l’aide d’adhésif (la microgravité excuse la faiblesse du montage). Au bout de cette perche, il fixe un scalpel de plusieurs tours de scotch.
« Huit heures dix-neuf. Nous devons avoir franchi la trappe dans quinze minutes » dit Tapha.
Il se sent efficace. Il pense vite et bien. Emma ouvre l’une des gaines électriques, sectionne plusieurs câbles, les dénude et les fixe aux anodes des batteries. Elle prend la plaque métallique qu’elle avait démonté pour accéder aux fils et la coince dans la poignée de la trappe, recouvrant ainsi presque tout le hublot, ne laissant qu’un mince espace accessible. Les batteries sont prises en étau entre la plaque et le hublot.
Huit heures vingt-quatre.
Les trois astronautes s’installent à distance de leur installation, à couvert derrière une paroi de Destiny. Peyton relance l’électricité et des éclairs bleutés s’échappent de derrière la plaque métallique et les batteries se mettent à crépiter. Des étincelles dorées jaillissent et l’adhésif fond. Moins d’une minute plus tard, des filaments de gaine plastique en fusion s’échappent des câbles et ondulent comme des algues au fond de l’océan. La station hurle, encore, plus que jamais.
À couvert dans son abri, Peyton avance la perche à travers Unity. Le scalpel passe dans l’espace laissé libre entre la plaque métallique et la trappe et plonge dans les batteries. Peyton darde d’un coup sec la coque des batteries et du liquide en fusion jaillit et la première batterie explose et c’est un déluge d’étincelles. Les autres batteries explosent à leur tour et les particules en fusions flottent à travers le module et une fumée noire fuse en grappes moutonneuses et Emma et Peyton se protègent le visage sous les cols de leurs polos et Tapha noue sa chemise autour de son visage. La plaque en métal remue comme le couvercle d’une cocotte-minute et l’explosion est grandiose. Un poulpe de feu étend ses tentacules. Ils entendent un craquement comme un os qui se brise. Ils coupent l’alimentation du module.
Huit heures trente.
La fumée se répand comme une goutte d’encre dans du lait. Ils toussent. Ils toussent et ils s’avancent vers le point encore en fusion. Des débris brûlants en suspension les empêchent de progresser, ils se blessent et ils reculent. Tapha dit « Allez chercher une EMU dans Leonardo », et Peyton plonge vers le Leonardo.
L’éruption se tarit et la fumée se dissipe. Le système de ventilation l’extrait, et bientôt elle sera stockée, et elle passera dans le système de recyclage, et il ne la purifiera pas, et la recrachera, tout aussi toxique. Ils doivent quitter la station.
Des valises métalliques contenant du matériel d’expérimentation sont rangées dans les placards de Destiny. Tapha et Emma en prennent une chacun, ils les ouvrent et leur contenu s’envole dans leur sillage, ils se cognent, avancent à la brasse, se débattent et les premiers débris en fusion sont sur eux, et ils brûlent leurs chairs et les pénètrent et la station sent le porc rôti.
Peyton ressort de Leonardo en poussant une combinaison devant lui, l’une de ces tenues qui donnent aux astronautes des airs de bibendum Michelin. Lui aussi est brûlé, mais il avance, il ne recule pas, pas même quand un câble en cuivre en fusion vient se poser en travers de son visage.
Huit heures trente-quatre.
Tapha et Emma agitent devant eux les valises ouvertes et se dégagent un passage parmi les débris en fusion. Ils s’approchent de la trappe. La chaleur augmente et leur sueur coule dans leurs plaies.
Peyton se glisse dans la partie supérieure de la combinaison spatiale et enfile le gant droit. L’Extravehicular Mobile Unit (EMU), la combinaison spatiale américaine, n’est pas ignifugée, mais elle dispose d’une isolation thermique d’excellent niveau. Suffisante pour que Peyton saisisse la plaque rougie par la chaleur et l’écarte. Les batteries fondues refroidissent déjà et se solidifient en une pâte noire et une partie vient avec la plaque. L’autre est collée à la vitre du hublot. Peyton y plonge sa main gantée et l’arrache. L’EMU fume. Le hublot est fendu en trois points. Peyton frappe du poing, mais les amples gants de l’EMU et la microgravité empêchent le coup de porter. Emma retire son polo et enroule ses mains dedans. Elle se saisit de la plaque encore brûlante et prend appui et porte un coup et le verre se fend encore plus. Le tissu du polo s’enflamme et elle hurle et elle l’agrippe plus fort encore. Elle repositionne ses chaussures dans les cales-pied et frappe encore le hublot, et encore, et encore. Et le verre cède. Les cristaux du verre de sécurité s’éparpillent. Peyton passe sa main gantée à travers le hublot. L’EMU crépite et fume et des flammèches dansent sur sa surface blanche. Peyton hurle et sa main se saisit finalement de la poignée de la trappe. Il la déverrouille. La trappe est libérée et ils la remontent — ou ils l’abaissent, impossible à dire. Tapha est dans un sens, Emma et Peyton dans l’autre, et autour d’eux, un tourbillon fou de débris incandescents.
Huit heures trente-six. Ils passent la trappe.
