Les Phalanges d’Alexandre

I “Pavillon”

CRAC — la mâchoire. Elle a craqué. Pas grave. Pas besoin de mâchoire pour cogner fort. Tchak-tchak-tchak — les semelles glissent sur la surface du ring — toujours en lévitation deux centimètres au-dessus — fluide comme l’eau — ça ne s’arrête pas — et fuuuu-fuuuu-fuuuu — au rythme des respirations, poitrine, jambes, à l’unisson — tchak-fuuu-tchak-fuuu-tchak-fuuuu — le corps tendu sur un axe unique, un tronc qui pulse la sève, des branches qui dansent dans la tempête. Le poing de l’autre qui s’avance. Tu le vois armer, tu le vois venir, tu le vois venir à dix kilomètres — son crochet a pris le bus pour venir, il a patienté sous l’abribus, il est monté, il a composté son billet et il était encore en route que toi tu étais déjà loin — tu étais déjà dans l’étape d’après — il ne peut pas te suivre — tu es un mage — un putain de devin. Le buste qui pivote. Lentement. Tu vois tout au ralenti. Son poing qui passe, sous ton nez — mais bordel, il voulait vraiment te toucher ? Tant qu’il y est, il veut pas t’envoyer un SMS avant de cogner ? Il a perdu l’équilibre — putain, il est déjà game over. Épaules en avant, le buste ouvert, tout le poids du corps sur son pied droit, la pommette offerte, l’arcade à l’air. Bordel. C’en est presque insultant. Trop facile. Tu penses une seconde à ne pas le cogner. Non, c’est la règle : il faut cueillir l’offrande. Il faut punir. C’est un présent qu’on fait à l’autre, on punit sa faiblesse et ainsi on lui donne une chance de devenir plus fort. Tu visses tes pieds dans le sol, légèrement fléchi sur les orteils. Souple. Et tu te livres. Tout en entier. Frappe avec le poids de ton corps. Le poing armé : ça part d’en haut et le voyage se termine sur l’arcade de l’autre. Terminus, tout le monde descend.

“Alex, ça fait deux heures que je te dis de venir bouffer !”

Alexandre arrêta son geste à quelques centimètres de sa cible. Elle avait hurlé, cette fois, serrant ses petits poings diaphanes le long de son corps. La machine à briser des arcades sourcilières s’était enrayée. Quand il sera un champion, personne ne pourra plus l’arrêter, pas même sa mère. Même si c’est l’heure de dîner. Il s’en fit le serment et retira ses gants. Avant de les ranger, il les renifla un instant : leur doublure sentait l’odeur musquée des entraînements. Dans son dos, le sac de frappe improvisé se balançait dans la pénombre au bout de sa chaîne rouillée. Il l’avait bricolé avec des sacs Intermarché cousus ensemble, rembourrés de magazines télé et de vieilles peluches qui encaissaient ses coups en éparpillant leur polyester à travers le jardin. Un tube boursouflé, difforme. Semblable au corps grotesque d’un pendu oscillant sous sa potence. Sur le pas de la porte du petit pavillon, Alexandre s’arrêta un instant pour l’écouter grincer. Hin-hin-hin-hin. Il se promit de revenir après dîner, histoire de lui faire ravaler son rire.

Dans le vestibule, il noua entre eux les lacets de sa paire de gants et les suspendit à une patère. Leur surface était craquelée. Le revêtement plastique lézardé laissait échapper des miettes de mousse jaune. Leur rembourrage ne rembourrait plus grand chose. Á chaque coup, chaque crochet, chaque direct, c’étaient les phalanges qui prenaient. Le cartilage fin comme de la dentelle devait tout encaisser. Un ami de sa mère — l’un de ces amis qui venaient parfois vider leurs bouteilles de Martini et repartait tard dans la nuit — qui se disait ostéopathe avait prédit à Alexandre une arthrose précoce. L’ostéo l’avait observé depuis la terrasse en béton brut sur laquelle sa mère installait l’été venu le salon de jardin — une table et quatre chaises de plastique blanc piqué de points de moisissures noires. Il avait fait tinter les glaçons dans son Martini pendant qu’Alexandre tapait comme un sourd dans ses sacs Intermarché, travaillant son jab dans les dernières lueurs du crépuscule. Alexandre n’était venu à table qu’après que sa mère l’ait appelé à quatre reprises, le menaçant de jeter ses gants dans la cheminée — ils n’avaient évidemment pas de cheminée dans leur pavillon mais il fallait se méfier, elle savait se montrer très imaginative en matière de coups tordus. Entre deux bouchées de taboulé, l’amateur de Martini avait jeté un œil aux gants Everlast qu’Alexandre avait laissés sur la table en PVC. “Tu vas te massacrer les mains avec ça, garçon”, avait-il dit en pinçant entre le pouce et l’index leur maigre rembourrage. Que ce soit clair : il n’existait pas de manière efficace de convaincre Alexandre de prendre soin des miettes de ses mains. Mais si l’on imaginait un top ten des pires manières de s’y prendre avec lui, il y aurait certainement en haut du classement :

3 : Coucher avec Eloïse.

2 : Postillonner du taboulé sur la manche de son sweat à capuche Airness.

Et, manière numéro une du top ten des pires manières de s’y prendre avec lui :

1 : L’appeler “garçon”.

Les gens sont fous, parfois, de croire qu’il suffit de dire les choses et qu’elles soient vraies pour qu’elles soient entendues et intégrées. “Tu crois que j’ai des actions chez Décathlon, garçon ?”, lui avait répondu Alexandre en lui reprenant les gants des mains. La discussion avait tourné court et les phalanges avaient continué de s’émietter. Ils avaient à peine de quoi payer les mensualités de leur pavillon. Jour après jour, la petite baraque crépie partait un peu plus en ruine, et il fallait pourtant toujours entasser les mensualités, payer une somme qui ne correspondait plus à sa valeur réelle depuis près de quinze ans. Á chaque averse, les murs se fardaient de nouvelles coulures brunes. Á chaque tempête, le vent s’insinuait un peu plus loin à travers les couches rabougries de laine de verre. Á chaque gel, les fondations se contractaient, puis se relâchaient en se lézardant au dégel. Á chaque canicule, les carrelages se brisaient de part en part. Et à chaque fois que le climat les épargnait, le temps suffisait à abattre les dernières ruines qui s’obstinaient à tenir debout. Dans ces conditions, Alexandre se voyait mal réclamer des gants neufs. Quoi qu’en dise l’homme au Martini. Il fallait bien faire avec, et il continuait de bourrer de coups ses sacs Intermarché et ses vieux Everlast partaient en lambeaux, un peu plus à chaque coup, et ses mains le faisaient souffrir, un peu plus à chaque coup. Tant pis pour l’arthrose. Tant pis pour les actionnaires de Décathlon, tant pis pour les ostéopathes. Tant pis pour tout ; c’était comme ça.

La cuisine sentait le jus des Knacki. Une assiette de nouilles fumait sur la petite table en formica. Accrochée à un mur crépi, une horloge beige martelait les secondes. Il posa ses coudes humides de sueur sur la toile cirée jaune et elle poussa un cri plaintif, comme un ballon de baudruche entre les mains d’un enfant sadique. Sa mère tranchait des concombres sur le plan de travail. Il vit sa nuque, dégagée par un chignon flou. Des mèches de cheveux voletaient de droite à gauche à chaque coup de couteau, de ces cheveux situés à la base de la nuque et à la finesse qui vous laisse sans voix.

“Tu ne t’es pas lavé les mains”, dit-elle sans se retourner.

Elle ne lui posait pas la question, elle savait qu’il ne l’avait pas fait. Il ne se lavait jamais les mains avant qu’elle ne lui demande et ils se connaissaient tellement par cœur qu’il ne s’agissait plus de s’embarrasser de questions : elle savait. Elle savait tout, parce que lorsque deux êtres humains vivent ensemble trop longtemps, quand ils vivent des choses extraordinaires et quotidiennes à la fois, d’autant plus si ce sont de mauvaises choses, ils se trouvent irrémédiablement liés. Non : pas liés, ce n’est pas assez fort. C’est plutôt comme s’ils étaient imbriqués. Ou intriqués, comme l’on dit de deux particules liées entre-elles. Il y a en physique ce concept d’intrication quantique : deux particules s’entrechoquent, dans un choc d’une violence extrême qui transcende le temps et l’espace et, par la suite, ou qu’elles soient, que ce soit aux extrémités d’un univers qui n’en a pas ou dans la cuisine d’un pavillon, elles demeurent liées. Intriquées. Tenues par un lien invisible et inextinguible. Ces deux particules savent des choses l’une sur l’autre, tant de choses que les questions deviennent futiles car elles portent les réponses en elles. On ne demande plus “Est-ce que tu préfères la moutarde classique ou celle à l’ancienne avec les grains ?” ou “Penses-tu que je sois trop vieille pour porter des jeans slim ?” ou “Quelle est la personne si précieuse dans ta vie que si l’on te demandait de te crever les yeux pour elle, là, tout de suite, tu n’hésiterais pas une seconde avant de te planter une fourchette dans le globe oculaire ?” On ne demande plus tout cela, on le sait. On sait qu’il ne s’est pas lavé les mains. Tout cela était dur à comprendre pour les autres. Forcément, si l’on n’appartient pas à un groupe, on s’en sent exclu. C’est d’autant plus vrai dans le cas d’un groupe de deux qui, il faut le dire, exclut de fait pas mal de personnes.

Elle sortit les Knacki de l’eau frémissante en les piquant avec une fourchette. Alexandre se lavait les mains dans l’évier en inox.

“Je sens l’odeur de moisi d’ici. Frotte bien”, dit-elle en égouttant les saucisses luisantes.

Éloïse. Elle s’appelait Éloïse, sans “H”. C’était un joli prénom, “Le seul beau cadeau qu’aient pu me faire mes parents”, disait-elle parfois au bout d’une de ces soirées qui s’éternisent (et en général, après avoir dit ça, Alexandre la voyait se servir un nouveau verre de Juliénas ou tirer longuement sur sa cigarette). Elle était encore jolie, même sous la lumière crue du plafonnier. Certains des amis d’Alexandre avaient des parents “biens conservés”, mais aucun ne rivalisait en beauté avec Eloïse. Bien-sûr, c’était à ses yeux et il est difficile pour un fils d’être objectif lorsqu’il s’agit de sa mère. Vous portez la moitié de ses gènes et une part non négligeable de ses mimiques, de sa morale, de ses valeurs et de sa culture, comment pourriez-vous être impartial ? Soit vous lui faites payer ce que vous êtes en la haïssant, soit vous vous glorifiez vous-même en l’adorant, et le plus souvent un peu des deux à la fois. Mais il y avait une certaine beauté objective qui s’épanouissait dans le visage d’Eloïse — dans la manière dont s’accrochaient délicatement ses oreilles sans lobes dans un embrouillamini de petits cheveux presque blonds, de la beauté aussi dans cette fossette horizontale entre son nez et sa lèvre supérieure, dans son nez fin et très légèrement aquilin, dans ses yeux aux grandes pupilles noires, et dans une infinité de détails microscopiques et fabuleux qui disséminaient leur génie formel dans un ensemble harmonieux et délicat — et ce, même dans l’ombre orangée d’une l’ampoule soixante watts en bout de course. Et même avec ses quelques rides, la grosse en travers du front, les deux autres qui naissaient sous les ailes de son nez et finissaient dans une fossette au coin de ses lèvres ou les petites qui tombaient de ses yeux (Alexandre les connaissait par cœur).

“Tu ne veux pas les passer en machine, tes gants ?”, dit-elle en se servant des concombres (elle ne mangeait pas de nouilles, elle faisait attention à sa ligne; “Il faut faire attention à mon âge”, disait-elle).

— Ils n’y survivraient pas.

— Et sinon, tu ne veux pas arrêter de cogner dans tes sacs plastiques ?

— Et toi, tu ne veux pas que je pique ta carte bleue pour m’inscrire dans un club ?

— Essaie, juste pour voir, et c’est moi qui te cogne.”

Elle sourit. Elle avait de belles dents, bien blanches. Plein de belles dents bien blanches. On n’aurait jamais cru que l’on pouvait en mettre autant sur les gencives d’une si petite femme. Elle portait cette robe à fleurs qu’Alexandre aimait tant. Les coutures étaient blanchies à force de passer en machine et le bleu était un peu passé. De minuscules fleurs rouges et jaunes s’égaillaient sur le tissu. C’était du Zara d’il y a au moins dix ans, mais Alexandre l’aimait toujours autant. Sa mère n’était pas comme les grosses bombonnes qui venaient chercher ses potes à la sortie du collège, toutes ces campagnardes obèses qui faisaient la honte de leurs fils, tellement honte qu’ils leur demandaient d’attendre dans la voiture. Éloïse, elle, n’avait pas bougé depuis la collection été 2006–2007 de Zara, pas un poil de graisse — en fait si, un peu, sur le ventre, une ondulation infime mais bien présente, parce que personne n’y échappe vraiment, mais ça Alexandre ne le voyait pas, c’est le genre de détail qui ne se voit qu’en culotte et, s’ils étaient intriqués, c’était sa mère, tout de même.

Eloïse et sa robe à fleurs Zara. C’est un joli prénom, Éloïse. Tellement qu’Alexandre, parfois l’appelait ainsi, pas maman. Il lui disait “Salut Eloïse, tu es canon ce matin”, et elle rougissait comme une collégienne.

“Pourquoi tu souris ?”, demanda-t-elle

C’est vrai qu’il souriait tout seul comme un con.

“Pour rien, répondit-il en dissimulant mal un sourire plus large encore.

— Tu tires une gueule pas possible en permanence. Le jour où tu souriras pour rien je te ferai enfermer.

— Laisse-moi manger mes putains de saucisses.”

Et il sourit de plus belle. Il avala ses Knacki en les trempant dans du ketchup. Elles remuaient dans la sauce comme des doigts flaccides ensanglantés.

“Tu as fait tes devoirs ?”

C’était comme ça : elle avait parfois un sacré don pour casser l’ambiance. Ce devait être un truc de mère, se disait Alexandre.

“Non.

— Pourquoi je te demande…?

— Je sais pas. Tu dois être une personne résolument optimiste.

— Ou folle. Tu vas les faire.

— Ouais.

— Ce n’était pas une question.

— Je sais.

— Tu vas vraiment les faire ?

— C’était une question, là ?, dit-il en levant le nez de ses nouilles ketchupées.

— Oui.

— Alors : oui. Je vais les faire.

— Je pense que tu me mens, dit-elle.

— C’est pas impossible.

— Tu ne devrais pas.

— Je sais.

— Alors pourquoi le fais-tu ?

— Je ne peux pas m’en empêcher. C’est une maladie. Une maladie mentale.

— Fais tes devoirs. Je ne veux pas que tu sois inculte, en plus de menteur.

— Je dois regarder Koh-Lanta avant.”

Elle fronça les sourcils, plus désemparée qu’énervée.

“Mais… Tu disais toi-même que tu trouvais ça con. Et que c’était truqué.

— Ça n’empêche pas de regarder.

Tout en chorégraphie sourcilière, elle sembla dire “Que puis-je répondre à cela ?”

— Bon. Fais-les demain matin. Et aide-moi à débarrasser la table avant d’aller devant la télé.”

La vie est peuplée de choses à la fois simples et absolument merveilleuses. Les pépites de chocolats légèrement fondantes sur un cookie sortant du four. Emprunter un passage piéton en ne marchant que sur les bandes blanches. Partir en voyage très tôt, ou bien très tard, et se retrouver seul sur un quai. Croire que tous ses sous-vêtements sont au sale et retrouver derrière une pile d’habits, un caleçon que l’on pensait perdu à jamais. Ou s’allonger dans le canapé beige complètement avachi du salon, celui dont les coussins ont pris en creux la forme de votre corps, et regarder Koh-Lanta un vendredi soir. Alexandre n’aurait pas pu dire qu’il aimait vraiment Koh-Lanta. Il était simplement victime de cette simplicité merveilleuse et revenait à coup sûr chaque vendredi soir se lover dans les bras élimés d’un canapé Cuir Center antédiluvien. Koh-Lanta, c’était globalement chaque fois la même chose — machin complotait contre truc, truc crachait dans le dos de chose, chose éliminait machin — et c’était précisément ce qui rendait la chose si fabuleuse. Il prenait place sur son canapé, Eloïse s’installait dans son propre fauteuil, celui dont la tapisserie trouée réussissait l’exploit de faire paraître potable le canapé, et ils commentaient la perfidie de la tribu rouge ou la médiocrité des survivants jaunes. À ce moment, rien au monde n’eût pu rendre Alexandre plus heureux. Rien. Rien au monde ne valait Éric, gardien de la paix de quarante-trois ans qui avait fait des milliers de kilomètres depuis le Val d’Oise pour planquer quelques grains de riz dans la jungle. Rien au monde ne valait Nabil, le responsable marketing de vingt-neuf ans qui dominait de la tête et des épaules les épreuves physiques et se faisait éliminer parce qu’il n’arrivait pas à avaler une larve. La pure connerie. Une connerie comme seule la télévision sait en produire un flot ininterrompu. La connerie lavait tout. Elle opérait un délectable lavage de son cerveau : elle astiquait les tissus souillés par le quotidien, elle les lessivait sous un flot d’images absconses et les passait à l’essoreuse d’une dramaturgie d’opérette. Le générique de fin défilait et il se sentait un peu plus propre. Il se sentait aussi un peu moins neuf : les lessives ne rattrapent jamais les couleurs d’origine. Elles laissent un petit quelque chose qu’elles n’ont pu enlever, une tâche devenue constitutive du tissu, un dépôt organique aux points de frottement, une pellicule invisible de soude. Et vous n’avez pas le temps d’avoir quinze ans que vous vous sentez déjà comme une robe Zara de la collection été 2006–2007 : un peu passé et élimé aux coutures.

“Oh mais qu’ils le virent celui-là !”, dit Eloïse.

Elle fronça les sourcils et sa ride du lion se marqua. Á l’écran, un barbu cachectique expliquait de quelle manière il dissimulait ses réserves de nourriture aux yeux des autres. Il soulevait une planche pourrie posée entre deux racines et dévoilait une poignée de grains de riz censée lui garantir la victoire aux épreuves. Un portrait le présentait dans sa vie quotidienne. On découvrait un garçon aux joues pleines et rasé de frais. Ses collègues qualifiaient le représentant en fixations industrielles de “beau gosse”, “charmeur”, “battant” et “compétiteur”. “Bref, un vrai gagnant”, concluait une dame rondelette en tailleur lilas. Elle hésita une seconde puis hurla “Allez Domi !” en serrant les poings face à la caméra. Lorsque l’on ne sait pas quoi faire, crier “Allez Domi !” est toujours la pire solution envisageable.

“Il se fera éliminer au prochain conseil, dit Alexandre, tout le monde veut le virer. C’est pour ça qu’il veut à tout prix le Totem d’immunité.

— C’est quand même un salaud, dit-elle en faisant la moue.

— C’est un jeu. Faut gagner, c’est tout.

— Tu veux un Magnum ?”

Pouvait-on imaginer meilleure mère que celle qui savait qu’il vous fallait un Magnum menthe-choco avant d’assister à l’épreuve d’immunité ? Alexandre se dit qu’il allait les faire, demain, ses devoirs. Sur l’instant, il le pensait vraiment.

II “La nuit”

Environ cent vingt-sept kilos de coquillettes, huit litres de ketchup, une brassée de Knacki et un Magnum choco-menthe. Les lois organiques sont ainsi faites : deux heures plus tard, noyé dans les replis de sa couette, Alexandre cherchait en vain le sommeil. Suant sur l’imprimé Tortues Ninjas de ses draps d’enfant, il respirait avec peine l’atmosphère lourde en regrets. Regrets d’avoir repris des nouilles, regrets de n’avoir pas jeté un œil à ses devoirs, regrets d’avoir menti à Eloïse, regret d’être une mauvaise personne, regret de ne penser qu’à se masturber pour tromper sa conscience. Il ne ferait pas ses devoirs, il le savait.

Il avait de nombreux défauts, mais il n’était pas hypocrite. Il cherchait souvent le sommeil ainsi, en s’interrogeant sur la moralité de sa personne, ce qui, à l’adolescence, constituait une humeur singulière, il en avait conscience. Il voyait les autres vider des packs de vingt-quatre, finir des piles de jeux de PS4 ou parler foot durant des heures. Eux ne semblaient pas s’interroger ainsi à la nuit tombée, eux n‘envisageaient la vie que comme un gigantesque Disneyland peuplé de culs rebondis à conquérir et de promesses de divertissements qui ne demandaient qu’à être tenues. Lui avait conscience. Il avait conscience de ne pas être une bonne personne, il avait conscience sans se faire d’illusions quant à sa capacité à infléchir les forces de sa nature. Il était indolent. Il lui semblait être le passager d’une rive en mouvement, le spectateur immobile de sa propre chute. Il s’appliquait à ne rien faire, rien d’utile. Il se tuait à cogner dans des sacs plastiques bourrés de Télé Z. Il mangeait deux-cent cinquante grammes de nouilles et quatre Knacki. Il attendait sept heures par jour sur une chaise en bois que vienne l’heure de taper dans des sacs plastiques bourrés de Télé Z. Il changeait de salle quand il était inscrit sur l’emploi du temps qu’il devait changer de salle. Il tentait de répondre quand on lui posait une question, mais bien souvent on le laissait tranquille. Son professeur principal l’avait qualifié de “rêveur” lors d’une rencontre avec Eloïse. C’est tout ce qu’il n’était pas, “rêveur”. Il était conscient. Un père aurait-il su préserver son insouciance d’enfant ? Peut-être serait-il une meilleure personne si un père lui avait gueulé dessus de temps à autre. Alexandre ne gardait aucun souvenir de la séparation de ses parents. Son père avait disparu avant d’imprimer la moindre image dans sa mémoire. Il n’en restait rien, pas même une photo jaunie oubliée dans un vieil album photo, ou un manteau bouffé aux mites resté au fond d’une armoire. Ses traces avaient été soigneusement effacées, jusqu’à ce qu’il ne reste nul autre témoignage de son existence qu’Alexandre lui-même. Il était le vestige d’un passage, l’empreinte qu’un pied humide laisse sur le linoléum du couloir, le mégot mal éteint qui finit de se consumer au fond du cendrier. Pour imaginer son père, il devait composer avec ce qu’en disait sa mère (rien) et ce que son imagination lui permettait d’entrevoir chaque soir avant de s’endormir depuis qu’il avait l’âge de s’en souvenir. Il imaginait un bel homme, grand et aux épaules larges. Plus âgé que sa mère. Le style tempes grisonnantes et moustaches soignées — Eloïse vouait un certain culte à la série Magnum dont elle exposait la collection complète en boitiers DVD dans la vitrine du salon, il faut croire que cela avait eu une certaine influence sur Alexandre. Une sorte de Tom Selleck, donc, mais sans les chemises à fleur (pas le genre de la région). Son père à lui aurait préféré les belles matières, les textiles épais, les manteaux 100% laine, les vestes en tweed, les pantalons à pince en laine bouillie grise. Que des matières chaudes qui grattent un peu lorsque l’on vient chercher un câlin. Et plus tard, Alexandre n’aurait qu’à pincer entre l’index et le pouce la laine moelleuse d’un pull torsadé et il se souviendrait de l’odeur musquée de l’eau de Cologne de son père. Ou des dîners chez les amis qui s’éternisaient et du tissu du pantalon qui lui grattait la joue quand il s’endormait sur les genoux de son père. Toute une bibliothèque de souvenirs factices de ce type qu’il s’était construits, soir après soir, et qu’il avait mémorisés dans les moindres détails, les rendant plus réels que ses propres expériences passées. Les souvenirs d’un père agréable, respectable et apprécié du voisinage. Un père attentionné avec Éloïse, attentif mais ferme avec son fils. Pas un pseudo-bobo post-Dolto : il ne faisait pas vaisselle, il ne changeait pas les couches, il ne passait pas l’aspirateur. Il ne jouait pas avec Alexandre au début, il attendait que l’enfant puisse se prêter à des jeux d’homme. Il lui aurait appris à jouer au foot ou au rugby ou à boxer. Il lui aurait appris à être solide. C’était ça son truc : être solide. Il était dur comme un silex, dense comme un bloc de fonte. Un bloc de fonte avec une moustache. Demeurait une seule énigme à laquelle son imagination n’avait su répondre : comment un bloc de fonte pouvait ainsi s’évaporer dans l’air ?