Personne. Le raccord tortueux menant à Zvezda et Zarya est vide. Personne ne les attend. Impossible qu’Anatoli, Iouri et Pedro aient manqué l’explosion. Emma se précipite dans le goulot sombre. Elle s’accroche aux sangles qui retiennent les colis fixés aux parois et se projette vers l’avant. Ses mains rosies par le feu, elle avance. Tapha lui emboîte le pas. Peyton s’extrait de l’EMU avec précaution, il essaye de ne pas aggraver ses blessures. Tapha arrive dans le poste de pilotage. Emma est sur Anatoli, elle le chevauche, enserre sa taille de ses jambes et le strangule de ses deux bras, et lui n’arrive pas à se débattre, engoncé dans sa combinaison. Il tente de hurler et son cri fait le bruit d’un siphon bouché. Il donne des coups de coudes qui atteignent les flancs d’Emma et elle répond en lui mordant la nuque. Deux filets sombres s’échappent entre les dents de l’Américaine. Le Russe parvient à crier cette fois.
Huit heures quarante et une.
Tapha traverse le poste de pilotage et se précipite en direction du Soyouz. Iouri est en combinaison, casque vissé, il voit Tapha et il panique, il plonge et passe le sas menant au véhicule. La combinaison ne facilite pas ses mouvements. Le casque heurte l’arceau métallique du sas. Il panique. Il panique et Tapha fracasse un extincteur sur l’arrière de son casque et, à l’intérieur, ce sont toutes les cloches de la cathédrale du Christ Sauveur qui sonnent pour Iouri. Iouri tente de se retourner, de se dégager du sas pour faire face à son agresseur, mais Tapha l’en empêche. Le Sénégalais cogne, il cogne, et chaque coup le propulse en arrière, et il revient et cogne à nouveau, et même si les coups ne portent pas vraiment, même si le Russe est protégé par son casque, Tapha cogne à s’en briser les reins. Tapha finit par attraper le casque et parvient à l’arracher. Il frappe encore, il frappe avec l’extincteur, il frappe l’arrière du crâne du Russe et l’os se déforme, il prend la forme de l’extincteur, Iouri crache du sang et des filets glaireux montent en volutes purpurines. Et Tapha frappe encore. Il s’arrête. Il lâche l’extincteur, qui va flotter à travers le module suivi d’une traînée de gouttelettes rouges. Il dégage l’astronaute de l’accès au Soyouz. Dans le Soyouz, il n’y a personne. Pedro n’est pas là. Tapha se retourne. Iouri est lové dans un coin du module, ramassé sur lui-même. Il râle et crève comme une bête. Tapha demande «Où est Pedro » et Iouri ne répond pas. Ses yeux roulent dans leurs orbites et il grelotte. Une buée blanche traîne sur le bout de ses lèvres. Le chauffage est éteint. Tapha s’en rend compte et il se sent glacé.
Il répète « Où est Pedro ? »
L’autre parle et du sang bouillonne sur ses lèvres. Il faut tendre l’oreille et bien écouter. Déchiffrer les borborygmes du Russe. Tapha approche l’oreille, si près qu’il sent la chaleur du sang irradier sur sa joue.
« Pedro. Je. Pas vu depuis deux semaines. »
Huit heures quarante-sept.
Chose étrange que celle que l’on nomme “instinct de survie”.
Tapha fit le chemin à l’envers en se faisant cette remarque. Dans son dos, Iouri convulsait. Un flot de débris calcinés remontait des modules américains. Emma le bouscula en se précipitant vers le Soyouz. Ses paumes avaient la couleur d’une côte de porc crue, ses mains laissaient des traces roses sur les murs beiges. ISS vibra plus fort. Elle quittait son orbite. Peyton suivit Emma. Son bras droit pendait à sa suite, grisâtre et carbonisé. Son visage était constellé de brûlures rouges. Ils ne dirent rien.
Huit heures cinquante-deux.
Emma jeta un dernier regard à Tapha. Elle ferma le sas et la pressurisation du Soyouz débuta.
Huit heures cinquante-sept.
Tapha entendit le cliquetis du désarrimage du Soyouz. ISS était sorti de son orbite. Tous les calculs de descente étaient caducs. La fenêtre de tir était passée de cinq minutes. Trois cent secondes. Sept virgule sept kilomètres par seconde. Deux mille trois cents dix kilomètres.
Tapha prit un appareil photo et l’un des télézooms sanglés aux parois de Zvarya. Il s’allongea et plaqua l’appareil contre le hublot dédié aux photographies de la Terre. Il rabattit la bâche anti reflet. La station eut un soubresaut. Dans le viseur de l’appareil, il vit un pan des panneaux solaires s’arracher. Les plaques scintillèrent longtemps dans l’espace de jais. Au loin, la capsule Soyouz amorçait sa descente.
Tapha prit quelques clichés de la Terre. La radio de la station se mit à grésiller. Il crut reconnaître une voix, puis distinguer des paroles parmi les interférences. Puis la voix se tut, et les grésillements se turent. Sous son ventre, s’étendait le Monde, le Monde tel que les Hommes le concevaient. Dans leur étroitesse. Il appuyait sur le déclencheur et il capturait le monde en quelques millions de pixels.
Un peu moins de quatre cent kilomètres plus bas, les cumulonimbus déployaient leurs corolles comme des champignons nucléaires.
Il reprit une photo.