Au fond, ils n’avaient eu besoin de personne et c’était très bien ainsi. Éloïse avait été parfaite, et peut-être était-ce encore là une autre facette du même cliché, “la mère courage”, “seuls contre tous”, “l’union sacrée”, mais peu importait, peu importait ce que pensait les membres extérieurs, les jaloux qui n’avaient rien d’autres que leur haine remâchée, leur bile putride nourrie de cette envie de faire partie de leur super club. Mais voilà, il n’y avait que deux membres, des membres à vie, et ils ne désiraient pas tant que ça intégrer un troisième larron à leur petit duo. Finalement, des pères, il en voyait, des ratés, des violents, des cons, parfois les trois en même temps pour les plus audacieux, tout autour de lui ; ce n’était peut-être pas plus mal de se contenter d’un fantasme satisfaisant, plutôt que de devoir se coltiner une réalité qui ne saurait être autrement que décevante. Mais, tout de même, il y avait comme un arrière-goût dans la bouche d’Alexandre, l’image qu’ils donnaient tous les deux, ce qu’ils étaient et ce qu’ils laissaient paraître… Cette mère célibataire, propriétaire d’une dette attachée à un pavillon en ruine, perdue dans une campagne sans charme comme la France de la misère, la France de l’ennui, la France de l’oubli, en connaît des milliers, de ces villages aux codes postaux inconnus, les 45530, les 60125, les 80245, les champs sans fin en patchwork jaunes et verts, bordés de zones commerciales — entrepôts éclairés aux néons et devantures criardes — , des bourgs fantômes recouverts de pustules pavillonnaires, un soupçon de chômage, de jobs à la con (plumeur de volatiles à l’usine Doux d’abattage et de transformation de dindes, metteur en rayon d’article déco pour l’univers du bain chez Gifi, frotteur de moquettes des bureaux d’une boîte d’assurance vie). Eux-deux, là-dedans, la mère célibataire et le fils unique… On aurait dit le scénario d’un film primé à Cannes, ces films dont on parle à la fin du JT de TF1, mais que personne ne va jamais voir.

C’est douloureux d’être un cliché. De se sentir bridé, glissé de force dans la gaine de l’archétype. On s’imagine auteur-interprète de sa vie et puis, un jour, le réalisateur d’un film en compétition à Cannes débarque en mâchouillant la branche de ses lunettes et vous dit, l’air désolé : “Mais ? Tu n’avais pas remarqué ? Les caméras, les perchistes, les rails et les projecteurs, ça ne t’a pas mis la puce à l’oreille ? Enfin… tout est dans le script, tout est écrit depuis le début, et jusqu’au générique !” L’idée de suivre une route toute tracée n’était en soit déjà pas très réjouissante, mais lorsque Alexandre se penchait un peu en avant pour regarder le bout du chemin, il ne voyait qu’une suite de zones d’activités commerciales, des séries de toits couverts de tuiles mécaniques ocres, des Kangoo garées sur des allées en gravillons, des longues matinées à trainer en robe de chambre devant monster.fr et d’encore plus longues après-midi à marteler la touche F5 du clavier — actualiser — , boite mail ouverte, guettant une réponse. Et là, l’idée d’une destinée toute tracée par avance devenait franchement déprimante.

Il ne dormait pas. Tapies dans la pénombre, les silhouettes bleues de son enfance guettaient son sommeil. Un porte-manteau surmonté d’une tête de lapin hilare qui semblait le fixer. Des figurines, disposées çà et là sur les étagères et dont les ombres répétaient une étrange chorégraphie païenne. Une statuette d’Anubis en plâtre, une autre représentant la Statue de la Liberté, souvenirs des voyages de sa tante. Tout ce décorum n’inspirait pas le sommeil. Il commençait à sentir des picotements dans le bout des doigts. Depuis une dizaine de minutes, allongé sur le dos, il avait glissé sa main gauche sous ses fesses pour en bloquer la circulation sanguine et l’engourdir. La main ainsi anesthésiée devenait, avec un peu d’imagination, celle d’une autre une fois posée sur son pénis en érection. Technique masturbatoire ancestrale, transmise lors de soirées entre adolescents à peine pubères, parmi un catalogue d’autres savoirs-faire tous plus fantaisistes les uns que les autres, tels que le gant de toilette rempli de nouilles tièdes ou l’oreiller en plumes d’oie percé. Main gauche sur son sexe, il tâtonna de la main droite sur sa table de chevet, à la recherche de son vieux Samsung. Derrière la vitre brisée, les photos de femmes nues défilaient comme prises dans une toile d’araignée. Impossible d’aller sur Youporn avec ce vieux portable. À la maison, ils n’avaient qu’un seul ordinateur pour eux deux, et il était dans le salon, d’une proximité avec la chambre d’Éloïse rendue inquiétante par la finesse des cloisons. Éloïse n’avait pas voulu lui en acheter un, un à lui qu’il aurait pu installer sur son bureau en pin pour, par exemple, faire ses devoirs ou encore se masturber sur des vidéos d’orgies bukkake. Du pouce, il fit défiler les images de femmes nues jambes ouvertes, chairs offertes, Asiatiques aux chattes brunes, fausses blondes écartelées, Noirs éléphantesques ouvrant en deux les flots de lèvres ourlées, talons roses fluo renversés sur canapés en cuir blanc, catogans balancés en rythmes heurtés, teens aux petites aréoles brunes et tétons sanguins dressés comme des petits pénis, cheveux corbeau aux reflets bleus, crachats séminaux en rayures laiteuses, tout distendu, dilaté, ouvert, joue contre le matelas, pied sur la tête, gode violet poignardé, zébré de cyprine sirupeuse. Il s’en lasse. Les photos étaient trop abstraites, elles demandaient trop d’imagination. Il insista — doigts enfoncés dans l’anus, clitoris léché par femme trop maquillée, gorge profonde et mascara qui coule — , s’énerva — visage couvert de sperme, double pénétration anale, fist-fucking — et il jouit et il sentit qu’il n’arriverait pas à s’endormir après ça. Il ouvrit Snapchat. Il essaya de se masturber devant les photos des meufs de sa classe, mais tout passait trop vite sur Snapchat. Il ferma l’application et ouvrit la galerie de son téléphone. Dans un dossier dissimulé dans une série de sous-dossiers — Éloïse a toujours eu sa propre définition de la notion de vie privée — , une collection de photos particulières : des captures d’écrans issues de Snapchat, Instagram, Twitter et Facebook, des photos de meufs du lycée qui postaient leur pudeur en mondovision. Sur ces photos, il voyait moins de chair que sur les pornos — quoique — mais c’était bien plus excitant. Il percevait de manière indistincte le trouble moral que faisait naître en lui cette galerie de photos, ce tiraillement entre le bien et le mal que tout homme finit par ressentir lorsqu’il empoigne son sexe, mais il ne pouvait se réfréner. Il y avait ce selfie de Lara récupéré sur Twitter, une petite brune de troisième techno qui posait allongée sur son lit, avec en second plan ce cul rebondi, enveloppé dans une culotte à motifs léopards roses. Il y avait le selfie de Léna, meuf de sa classe à qui il n’avait jamais parlé, récupéré dans sa story Snapchat, un visage émacié par une duckface, surmonté d’une paire de lunettes surdimensionnées, surplombant un décolleté qui révélait la naissance d’une poitrine pressée par un bras. Ou encore l’une de ses favorites, Amina qui avait posté une photo d’elle en vacances au bled, en maillot de bain, de dos, face à une piscine Hockneyenne, les muscles saillants des Apollons californiens remplacés par le galbe brun des hanches adolescentes. Il jouit une seconde fois sur Amina. Il s’essuya à l’aide de son slip d’enfant qu’il dissimulait au fond d’un tiroir de sa table de chevet. Elles étaient encore toutes là, les collégiennes aux booties gainés dans leurs slims H&M, elles attendaient au fond du dossier secret, elles se multipliaient en ce moment même sur Snapchat, sur Instagram, sur Facebook, sur Twitter, sur Tinder, sur Happn, et il bandait à nouveau. Il en avait mal aux couilles. Il posa son téléphone sur la table de chevet et se retourna dans son lit et essaya de trouver le sommeil. La pluie tombait dehors. La vitre ocellée de gouttes d’eau lui jeta mille regards accusateurs. Il tourna dans ses draps, les arrachant au matelas, et reprit son téléphone. La lumière bleue de l’écran creusait ses traits et le vieillissait, il faisait au moins quinze ans et demi.

Dans la vraie vie, ses rapports aux femmes étaient moins enflammés. Plus distants. Elles évoluaient en périphérie de son monde, silhouettes fugaces, évanescentes. Lui se passionnait pour elles, les connaissait dans leurs moindres détails, leurs grains de beauté ou leur manière de jouer avec leurs cheveux, leurs T-shirts préférés ou la dernière couleur de leur vernis à ongles. Elles, elles ne semblaient avoir que du mépris pour ses pantalons de survêtement à pression Champion U.S.A., sa coupe maison à la tondeuse sabot cinq millimètres et ses baskets Kalenji. Les meufs cool ne s’intéressaient pas aux mecs dans son genre — le genre qui n’a pas cent trente euros minimum à mettre dans une paire de chaussures. Ici, on restait puceau jusqu’à avoir mis suffisamment de côté pour se payer des Air Max. La règle tacite était admise. Il n’était pas le seul gosse de pauvre du coin, pourtant, tous les fils de smicards ne conservaient pas leur virginité jusqu’à leur majorité. Certains vendaient des cheeseburgers au comptoir du McDo de la zone commerciale, d’autres dealaient un peu de shit à l’occasion. Deux versions — plus ou moins lucratives — du rituel de passage à l’âge adulte, le shit ou le shitburger. Alexandre n’avait pas le temps pour ça : il fallait qu’il cogne. Chaque soir. Au moins une heure. Il cognait dans ses sacs plastiques.

Perclus des courbatures de son dernier entraînement, et de celui d’avant, et des centaines d’autres qui l’avaient précédé, Alexandre finit par s’endormir. Demain, comme chaque samedi, les Mille Lacs l’attendaient.

III “Une campagne”

— PUSH ME, AND THEN YOU JUST TOUCH ME — Éloïse avait un certain sens de l’humour. Ce matin, il prit la forme d’une chanson de Benny Benassi (éphémère gloire de la musique électronique, tendance il y a quinze ans) diffusée sur une chaîne hi-fi familiale poussée dans ses derniers retranchements sonores. — TILL I CAN GET MY — Les basses faisaient vibrer les murs en placo de la chambre. Sur les étagères en pin, les figurines Naruto d’Alexandre se promenaient en sautillant puis dégringolaient sur la moquette. — SATISFACTION, SATISFACTION, SATISFACTION — Eloïse ouvrit la porte de la chambre et se précipita sur les volets pour les ouvrir en les faisant claquer sur la façade crépie.

— PUSH, PUSH, PUSH, PUSH, PUSH, PUSH, PUSH, PUSH —

“Allez, bouge-toi”, hurla Eloïse, mains sur les hanches, en tentant d’arracher la couverture qu’Alexandre retenait comme il pouvait (pour cacher sa gaule matinale).

Elle lâcha le drap, le laissant tout entier à la trique de l’adolescent, et se mit à lui jeter au visage tous les vêtements sales qui trainaient au sol.

— PUSH, PUSH, PUSH, PUSH, PUSH, PUSH, PUSH, PUSH —

“Tu m’avais promis de faire tes devoirs, dit-elle entre deux vols de slips à la fraîcheur douteuse. Bouge-toi!”

Il s’enroula dans ses draps et lui offrit son cul nul pour seule réponse.

— PUSH, PUSH, PUSH, PUSH, PUSH, PUSH, PUSH, PUSH —

“J’en ai marre que tu me prennes pour une idiote. Je ne suis pas ta pote. Je vais arrêter d’être trop gentille avec toi.”

Elle avait ses périodes comme ça. Alexandre se demanda si c’était lié aux cycles menstruels ou si elle était juste casse-couilles par nature. S’il reconnaissait un paquet de qualités aux femmes, il leur trouvait également une sacrée propension à casser les couilles. Elles complexifiaient tout. Quand la vie semblait devoir filer en ligne droite vers un point, elles étaient oscillations et courbes. Elles étaient l’onde sur la surface plane de l’eau. La couille dans le pâté. Il lisait facilement les rapports entre hommes : ils étaient simples, articulés autour d’un rapport dominant-dominé simple — qui ne manquait pas de désavantages si vous vous trouviez dans la position du dominé, mais qui avait le mérite d’être franc et sans détours. Avec les femmes, pour les mêmes objectifs, il existait mille dissimulations, mille travestissements. Bref, il les trouvait un peu casse-couilles.

Après qu’Eloïse l’ait tiré hors de son lit par le pied, Alexandre s’avoua vaincu et se leva. Enroulé dans son drap comme dans une toge, il tentait de se réveiller en se frottant le visage pendant qu’Eloïse essayait de réfréner un fou rire.

“Je dois bouger dans même pas une heure de toute façon, dit-il.

— Raison de plus pour te dépêcher de faire tes devoirs.”

Elle avait ses règles, il en était sûr.

Douze minutes plus tard, il avait bouclé un exercice sur le théorème de Thalès. Encore vingt-trois minutes et il mettait un point final à une traduction de Misery de King, du français vers l’anglais. Encore cinq et il achevait de griffonner les réponses (qu’il savait fausses) à un exercice de conjugaison espagnole. Il attrapa sous son lit un tapis en mousse déchiqueté et le déroula sur le sol de sa chambre. Toujours en slip, il fit une série de cent push-ups (pompes), suivie de cent sit-ups (abdominaux), puis de cent squats (fessiers). Il finit par quelques étirements. Il se regarda un instant dans le miroir de sa penderie Ikea. Il était fin, mais dessiné. Nerveux. Comme une brindille sèche. Pas de doute : ses abdos avaient plus fière allure que ses bulletins trimestriels. Il poursuivit ainsi la série de rituels qui devaient le mener à l’aire des Mille Lacs. Enfiler le short en coton Everlast, celui dont les mailles sont si usées au niveau des fesses que l’on peut deviner le motif de son slip. Paires de chaussettes de foot Kipsta remontées jusqu’aux genoux (garder les ligaments au chaud). Pantalon de survêtement Champion U.S.A. (celui avec les pressions sur le côté) par-dessus — il fallait marcher à travers les broussailles pour rejoindre les Mille Lacs et, s’il ne craignait pas qu’on lui ouvre l’arcade d’un crochet du droit, il redoutait les griffures de ronces. T-shirt publicitaire Brico Dépôt (“La qualité, le prix : l’essentiel en deux mots”). Sweat à capuche noir Adidas Originals (gros trèfle à trois feuilles blanc barré de trois bandes noires dans le dos). Rouleau de strap médical, ciseaux à portée de main : il l’enroula autour de ses poings, bien serré, double, triple, quadruple épaisseur au niveau de l’arête saillante des métacarpes. Petites flexions extensions des doigts pour éviter les plis gênant le mouvement, coups de ciseaux si nécessaire. Bureau, tiroir du haut, pot de vaseline : du bout des doigts, il l’applique en pâtés grossiers. Sous la pulpe de ses index, les irrégularités boursouflées, tissus cicatriciels, vestiges d’anciens combats. Ensuite, il se regardait, comme toujours, dans le miroir de l’armoire. Il montait sa garde, poings joints sous les yeux, vérifiait sa posture, sautillait et balançait deux ou trois jabs dans l’air. Il se remémorait les gestes vus sur des vidéos Youtube, des vidéos de MMA, des combats de Tyson, des combats de rue filmés au portable, des K.O. de Kimbo Slice. Il corrigeait le placement de ses pieds, enroulait la colonne, toujours sur les orteils. Les seuls cours qu’il avait pris, c’était seul face à l’écran de son ordinateur. Il faisait au mieux pour copier et assimiler. En tout cas, dans le plan américain offert par la glace de l’armoire, il avait du style. Puis il remontait sa capuche, l’abaissait jusqu’aux yeux, laçait ses Kalenji (double nœud) et partait. Il attrapa son Samsung sur la table de chevet et y jeta un œil en dévalant les escaliers. La photo d’Amina était toujours ouverte (vacances au bled, maillot de bain, de dos face à une piscine Hockneyenne, galbe brun des hanches) et il crut un instant qu’il allait à nouveau bander. Il était en retard, même s’il n’y avait pas vraiment d’horaire. Aux Mille Lacs, les gens arrivaient, faisaient ce qu’ils avaient à faire, partaient, sans que rien ne soit clairement défini. Un code d’honneur tacite suffisait à faire tenir debout l’édifice sans fondations. Il attrapa au passage ses gants accrochés à la patère du vestibule et passa leurs lacets noués autour du cou.

“Tu sors ? Où tu vas ? Tu rentres à qu — ” Il eut juste le temps d’entendre Eloïse hurler avant de claquer la porte derrière lui. Elle savait — plus ou moins — ce qu’il allait faire. Chaque samedi matin, aux alentours de neuf heures, il partait en tenue, gants autour du cou, puis revenait vers treize heures, visage tuméfié, parfois ouvert, crasseux, puant la sueur, phalanges couvertes de croûtes noircies. Elle fermait les yeux et, chaque samedi matin à neuf heures, elle rejouait la même comédie naïve en lui demandant où il allait. On a tôt fait de juger la manière dont les parents élèvent leurs enfants, en oubliant que tout n’est que négociation et compromis entre des êtres humains aux aspirations contradictoires. De manière générale, la vie est une gigantesque compromission où l’on n’est vraiment rattrapé par la sincérité que le jour du jugement dernier. Elle devait bien se douter, au moins dans les grandes lignes, de la manière dont Alexandre occupait ses samedis matins.

Dans les grandes lignes :

Les Mille Lacs étaient le nom d’une aire de repos désaffectée où des inconnus qui n’auraient jamais dû se rencontrer se retrouvaient pour se battre. Qui avait eu cette brillante idée en premier ? Alexandre n’en savait rien et il s’en fichait. Le bouche à oreille aidant, les ados licenciés en boxes, en taekwondo ou en jiu-jitsu qui voulaient se battre “pour de vrai”, sans un coach ou un arbitre sur le dos, tous les chômeurs qui avaient besoin de se défouler sur quelque chose, les paumés qui ne parlaient à personne au lycée, les vendeurs d’assurances fans de MMA, toute cette population hétéroclite venait se cogner aux Mille Lacs. Alexandre avait découvert le lieu il y a un peu plus d’un an par l’intermédiaire d’Emmanuel, le camarade qui se rapprochait le plus d’un “meilleur ami”. Á l’époque, ils se passionnaient pour le film 300, l’histoire de Leonidas aux Thermopyles passée au filtre hollywoodien, dans un déluge d’héroïsme et de muscles huilés. Ils s’envoyaient les meilleurs passages sur Youtube, connaissaient les (rares) répliques et entonnaient le cri iconique des spartiates — “HAOU” — avant de se frapper comme des imbéciles heureux. Son ami lui avait parlé d’un lieu où l’on pouvait voir des combats — de vrais combats, pas des simulacres organisés pour le show. Ils y étaient allés un samedi matin. Sur place, il n’y avait pas de spectateurs : tour à tour, tout le monde combattait. Quand était venu leur tour, Emmanuel était rentré chez lui. Alexandre était allé combattre. Voilà toute l’histoire.

Les poings serrés, au fond de la poche kangourou de son sweat Adidas, Alexandre s’éloignait à grandes enjambées du pavillon. Il jeta quelques regards par-dessus son épaule et vit l’ombre d’Eloïse par la fenêtre de la cuisine. Çà et là, des lumières s’allumaient aux fenêtres de maisons toutes semblables et l’univers gris se piquait de lucarnes jaunes. Le ciel anthracite semblait se venger en recrachant le charbon arraché aux entrailles de la terre. La région était victime d’une vendetta de bistre qui repeignait les villes et les Hommes d’une mélancolie uniforme. Cette zone pavillonnaire avait hébergé les rêves et les ambitions d’une génération, puis la génération avait vieilli, mal vieilli, et ses rêves aussi. Chaque parpaing scellé, chaque plaque de placoplatre vissée, chaque tuyau en cuivre soudé avait été une victoire, une victoire sociale, arrachée avec les dents au déterminisme et à l’inertie. Les murs de ces pavillons étaient crépis de la sueur des Hommes. Ils avaient arraché aux banques des crédits sur vingt-cinq ans et avaient construit leur réussite sur ces fondations. Les vingt-cinq années ne s’étaient pas écoulées que déjà les façades dégueulaient de coulures brunes moussues, que les tuiles mécaniques se recouvraient d’un tapis végétal spongieux noirâtre, que les volets aux bois blanchis cillaient sur leurs fenêtres aveugles. Dans le vent glacé, le zinc branlant des gouttières semblait applaudir l’échec d’une génération trop naïve. Ce n’était pas la misère, pas précisément, c’était l’étape d’avant. C’était le Royaume du “Il-y-a-pire”. Dans le Royaume du “Il-y-a-pire”, on se disait “ C’est un travail à la con mais au moins j’ai un boulot” en partant au petit matin au volant de sa Dacia, jour après jour, intérim après intérim. Le voisin, lui, se disait “J’ai encore le chômage, ça laisse le temps pour se retourner” en regardant ses enfants courir dans l’allée pour attraper le bus de ramassage scolaire. Deux maisons plus loin : “Le R.S.A., c’est raide. Mais j’ai la baraque : j’ai un toit au-dessus de la tête”, disait-on en comptant ses piécettes rouges avant d’aller les écouler en parties de Rapido au PMU. Dans la rue d’à côté, aucun voisin ne se disait rien. Il était parti depuis huit mois. “Je mets la maison en vente et je file dépenser mon argent dans le sud”, avait-il dit en tentant de paraître jovial. La maison n’avait pas trouvé d’acquéreur. Des gamins du quartier avaient brisé la porte vitrée de derrière quelques semaines plus tôt. Ils se retrouvaient là, la nuit tombée, pour vider des canettes de 1664, assis sur le carrelage imitation marbre du salon maintenant vide.

La zone pavillonnaire était un labyrinthe, avec ses maisons aux façades identiques, ses haies identiques, ses trottoirs identiques, ses routes identiques. Seul le nom des rues permettait au visiteur non averti de ne pas se perdre et errer sans fin, jusqu’à ce que l’on retrouve un jour son corps desséché, abandonné, un bras interrogateur tendu semblant lancer une dernière question à l’urbaniste des lieux : “Pourquoi ?” Il y avait la rue Frédéric Chopin (longer l’aire de jeu Charles Bizet et prendre la première à droite au stop), la rue Pablo Picasso (deuxième sortie au rond-point quand on vient de la rue Piet Mondrian), la rue Frida Kahlo (sans issue). Comme si, dans un geste de remord face à la laideur du lieu, on avait choisi de lui accorder un peu de beauté à l’heure de nommer ses rues. Dans l’esprit des enfants qui avaient grandi ici, à jamais pollué par des promoteurs et des administrés sans âme, Frédéric Chopin serait à vie associé au Renault Espace pourrissant sur essieux dans le jardin bordélique des Wawileski, Pablo Picasso au jour où le petit David Godard fit une crise d’asthme fatale, mourant sur le trottoir alors qu’il se baladait en famille après le repas du dimanche midi, Frida Kahlo à un terrain de cross bricolé par les gamins du coin.

Au bout de l’impasse Frida Kahlo, Alexandre emprunta le terrain de cross pour rejoindre le chemin en terre qui longeait un champ de colza. Les fleurs jaunes exhalaient une odeur de chou bouilli. Une pluie fine fit crépiter la campagne. Les terres, saturées par un mois de pluies continuelles, crachaient des geysers d’eau, les fossés ruisselaient comme de petits torrents, les puisards inondés bouillonnaient. Alexandre était à la fois pleinement conscient de chaque détail et absent au monde physique. La demi-heure de marche qui le séparait des Mille Lacs faisait partie du rituel. C’était son tunnel menant au ring, d’une certaine manière. La pluie qui claquait sur les feuilles, sa foule en délire applaudissant. Et dans sa tête, son nom scandé, qui résonnait, encore, encore. Sans s’en rendre compte, il adopta une démarche fauvesque, plus chaloupée, ondoyant entre les coteaux. Ses chaussures faisaient un bruit de succion dans le chemin sillonné d’ornières creusées par les tracteurs. Il coupa à travers une courte haie d’épineux longeant le bord du chemin en évitant soigneusement d’accrocher son sweat-shirt dans les fils de fer barbelés rouillés. Face à lui, un pré laissé en jachère descendait en pente douce en direction d’une petite rivière. Son pantalon de jogging pesait une tonne, détrempé par les herbes hautes humides. La pluie s’intensifia et dessina, sur l’autre pan de la vallée, des volutes dans le vent. Une vache solitaire paissait en silence. Le petit cours d’eau était sorti de son lit et inondait les berges. Un poteau téléphonique couché en travers faisait office de pont. Il traversa. Sur l’autre rive, il gravit le tertre pentu en dérapant à plusieurs reprises dans la terre glaiseuse. Ses Kalenji s’enfoncèrent jusqu’au logo. Il arriva au sommet couvert de boue. Les nuages semblèrent enfin se décider à crever. L’air humide portait les bruits de l’autoroute qui saignait la campagne à quelques kilomètres de là. A ses pieds, la région s’étendait comme le dos d’un chien galeux. Les bocages avaient été presque tous détruits, les haies arrachées pour agrandir et unifier les parcelles agricoles. La terre ressemblait à une couverture en patchwork faite de pièces brunes, jaunes et vertes. Au loin, les feux jaunes et rouges des voitures miroitaient sur le bitume humide de l’autoroute. Une douzaine d’éoliennes brassaient paresseusement l’air. Au creux de la vallée la plus proche, dans un repli grisâtre que les rayons du soleil ne venaient réchauffer qu’une fois par an, entre le quinze juillet et le quinze août, le bourg.

On l’appelait ainsi, “le bourg”. On disait “Tu vas au bourg ?”. Ou “Rendez-vous au bourg à quinze heures”. En lieu de bourg : un amas gris de maisons de ville, accrochées à une église comme des mollusques à un chantier de mytiliculture. Alexandre s’arrêta un instant pour reprendre son souffle. Les ardoises humides du clocher brillaient au milieu des toits anonymes comme une plume de corbeau plantée dans un tas de cendre. Les maisons de ville se vidaient année après année. Un peu plus vite lorsque les hivers étaient longs. Beaucoup plus vite l’été, lorsque les canicules saignaient la campagne. Les vieux qui les habitaient faisaient un ultime voyage de quelques kilomètres en direction du cimetière communal. Un Kangoo bleu remontait la départementale qui tronçonnait le village en deux. Le week-end, le village était calme. En semaine, les poids-lourds transformaient le petit pâté de maisons en autoroute urbaine, repeignant les façades au CO2, faisant tomber les bibelots de leurs étagères et renversant les téméraires qui avaient l’imprudence de tenter la traversée. Depuis les années quatre-vingt-dix et la création de cette route départementale, les chauffeurs routiers préféraient faire un détour pour économiser le prix du péage. Le bourg de campagne s’était vu écartelé en deux parts égales, séparées par un mur de Berlin mouvant, un fleuve d’acier, de particules fines et de bruit sur lequel seuls trois passages piétons jetés en travers faisaient office de ponts de singe.

D’un côté, il y avait la boulangerie fermée, l’épicerie fermée, la Poste fermée. De l’autre, l’église désertée, la charcuterie abandonnée et Le Narval, le bistrot dont les patrons septuagénaires cherchaient en vain un repreneur depuis six ans, six années qu’ils avaient dépassé l’âge de la retraite sans se résoudre à se dire que “Voilà”, “C’est fini”, “C’est comme ça”. On ne faisait plus profession de l’alcoolisme des autres. On buvait toujours, mais chez soi. L’alcoolisme était devenu un sport d’amateur. Le bistrot survivait en se fondant sur une poignée de piliers pourris de cirrhose et quelques jeunes qui, les vendredis et samedis soirs, venaient vider les fonds de Get27, de Jack Daniels et de Coca. Georges, le patron, avait installé un “point presse” dans un coin et vendait les journaux régionaux. Un point Rapido, aussi, pour ceux qui voulaient écouler les rares piécettes qui déformaient encore leurs poches. Et un point sandwich, pour les représentants de commerce de passage. Des petits points partout, pour leur avenir en suspension. Côté presse, en haut des rayonnages, quelques revues porno. Même ça, les clients n’achetaient plus. Georges se demandait ce que faisaient les gens, s’ils ne buvaient plus et ne se branlaient plus.

En remontant le flot, sur la rive ouest du lit de la départementale, à l’extrême limite du village, juste avant le panneau “E.Leclerc — à 15 minutes dir. Montretout Z.A.C.”, le regard d’Alexandre remonta jusqu’à la devanture verte de l’agence Groupama. Dernier survivant aux côtés du Narval, Highlanders du trou du cul du monde (il ne devait en rester aucun). On assurait en amont les mecs qui plantaient leurs Mégane en aval, après une halte hydratation au bistrot. Il se payait ainsi une nouvelle Mégane d’occasion, un peu plus vieille, et reprenait la route en terrorisant les platanes de la région.

Alexandre connaissait bien l’agent d’assurances. C’était l’un de ces rares hommes qui avaient franchi quelques étapes avec sa mère, quelques étapes qui l’avaient mené jusqu’à venir poser ses fesses sur le cuir du canapé Cuir Center — ou, selon l’humeur, sur la toile défraîchie du fauteuil d’Éloïse. L’agent d’assurances n’était pas un mauvais type mais, comme pour tous les autres, même les meilleurs, si un gars n’était pas maqué une fois passée la trentaine, c’était qu’un truc clochait. C’est ce que pensait Alexandre, et un peu ce que devrait penser tout être humain censé. Éloïse, elle, devait penser qu’il fallait leur donner leur chance — elle avait ce côté Mère Térésa du cul qui irritait parfois Alexandre. Sébastien était un pauvre type. Un gentil pauvre type, même, ce qui au lieu d’adoucir le tableau ne faisait qu’en souligner le caractère pathétique et exaspérant. Après onze années de mariage, deux enfants, un crédit immobilier qui courait encore sur dix-sept ans, deux-trois Cofidis et l’acquisition récente d’un barbecue électrique Weber, sa femme était partie en prenant ses enfants sous le bras (mais en lui laissant le barbecue électrique Weber et quelques tonnes de regrets). Elle n’avait pas tout pris par méchanceté : Sébastien lui avait tout laissé par gentillesse. Elle finirait bien par se dire “Sébastien est vraiment un chic type, je l’ai piétiné et il m’a remerciée, il mérite que je revienne”, non ? Il avait attendu deux ans ainsi, digérant une dépression vénéneuse qui s’insinuait dans ses veines goutte à goutte. Du mardi au samedi, il se rendait à l’agence. Il déverrouillait le rideau de fer, le relevait, s’installait derrière son bureau et attendait les clients. Il décrochait son téléphone, écoutait des répondeurs ou des tonalités sans fin, et, parfois, parlait un peu à une personne qui n’avait pas le temps. Il insistait sur l’importance de protéger ses proches et ses biens, mais la personne n’avait pas le temps. Il résilia ses propres contrats, mutuelle, voiture, habitation, assurance scolaire ; il n’avait plus ni biens, ni proches à protéger. Au bout de deux années à ce régime, sa situation n’avait pas évolué. Il bossait toujours correctement, ne buvait pas, ne partait pas en vrille. Le pauvre n’avait même pas l’élégance de partir en couille. Le soir, il réchauffait un gratin de ravioles Picard et se brûlait la langue devant BFM. Puis, il soufflait un peu sur ses ravioles et ça allait mieux.

Un jour, il avait appelé un prospect inconnu parmi les centaines de noms inscrits dans son fichier client. Il lui avait vendu une assurance-vie en moins de cinq minutes. Le samedi matin qui suivit, l’homme vint signer les papiers. Sébastien avait vérifié l’ensemble des documents dûment complétés, paraphés et signés. Page sept du contrat, dans la colonne “bénéficiaire”, il avait lu “Aline Johannot”. Le nom de jeune fille de son ex-femme. Le soir, il payait sa tournée de gin tonic au Narval et Georges, le patron, se dit que, peut-être, les affaires reprenaient en remplissant les verres des cinq types accoudés au comptoir. Georges, ne sachant où Sébastien vivait, le raccompagna à deux heures du matin devant la porte de l’agence Groupama. Sébastien se réveilla sur la banquette de son bureau. Elle était recouverte d’une substance maronnasse qu’il ne put, ni ne voulut, identifier et qui ne partirait jamais vraiment, même au Vanish, même en frottant. Il alla acheter un McDo et mangea son 280 sur son bureau. Il dormit sur la banquette sans se préoccuper de la tâche maronnasse. Le lundi matin, il passa chez E.Leclerc pour acheter un lot de trois boxers, une chemise à col anglais, un jean Complices, un lot de nouilles chinoises instantanées, deux bouteilles de gin Gordon’s et vingt-quatre canettes de Schweppes. Il revint à l’agence, se changea et but quelques gins tonic. Il fit bouillir de l’eau avec la bouilloire du bureau et mangea trois sachets de nouilles avant de s’endormir. Le mardi matin, à neuf heures, il fut réveillé par quelqu’un qui frappait à la porte. Il mit de côté les emballages de nouilles, les cannettes et les bouteilles de gin et aéra en vitesse avant d’aller ouvrir. Une jolie femme attendait sur le pas de la porte qu’on lui ouvre. Elle portait une robe bleue à fleurs. Sébastien tomba tout de suite amoureux d’Eloïse. Eloïse tomba immédiatement sur la tâche maronnasse sur la banquette du bureau. Elle le trouva si touchant avec son air abattu qu’elle prit une “Garantie des accidents de la vie” sans vraiment comprendre ce que cela garantissait comme type d’accidents de la vie. Mais on ne sait jamais : des accidents, il y en avait, dans la vie. Elle lui avait laissé sa chance. Il l’avait invitée au Cheval Blanc, un relais gastronomique de la région. Elle avait dû ouvrir la portière quand il l’avait prise en levrette sur la banquette arrière de la Laguna, pour ne pas se cogner contre la vitre. Deux semaines plus tard, Sébastien passait l’épreuve du taboulé — pas en terrasse ce jour-ci, il pleuvait — et des gants Everlast posés sur la table. Huit mois plus tard, Alexandre et Eloïse convinrent d’un accord silencieux qu’il était temps de lui retirer le taboulé de la bouche. Au Narval, Georges dit à sa femme qu’il pensait instaurer un happy hour sur le Gin Tonic. Ça revenait à la mode ces derniers temps.

Du haut du tertre, Alexandre suivit du regard trois motos qui traversèrent le bourg. Leur bruit de tronçonneuses courut quelques instants sur les flancs de la vallée. Elles dépassèrent un groupe d’adolescents qui attendaient à un arrêt de bus à la sortie du village. Le bus ne passait plus depuis deux ans. Les motos tournèrent dans un chemin et leur bruit se perdit dans les bois. Alexandre commençait à avoir froid dans ses vêtements humides. Á petits pas précautionneux, il entama la descente de la colline en direction d’une petite route en enrobé rose. Elle serpentait à travers les champs en jachères avant de plonger dans un bois sombre. Il était en retard. Ses baskets faisaient un bruit spongieux à chaque pas. Il était comme ça, il était du genre à avoir la tête dans les nuages, distrait d’un rien. Un oiseau passait, il levait la tête, et voilà qu’il était en retard d’une demi-heure. Il continua en trottinant sur le bitume. Trois poules d’eau sortirent d’un fourré en poussant des cris outrés. Dans le bois, le crépitement de la pluie s’amplifiait et résonnait sous le dôme végétal. C’était le bruit de l’eau sur leur vieux rideau de douche. Il ahanait et laissait traîner la gomme de ses semelles sur l’enrobé granuleux. Son corps se ressentait encore de l’entraînement de la veille. Comme chaque jour. Il vivait ainsi, il vivait courbaturé, il vivait avec des lombaires inflammées, il vivait avec des cuisses bouillies, il vivait avec des cervicales croustillantes, il vivait avec des genoux claqués. Et il enchaînait, il enchaînait malgré tout, encore, encore un entraînement, encore un kilomètre, encore une pompe, un coup, une série, encore une fois, juste une fois, et puis encore.

En quatrième, une visite médicale était imposée aux élèves en début d’année scolaire. Alexandre s’était mis en slip avant de s’installer sur la table d’examen. Le médecin scolaire — un vieux type bedonnant, chauve à l’exception de deux touffes frisées sur les côtés — l’avait ausculté, constatant l’état des articulations, observant les sinuosités blanches des cicatrices et palpant les muscles à la fibre sèche et nerveuse. Il avait tiré la chaise habituellement réservée aux patients et s’était assis face à Alexandre en lissant sa blouse blanche. Elle virait au jaune pisse.

“Tu es en pleine croissance. Tu ne dois pas solliciter ton corps ainsi. Tu dois bien comprendre que tes os sont encore fragiles.”

Alexandre n’avait pas répondu car il n’y avait pas de question, alors, après un long silence, le médecin avait ajouté :

“Tu comprends ?”

Il le regardait par en-dessous, droit dans les yeux, avec ce regard très étudié que prennent parfois les médecins et qu’ils doivent apprendre à l’école.

“Oui. Je comprends”, avait-il dit en détournant le regard. Ce vieux mec avec sa tête de clown obèse était la dernière personne que l’on souhaiterait avoir face à soi avec un regard signifiant “Dis-moi tout, je suis ton confident”.

Le médecin scolaire était allé chercher un livre dans la vitrine de sa bibliothèque. Il était revenu s’installer sur sa chaise de bureau en PVC imitation cuir qui avait couiné sous ses fesses comme un coussin péteur. “Viens t’asseoir ici”, avait-il dit en désignant la chaise qui lui faisait face. Alexandre s’était levé en emportant sous son cul la moitié du papier protégeant la table d’examen.

“Excusez-moi.

— Ce n’est pas grave. Laisse-ça par terre, je le changerai plus tard. Installe-toi”

Alexandre s’était assis. Il était toujours en slip. Il se demanda s’il pouvait remettre son pantalon. Le vieux médecin déplumé ne lui avait rien dit. Peut-être s’agissait-il d’une stratégie pour préserver son autorité… On est toujours plus attentif aux ordres d’une personne habillée lorsque l’on est soi-même en slip. Le médecin scolaire avait ouvert un livre d’anatomie sur le bureau puis s’était mis à commenter ce qu’il montrait du doigt. Cela commençait par “Tu vois ça, ce sont des mains d’adultes”, et le reste Alexandre l’avait oublié. Dans les grandes lignes, il y avait des carpes, des métacarpes, et c’était fragile, encore plus quand on était en pleine croissance. Il fallait leur donner le temps de s’endurcir. Alexandre — sans savoir trop pourquoi, mais parfois on ne réfléchit pas assez — répondit qu’il pensait qu’on s’endurcissait par l’entraînement et qu’il fallait souffrir pour devenir un homme. C’était caricatural et simpliste mais il se sentait très fatigué tout à coup et ne voyait pas pourquoi il se donnerait la peine de convaincre ce vieux monsieur adipeux qui ne pouvait probablement pas faire un seul abdo.

“Vous pensez que l’on construit une maison en mettant des coups de masse dans les murs ?”, lui avait répondu le médecin.

Les murs ? Quelle importance ? Les fondations étaient pourries.

Toutefois, en cet instant où il gravissait la petite colline boisée au rythme des douleurs qui lui sciaient les rotules, Alexandre n’était pas loin de revoir son jugement sur ce brave médecin grassouillet. Alors qu’il arrivait sur un faux plat, il entendit un bruit de gong. Une vibration métallique aux ondulations chargées de rouille. BONG — BONG — BONG. L’écho se faufilait à travers les troncs des pins. Il allongea ses foulées, calant le rythme de ses respirations sur les percussions, et franchit le fossé qui longeait la route. Bientôt, il vit émerger d’entre les troncs le treillis d’un haut grillage et, derrière, les tôles ondulées lardées de rouille d’un hangar. Au sol, les chemins empruntés par le gibier traçaient un réseau dans l’humus, multipliant les bretelles, les embranchements et les échangeurs. Alexandre emprunta l’une de ces autoroutes sauvages qui filait à travers le grillage. Dissimulée parmi les herbes qui grimpaient le long du treillis métallique, une brèche ouverte à la pince coupante débouchait sur l’intérieur de l’enceinte. L’usine avait fermé il y a onze ans, juste avant la Crise, celle avec un grand “C”. On parlait tout le temps de cette Crise dans les télés des habitants de la région, comme si elle était un évènement particulier. Pour eux, c’était une part constitutive de leurs vies depuis toujours, bien avant 2008, bien avant les subprimes. Dans ce hangar en ruine, on fabriquait autrefois du pain. Du pain industriel, comme on dit en faisant mine d’oublier que le pain est intrinsèquement artisanal, sinon c’est autre chose, un ersatz de pain, mais pas du pain. Patisfrance avait orchestré sur ces lignes de production la fabrication de millions de kilomètres de pains précuits surgelés qui, à peine tombés en bout de leur chaîne comme des étrons, allaient garnir les étals des enseignes La Mie Câline et Paul. Durant vingt-deux ans, on avait versé, pétri, graissé, huilé, vissé, chargé, pressé, cuit. Puis les gens s’étaient mis à manger des sushis, des hamburgers ou des salades de quinoa, tout sauf des sandwichs — ou tout sauf des sandwichs dans du pain surgelé précuit. Depuis onze ans, l’usine pourrissait sur pied, peuplée ponctuellement par des générations d’adolescents venus descendre leurs premières Kro entre les poutres IPN branlantes et les planches pourries.

BONG — BONG — BONG. Les bruits de gong résonnaient, plus proches. Alexandre longea le bâtiment en tôles ondulées. Palettes pourries, pièces métalliques brisées aux fonctions inconnues, vestiges de civilisations extraterrestres perdues, bidons en plastique aux contenus brunâtres suspects, gaines de câbles électriques dépouillées de leur cuivre, parpaings gagnés par la végétation. Il arriva au niveau du parking et dépassa au pas de course l’ancien poste de sécurité. Il fit un pas de côté : les vitres avaient été brisées depuis son dernier passage. À chaque pas dans cette région, on découvrait une nouvelle chose brisée. Le bâtiment principal était un vaste hangar couleur crème, zébré de coulures ocre. Les lettres peintes sur la façade avaient été recouvertes à la va-vite, un coup de peinture qui laissait encore deviner “PATISFRANCE” en transparence. Les chaînes censées sceller les portes principales avaient été jetées à terre. L’intérieur, Alexandre le connaissait : un sol en béton nu, quelques papiers pourris épars, des chaînes pendues aux poutrelles. Un four abandonné. Des fenêtres presque opaques, tout en haut, par lesquelles les rayons du soleil et de la lune traçaient des tubes incandescents à travers la poussière. Quelques bureaux. Des hirondelles et quelques loirs que l’on entendait gratter la nuit lorsque l’on venait pour fumer quelques pétards. Les propriétaires avaient vendu ce qui était vendable, abandonné ce qui ne l’était pas (matériel trop usagé, consommables obsolètes, fournitures siglées et salariés). Un noyau dur de syndiqués avait brûlé des pneus à l’entrée de l’usine. On pouvait encore voir le cercle de suie noire devant la grille désormais close. Puis on avait fini par manquer de pneus et chacun était rentré chez soi.

À l’angle de l’usine, le long du quai de livraison, Alexandre vit deux hommes s’agiter autour d’une carcasse de camionnette. L’un d’eux, jambes fléchies, brandit ce qui ressemblait à un morceau d’essieu au-dessus de sa tête. La pièce d’acier tournoya quelques instants en l’air, semblant hésiter, puis s’abattit sur le capot de la voiture avec un gros “BONG”. Et il recommençait, levait l’essieu, tournoyait et “BONG”. BONG — BONG — BONG. Tout occupés à leur ouvrage, ils ne virent pas approcher Alexandre. Il fit un détour pour avancer sous le couvert d’une haie d’aubépine rendue à l’état sauvage. Ses fleurs exhalaient une odeur ammoniaquée d’urine. Il ralentit pour observer les deux sonneurs à travers les branches. Celui qui frappait avait le visage cramoisi et couvert de sueur. C’était un monolithe trapu au buste court et aux jambes épaisses comme des piliers. Il était enveloppé dans une couverture grise qui partait en lambeaux. Il fatiguait et perdait le rythme. BONG— BONG — — BONG — — — — BONG… L’autre était plus grand, plus fin, et semblait flotter dans un vaste ciré kaki. Ses deux cannes d’échassier s’embourbaient dans une paire de rangers usées. Leurs visages étaient bouffés par une barbe hirsute et sale. Le râblé s’arrêta un instant pour reprendre son souffle. Il se pencha en arrière, mains sur les hanches, et sembla chercher de l’oxygène comme un poisson rouge à la surface de l’eau. La grande gigue prit l’essieu et se mit à cogner la tôle à son tour. BONG — BONG — BONG. Ils avaient l’air de clochards. Ils l’étaient peut-être, c’était devenu dur à affirmer ces derniers temps. Les frontières s’étaient brouillées, développant une multitude de nuances entre celui qui avait un logement et celui qui était à la rue. Il y avait ceux qui vivaient chez un parent, dans un provisoire qui s’installe, ceux qui investissaient durablement un squat, ceux qui étaient sous la menace d’une expulsion, ceux qui attendaient qu’une place en foyer se libère, ceux qui redoutaient que leur place se libère, ceux qui s’étaient bricolé une baraque de fortune sur un arpent boisé longeant le périphérique, ou ceux qui avaient un toit tellement précaire que, non, ça ne comptait pas vraiment comme un domicile. Ceux pour qui le précaire était quotidien, pour qui le temporaire durait. Qui arrachaient les échardes dans les doigts de pieds des enfants et dormaient à plusieurs sur le même matelas. Disaient : “Encore une nuit”. “Demain est un autre jour”. Ceux qui rejoignaient un pote dans la cour d’une usine désaffectée pour taper, taper, taper à s’en rendre sourd. BONG — BONG — BONG. Cette scène était étrangement hypnotique. Alexandre n’en prit conscience qu’à cet instant : depuis quelques minutes, un bruit de moteurs tournait autour de l’usine. Le bruit criard s’approchait, puis diminuait, s’éteignait presque, puis revenait, gueulait, toujours plus proche. Des motos, elles devaient remonter la route qui serpentait le long de la colline jusqu’à l’usine désaffectée. Alexandre consulta l’heure sur son Samsung. 10h38 (il dut faire un effort pour deviner l’heure à travers la condensation qui recouvrait l’intérieur de l’écran). Derrière-lui, les motos — il ne devait pas lui rester plus de deux minutes avant qu’elles ne déboulent. Devant-lui, BONG — BONG — BONG. La tenaille. Dans ces entre-mondes où les règles et les lois n’étaient plus tout à fait les mêmes, ces crépuscules indécis, où l’on pouvait faire des choses que l’on n’aurait pas imaginées ailleurs, où l’on découvrait les ramifications grises de sa personnalité, les zones d’ombres, le clair-obscur de l’âme, dans ces lieux, Alexandre le savait, il était essentiel de faire profil bas. De ne pas être vu, de fermer sa gueule, de ne pas exister, car la folie rôde et elle n’attend que vous, pour vous happer, vous inscrire à son club. Ne parler que si l’on nous parle. Les dents de la tenaille achevèrent de se refermer, les motos déboulèrent dans la longue ligne droite menant à l’entrée de l’usine. Il pensa rebrousser chemin ; trop tard : il entendait déjà le bruit métallique des portes montées sur rail que l’on tirait. Il existait une autre sortie, une entaille découpée dans le grillage est, mais il eut fallu qu’il passe à découvert devant les deux clochards. Une paire de grives s’envola au-dessus des cimes. Alexandre se tapit sur le sol et rampa sous les branches d’aubépine. La terre gorgée d’eau était une pâte noire et gluante. Les motos dépassèrent la haie. Il ne vit que quelques traînées de couleurs, vert pomme, rouge sang, bleu électrique, comme les coups d’un pinceau rapides sur une toile de chanvre gris. Entre deux branches, il vit les motards — trois — tourner autour du petit rond-point menant au parking. Ils tournaient, tournaient, tournaient encore et les pneus dégagèrent une fumée blanche. Alexandre sentit l’odeur de caoutchouc brûlé depuis son abri. Les clochards sonneurs ne les entendirent pas arriver, fascinés qu’ils étaient par la tôle qui se tordait sous leurs coups. Les trois motards freinèrent brutalement après une dizaine de tours de rond-point, chancelant, étourdis par leur chevauchée sans but sur ce carrousel pour aliénés. Alexandre pu mieux les distinguer : ils portaient tous les trois des combinaisons de motocross bariolées et couvertes de sponsors. Pour ce qu’Alexandre put en juger de sous sa haie, ils avaient des physionomies très différentes : l’un semblait gras et lourd, un autre était long et fin, le troisième, grand et massif. Ils parlaient, mais entre les moteurs et les “BONG”, Alexandre n’entendait rien. Brusquement, le motard en combinaison verte, le long et fin, accéléra, poignée dans l’angle, sa moto fit une embardée, sur quelques mètres, il zigzagua, agrippé comme sur un cheval de rodéo, le moteur gueula, un cri de chimère, toutes les casseroles de l’enfer, un seau de clous dans une machine à laver position essorage, il fila droit, traversa d’un jet le terre-plein, accéléra encore, droit sur les clochards qui tapaient encore BONG — BONG — BONG, il régla la mire, ajusta un des deux, la grande gigue, ils se retournèrent et virent le sauvage sur son cheval méphistophélique, trop tard, il est à une quinzaine de mètres, pleine balle, le bruit est fou, l’essieu échappe des mains du clochard, tombe à ses pieds, il ne bouge pas, le motard, freine, toutes ses forces, poids sur l’avant, coudes pliés sur le guidon, la moto dérape, d’un côté, de l’autre, se couche sur le flanc droit, rebondit, décolle, passe à moins d’un mètre de la tête du clochard, le motard glisse, glisse, sa tête tape le pare-chocs arrière de la carcasse de voiture. Et il disparaît. Le clochard trapu était déjà presque au niveau du grillage quand son compère sonneur réalisa qu’il était encore en vie. Il détala à son tour sans chercher à savoir si le motard est encore vivant ou non. La moto avait terminé sa course au pied d’une ancienne grue de treuillage et pétaradait au ralenti. Alexandre observa les deux autres motards. Ils étaient toujours en selle, immobiles. Le gras était penché en avant, appuyé sur son guidon. Le costaud avait relevé son casque sur le sommet de son crâne. Il était de dos, un peu de biais. Alexandre devinait la masse ardente d’une barbe rousse et la tige blanche d’une cigarette. Le deuxième clochard s’enfuit par le trou dans le grillage. Il détalait, trébuchant, se relevant. La grande carcasse décharnée du troisième motard finit par réapparaître de derrière la camionnette. Il titubait. La mentonnière de son casque était arrachée et pendait sur sa poitrine. La visière, brisée. Il décrocha la sangle de son casque et le laissa tomber au sol. Au loin, Alexandre ne put que deviner une touffe de cheveux blonds peroxydés. Le motard porta la main à sa bouche et Alexandre vit le filet rouge qui en coula, s’étirant dans l’air quand il retira ses doigts pour les regarder. Il se pencha en avant, mains sur les cuisses, cracha, et fut pris de petites convulsions. Alexandre crut qu’il pleurait. Mais quand il releva la tête, il put voir sa bouche, barbouillée de rouge comme celle d’un clown taré, se tordre, cracher, s’ouvrir. Et le peroxydé partit dans un fou rire. Les deux autres rirent de concert. Un filet de bave rouge dansait au bout du menton du Peroxydé. Il alla relever sa moto de laquelle s’échappait une fumée bleue. Les deux autres firent demi-tour et repartirent. Alexandre se tassa dans son abri à leur passage. Le blond passa, sans casque, quelques secondes plus tard. Poignée dans l’angle. Alexandre attendit de ne plus entendre le bruit des moteurs et se releva. Il palpa ses gants : il eut l’impression de presser une éponge gorgée d’eau. Un éclair scintilla, suivi du tonnerre une poignée de secondes plus tard. Alexandre passa le grillage de l’usine et partit en trottinant à travers les bois en direction de l’aire de repos des Mille Lacs.

IV “Mille Lacs”

L’aire de repos des Mille Lacs bordait une autoroute désaffectée depuis près de quinze ans. Ou pour être tout à fait juste, une autoroute jamais affectée. Le projet de relier les deux principales autoroutes de la région — pour éviter de transformer les bourgs en glissières de sécurité pour poids lourds transnationaux — était un vieux serpent de mer. Au gré des majorités politiques, des alliances et des groupes de pression, l’idée repassait sur le devant de la scène ou, au contraire, était mis de côté. À force de dessous de table et de mallettes transmises de la main à la main, le chantier finit par débuter. Douze kilomètres d’autoroute à deux voies. Deux furent réalisés avant qu’on ne stoppe les machines. On avait exproprié, de gré ou de force, des dizaines de propriétaires, mais la région changea de couleur politique et il se trouvait que le nouveau président avait des ambitions nationales qui ne cadraient pas avec la dévastation d’une zone rurale. La majorité avait invoqué la protection d’une espèce locale de grenouilles vivant dans les lacs alentours — enjeu écologique réel mais qui n’avait semble-t-il jamais troublé jusqu’ici le sommeil des élus, malgré la dizaine de zadistes qui avait élu domicile dans les bois pour freiner l’avancée des travaux. S’en suivit une longue bataille politique qui s’éternisa tellement que, finalement, chacun oublia quelles positions il était censé défendre et quelles étaient ses convictions profondes et l’on décida de faire comme si tout ça n’avait été qu’un mauvais rêve. Deux kilomètres d’enrobé lisse, quelques rails de sécurité et un embryon d’aire d’autoroute, déjà indiqué par un panneau “Bienvenue à l’aire de repos des Mille Lacs”. Un bâtiment en parpaings non crépi destiné à accueillir une boutique, un auvent métallique à l’emplacement futur des pompes à essence, un vaste parking pour automobiles et bus, une bretelle d’accès, quelques tas de sable et de gravillons, une aire de jeu en cours de construction. Le groupe écologiste local avait voulu réhabiliter le site en zone d’observation de la faune locale mais on leur avait fait savoir que non, il n’y avait pas de fonds pour ça et que, au fond, offrir à la population la possibilité de mater deux hérons et un lapin ne faisait pas gagner des élections. Les jeunes du coin avaient réhabilité l’aire à leur façon : on se faisait dépuceler sur le sol à demi carrelé des sanitaires, on tirait sur son premier joint à cheval sur les jeux en bois montés sur ressorts, on faisait fumer les roues de son scooter sur le bitume lézardé de la bretelle d’accès. Et on se battait sous l’auvent métallique de la station essence.

Ce samedi matin, Alexandre trouva un héron pour unique challenger. L’échassier se tenait immobile sous le déluge. Alexandre s’assit sous l’auvent, adossé aux vestiges de ce qui aurait dû être un jour une pompe à essence Total. Il décida d’attendre ici, au cas où un combattant se déciderait finalement à braver les intempéries. Il sortit un paquet de clope de sa poche ventrale et porta une Marlboro à ses lèvres. L’oiseau le fixa un instant. La cigarette humide peinait à s’allumer. Il savait qu’il ne devrait pas fumer, mais il le faisait. C’était là toute l’histoire de sa vie : faire des trucs qu’il ne devrait pas faire en sachant qu’il ne devait pas les faire. Il était de la bande du fond de la cour de récréation, ceux qui se retrouvaient à chaque pause contre les grilles bordant l’extrémité du collège. C’était les mauvais garçons, accompagnés des filles qui troquaient leur beauté contre un peu de soufre. Tous ceux qui étaient là-bas fumaient. La cigarette n’était tolérée qu’en ces zones lointaines : les pions savaient ce qu’il s’y passait mais achetaient un peu de paix sociale en permettant aux racailles de s’auto-ostraciser, les laissant s’exiler dans les confins sauvages de la cour de récrée. Alexandre avait commencé à fumer pour se rapprocher d’eux, de ces apaches, car les mauvaises gens étaient aussi les plus populaires, et qu’en ce bas monde de cour de collège, la popularité achetait tout. C’est en intégrant ce groupe qu’il avait fini par découvrir l’existence des Mille Lacs.

Les bourrasques s’engouffraient en hurlant sous l’auvent. La pluie tombait à la diagonale. Le héron s’envola. Une silhouette sortit des fourrés : un gamin décharné qui faisait claquer ses Birkenstock sur l’asphalte détrempée. Enzo vivait dans un village à proximité. Quelques bicoques ramassées dont même le rouge des briques semblait gris. À neuf ans, cela faisait déjà près d’un an qu’il passait des samedis entiers aux Mille Lacs à observer des types se cogner sans raison. Son petit short en coton gris était imbibé comme une serviette éponge. Il portait toujours le même. Il était d’une extrême maigreur, le genre chat de gouttière pelé qui fouine dans les poubelles pour arracher un peu de gras aux côtes de porc de la veille. Son crâne — rasé sabot deux millimètres — faisait penser à une ampoule 500 watts prête à claquer à tout instant.

“Yo”, dit-il en approchant d’Alexandre.

Il se donnait des airs, des airs de grand bonhomme. Mais cela ressemblait surtout à un pantin en allumettes qui balançait ses bras désarticulés au gré du vent. Il s’assit contre la pompe de sans plomb 95.

“Salut, Enzo.

— Temps de merde.

— Mmh.

Ils restèrent ainsi de longues minutes. Un quart d’heure, peut-être.

“Personne ne viendra”, dit Enzo.

Il se mit à jeter des cailloux sur une tôle ondulée appuyée contre une pompe. Alexandre entendit à nouveau les motos qui tournaient au loin dans la campagne.

“Tu peux rentrer chez toi”, dit Alexandre en allumant une nouvelle cigarette au bout de son mégot incandescent.

— Je n’ai rien d’autre à faire. Je peux t’en taxer une ?”

Alexandre lui tendit une clope humide.

“Désolé. Je suis tombé en venant.

— T’inquiète, c’est bon.”

La clope tordue grésilla en s’allumant. Le gamin tirait sur sa cigarette comme s’il tétait le sein de sa mère. Le bruit des moteurs s’arrêtait par moment, puis reprenait, un peu plus proche. On pouvait suivre leur trajet en guettant l’envol des oiseaux apeurés au-dessus des arbres. La terre humide exhalait des parfums poivrés d’urine. La boutique de la station n’était que partiellement construite : les murs n’avaient pas été enduits, les fenêtres et les portes n’avaient jamais été posées, ouvrant une gueule béante et des yeux noirs sur la campagne. À plusieurs reprises, des clochards s’étaient installés. Il fallait les déloger. Alexandre n’aimait pas ça. Il le fallait, pourtant : au bout de quelques semaines, ils prendraient leurs quartiers, d’autres les rejoindraient, du crack finirait par tourner, puis les flics s’intéresseraient de plus près à l’aire des Mille Lacs. Les flics savaient plus où moins ce qui se passait aux Mille Lacs. Parfois, le samedi en fin de journée, on voyait arriver un Scenic floqué “Police”. Mais c’était pour la forme, ils préféraient fermer les yeux tant que personne ne se plaignait trop. Et personne ne se plaignait trop tant qu’il n’y avait pas de clochards camés : que ses gosses se foutent joyeusement sur la gueule, le citoyen ordinaire s’en fichait. Mais des sujets comme les clochards, la drogue ou les traces d’urine sur les murs étaient éminemment plus politiques.

Il y a moins d’un mois, ils avaient dû déloger l’un de ces SDF. Édouard — l’un des rares habitués des Mille Lacs dont Alexandre connaissait le prénom — l’avait découvert en manquant de lui pisser dessus. Il était au fond de la boutique — Édouard était pudique et refusait de sortir sa queue en public — , enseveli sous un tas de cartons et de couvertures putrides. Édouard était sorti en hurlant, interrompant le combat en cours. Il était livide, plus blanc qu’une fesse de n’importe quel habitant de cette région qui voit le soleil moins de quatre-vingt jours par an. “J’ai pissé sur un mec ! J’ai pissé sur un mec !”, hurlait-il en trébuchant sur les mottes d’herbes qui crevaient le bitume, “Putain, j’ai pissé sur un clodo !”

Le clochard n’avait même pas bougé. Il était resté enroulé dans sa couverture orange couverte de pisse. À côté de lui, deux bouteilles de J&B — l’une entièrement vide, l’autre aux trois quarts — , quelques magazines people — “Le destin des Anges de la Téléréalité”, “Brangelina : qu’est-ce qui cloche ?” — , un paquet de Pepito et une statuette en céramique représentant la Vierge Marie. Une pâte brunâtre s’accrochait aux poils roux de sa barbe. Il ouvrit un œil torve et les fixa sans ciller. Enfouis dans la crasse de son visage, deux yeux chassieux vert émeraude brillaient. “Faites ce que vous voulez, j’en ai vu d’autres”, semblaient-ils dire.

“Faut le dégager”, dit l’un des garçons.

Alexandre hésitait à le toucher. Il n’était pas forcément très calé sur les modes de transmission des maladies mais, assurément, mettre la main sur ce type en était un. Les autres semblaient en proie à la même tempête intérieure et restaient plantés face au clochard comme si on leur proposait de vider une fosse septique à la paille. Enzo s’était lancé le premier. Il avait attrapé le clochard par le pied et s’était arc-bouté pour le tirer. Le clochard avait à peine bronché. Un remugle de tourbe moisie leur avait sauté au visage. Voyant que personne ne venait l’aider, Enzo abandonna le pied du clochard et commença à lui mettre de grands coups de pied. Il visait les côtes, des toutes ses forces, tellement fort qu’il trébuchait à chaque coup. D’autres se joignirent à Enzo et frappèrent les côtes et le ventre jusqu’à ce que le clochard plié en deux les empêche de l’atteindre, puis ils recommencèrent jusqu’à perdre leur souffle. Alexandre était resté en retrait avec deux autres garçons qui se contentaient d’observer la scène. L’un d’entre eux — un géant de deux mètres — se joignit aux autres et attrapa le clochard par son imperméable puant. Il le fit sortir sur le parking en le traînant derrière lui. Le clochard n’arrivait pas à se mettre debout : il essayait, se faisait emporter, trébuchait, avançait à quatre pattes, essayait à nouveau puis retombait. Jusqu’à l’angle de la boutique, à l’orée de la forêt. Le Géant le jeta à terre, quelques mètres plus loin. Le clochard resta allongé, comme s’il attendait docilement que le second round débute. Le Géant était retourné dans la boutique et était revenu les bras chargés des affaires du clochard. Une à une, il lui jeta ses loques au visage : un parapluie aux baleines cassées, un sac de couchage rafistolé au chatterton, une lampe électrique. Il fit plusieurs allers-retours. Les autres observaient en silence. Il repartit une dernière fois et revint avec dans la main une petite chose blanche qu’Alexandre ne parvint pas à identifier. Il se posta à trois mètres du clochard allongé au milieu de ses frusques. Il singea les mouvements d’un lanceur de baseball et jeta l’objet au visage du clochard. Pleine tête. L’objet éclata en plusieurs morceaux en percutant le visage du clochard.

“C’est bon. La semaine prochaine il ne sera plus là.”

Le clochard tentait de retrouver ses esprits. Il était accroupi et gémissait faiblement en rassemblant ses affaires. Une langue de sang grenat lui barrait le visage. À ses pieds gisait la statuette en porcelaine de la Vierge Marie, brisée en deux. Alexandre rejoignit les autres. Et depuis, Édouard pissait dehors, comme tout le monde.

La pluie tambourinait sur l’auvent métallique de la station essence.

“Tu veux pas m’apprendre deux-trois moves ?, demanda Enzo.

— Non.

— Allez, on n’a rien d’autre à faire, montre-moi deux-tr —

— Rentre chez toi si tu t’ennuies.

Enzo tira longuement sur sa Marlboro.

“Ca veut dire que tu ne m’apprendras pas de move ?”

Alexandre faisait des ronds de fumée, quelques volutes bleues accompagnées de petits bruits humides de la gorge. Enzo ne perdait pas un seul de ses gestes.

“Je kiffe bien ton style”, dit-il.

Alexandre fixait un point invisible au loin. Enzo se reprit :

“C’est pas pédé, hein ! J’aime bien ton style de combat. Je veux dire : tu bouges vite, t’es précis. Tu ne cognes pas très fort mais tu cognes bien. Je kiffe te voir te bastonner. Surtout quand les mecs font deux têtes de plus que toi. T’as pas peur. Les mecs ici, ils jouent les durs mais même les plus costauds se chient dessus à un moment. Toi, t’as pas peur. Tu fonces. Il y a deux mois quand tu t’es fait le gros, là, le chauve. Le mec faisait quoi ? Un mètre quatre-vingt-dix ? Et toi, tu fais quoi ?

— Un mètre soixante-huit.

— Et tu l’as quand même bien défoncé !

— Il m’a mis K.O.

— Ouais. Mais tu l’as bien défoncé.

Enzo parlait beaucoup si on le laissait croire que l’on était disposé à écouter. Alexandre n’avait rien contre lui. Il était paumé : il avait bien le droit d’être un peu casse-couilles. Il l’était, et bien comme il faut. Il parlait, parlait encore, enfilait les mots comme des perles. Chez lui, il ne disait rien. Il ne riait pas. Chez lui, c’était un mobil-home posé sur des parpaings, fondations précaires qui s’enfonçaient un peu plus à chaque averse. Enzo ne pouvait pas s’en souvenir — il portait encore des couches culottes à cette époque — mais l’histoire était connue de tous et se transmettait de la bouche à l’oreille au comptoir du Narval : un soir, son père était rentré à la H.L.M. familiale en faisant tourner un trousseau de clé au bout de son doigt. Depuis six ans, ils vivaient à deux dans ce trente mètres carrés, puis à trois depuis la naissance d’Enzo, dix-huit mois plus tôt. Le gamin était venu accompagné de sa kyrielle de couches, de jouets en plastique fluos, de peluches. Le salon-cuisine-chambre-buanderie était devenu invivable et le père baladait son spleen sur les quatre mètres qui séparaient le réfrigérateur du canapé. Il était nostalgique de la maison de ville dans laquelle il avait grandi, une bicoque pour laquelle son père trimait dans une usine de rechapage, une baraque bouffée par l’humidité, avec ses murs noircis d’où suintait une condensation brune, sa salle de bain insalubre, ses volets moisis qui battaient jour et nuit, son jardin rendu à l’état sauvage. C’était une infâme carcasse puante, entassement à peine ordonné de briques spongieuses, mais, au milieu de son salon-cuisine-chambre-buanderie, elle se parait, dans les souvenirs du père, de tous les atours de la maison du bonheur. Et le voilà, avec ce trousseau de clés qui tournait au bout de son doigt. Il était fier, fier de l’affaire qu’il venait de conclure : pour une bouchée de pain, une maison, une vraie maison. Enfin, une “vraie”… tout comme : des murs, un toit — un toit rien qu’à eux — , un salon uniquement salon, une chambre d’enfant entièrement dédiée à l’enfant et une chambre parentale adaptée à toutes les activités de la vie parentale. Et mieux : un jardin, un vrai bout de terre où le petit pourra commencer à se muscler les jambes. C’était un mobil-home, certes. Mais une maison mobile qui ne bouge pas, finalement c’est une vraie maison, non ? Il partageait ponctuellement des missions en intérim avec Marie-Do. Ce mois-ci, ils avaient pour tâche de poser le bon carton sur le bon tapis roulant, sept heures par jour. Marie-Do devait mettre les bouchées doubles, son mari avait été poussé en retraite anticipée suite à une délocalisation. Même s’il avait pris un joli petit chèque en refilant son job à des roumains qui travaillaient pour huit cent euros de moins par mois, Marie-Do savait que cela ne durerait qu’un temps. Son mari investit une grosse part de son pactole d’indemnités dans un mobil-home situé à proximité d’une petite rivière. Ce n’était pas grand-chose, mais pour eux c’était comme avoir une maison de campagne. Moins de deux semaines après avoir signé le compromis de vente, son mari avait fait un AVC en chargeant un carton de VHS dans le coffre du Picasso. Elle l’avait retrouvé sur le béton brut du garage, la tête en travers de Bad Boys 2, Jurassic Park ouvert sur sa poitrine, le Grand Bleu à ses pieds, et, autour de lui, une dizaine de comédies françaises éparpillées. Lui aussi semblait éparpillé. Il fut envoyé en maison de repos. Marie-Do avait vendu le mobil home et les VHS sur Le Bon Coin. Le père d’Enzo avait sauté sur l’aubaine. Depuis, année après année, le mobil home n’avait eu de cesse de s’éparpiller, morceau par morceau, comme un carton de VHS. Alexandre connaissait à peu près tout ça. Enzo n’en parlait pas — personne ne racontait sa vie aux Mille Lacs — mais l’histoire était connue de tout le monde dans la région depuis que le Maire avait plus ou moins tenté de les expulser. Le côté campement sauvage et bidonville rouillé ne semblait pas s’accorder avec le panneau “Village Fleuri” (trois fleurs) planté cinquante mètres plus loin. Le Maire avait invoqué l’insalubrité du logement pour un enfant en bas âge, mais dès que les administrés s’étaient rendu compte qu’il faudrait reloger la famille et racheter le terrain, la situation d’Enzo sembla bien moins préoccupante à leurs aux yeux. Alexandre connaissait cette histoire et se disait donc qu’Enzo avait bien le droit d’être un peu casse-couilles.

“J’abuse si je te taxe une autre clope ?”, demanda Enzo.

— Oui. Tu abuses.”

À une centaine de mètres d’eux, deux motards surgirent sur la bretelle d’accès. Ils freinèrent en faisant crisser leurs pneus. Alexandre entendait leurs rires par-dessus le bruit des moteurs. La troisième moto les rejoignit une quinzaine de secondes plus tard. Ils accélérèrent et repartirent sur la voie d’accès, reprenant leur étrange procession bondissante sur le bitume éventré par les racines d’arbres. Ils disparurent derrière la glissière de sécurité et au bout de quelques minutes Enzo et Alexandre n’entendirent plus les moteurs.

“Les cons, dit Enzo.

— Tu les connais ?

— Un peu. Des cons.

— J’avais cru comprendre.

— Ils tournent en ville de temps en temps. Ils garent leurs motos ou leurs quads devant le Narval. Ils boivent des pintes et des Get 27 pendant tout l’après-midi et ils repartent en zigzaguant. Ma mère a failli en mettre un sur le capot de sa Twingo l’autre jour.”

La région était pauvre. Mais comme dans toutes les régions pauvres, même les plus indigentes, certains s’en tiraient mieux que la majorité. Ici, il ne fallait pas grand-chose pour être un gosse de riche : une motocross 125cm³ et une Visa pour tirer de quoi payer quelques pintes suffisaient. Enzo continua :

“Il y a quoi… Un mois peut-être ? Ils sont passés en quad sur notre terrain. Tu sais, c’est pas clôturé chez nous et c’est le bordel — le gros bordel — , mais c’est pas une raison. Ils ont tout labouré. Ils ont tout défoncé : ils ont réussi à rendre notre jardin encore plus dégueu, et ça, c’est assez balèze. Mon père est devenu fou. Il est sorti de la maison comme un dingue. (Enzo disait toujours “la maison”, pas “le mobil-home”, ou “le taudis”, mais “la maison”). Il a claqué la porte vitrée tellement fort que les joints du plexi ont lâché et que tout est tombé par terre. Il y avait les trois qui viennent de passer à moto et un autre, un vieux, le père je crois. Une sale gueule de fils de pute en tout cas. Le genre fils de pute qui a ses cheveux blancs qui font des petites vagues. Même quand il retire son casque et qu’il sue comme un porc, ça ondule toujours. Mon daron, c’est le genre de mec qu’il ne peut pas saquer et quand il l’a vu, c’est comme si ça l’avait énervé deux fois plus. Au début, il voulait juste se faire respecter : on ne laisse pas défoncer son jardin sans gueuler, c’est normal. Mon daron, il est dur, c’est un gars qui a des principes. Il n’irait pas chercher des embrouilles sans raison, et, surtout, il n’irait pas défoncer le jardin d’un type, comme ça, pour le plaisir. Mais quand il a vu les frisettes de fils de pute du mec, il est devenu rouge, ou violet, ou je sais pas, il était plein de dégradés de couleurs, et il avait l’air dingue. Des fois, il a l’air dingue comme ça, mon père. Il est calme, presque tout le temps, mais des fois il devient dingue. Il a gueulé, gueulé plein de trucs, et j’ai pas tout compris parce que j’étais resté à l’intérieur — ma mère n’a pas voulu que j’y aille — et qu’il gueulait comme un putain de putois. Mais comme le plexi de la porte vitrée était tombé, j’ai quand même compris des trucs, en gros qu’ils avaient intérêt à se barrer de chez-lui avant qu’il ne leur éclate leurs gueules. En gros. Il n’est pas très doué avec les mots, mon père.

— Et les mecs, ils ont fait quoi ?

— Le vieux a remis son casque. Ils se sont barrés en faisant des dérapages à travers le jardin. Mon père courait après pour essayer de les attraper. Tu l’aurais vu… Il est tombé deux fois dans la boue. C’était gênant. Franchement, c’était super gênant. Je ne pourrais même pas te dire s’il était rouge, ou violet, ou je ne sais pas quelle putain de couleur ; je crois qu’il n’y a pas assez de couleurs pour bien décrire. Je voulais sortir de la maison, ça me faisait mal de le voir comme ça, je voulais filer un coup de main, mais ma mère me retenait par les épaules, en serrant fort (elle a pas mal de force pour une femme), et elle gueulait : “Oh mon Dieu, il va faire une attaque ! Oh mon Dieu ! Il va faire une attaque”, en se cachant les yeux derrière les mains. Au final, il n’a pas fait d’attaque. Il est rentré sans retirer ses pompes, sans se changer, il a ouvert la bouteille de rosé du dîner et il s’est posé dans le canapé devant Hanouna. Il était devant mais c’était comme s’il ne regardait pas. Et là, pour le coup, il était blanc, tout blanc. Tu aurais vu l’état du salon… Tout couvert de boue. De la bonne grosse glaise pâteuse, partout, sur la moquette, sur les rideaux, sur le canapé. Ma mère, elle n’a rien dit. Elle a frotté pendant deux jours après, mais elle n’a jamais rien dit.

Alexandre connaissait ce genre de mecs. On les croisait au collège, aux terrasses des bistrots ou à l’usine. Des petits princes, des aristocrates de fond de campagne, des barbacoles de labours. Ils pensaient pouvoir régner sur un territoire sans rien devoir à personne, par la prépotence de l’héritage. C’était insupportable, autant que parfaitement naturel selon Alexandre. Le sens naturel des choses : il fallait que le fort domine, que l’on juge sa force à l’aune de son tour de bras, du nombre de boisseaux produits par ses terres ou du chiffre en bas de son relevé bancaire.

Il y a quelques années, après que le CDD d’Éloïse chez La Halle aux Chaussures n’ait pas été reconduit, Alexandre et sa mère dînaient souvent chez Christophe. Christophe était le frère aîné d’Eloïse et il avait, comme tous les oncles, une certaine propension à ressasser sans cesse les mêmes histoires en fin de repas. C’était toujours le même rituel immuable : il se servait un dernier verre de Côtes du Rhône — celui qui n’accompagne rien, que l’on prend juste pour s’attarder encore un peu à table — , se calait contre le dossier de sa chaise et prenait un air mélancolique. Il racontait comment, à son époque, il n’y avait pas juste l’argent, les diplômes, les richesses, l’ascendance ou les amitiés. Il racontait comment le simple nombre pouvait tout changer, comment plein de riens du tout pouvaient faire quelque chose. Il racontait ce genre de conneries d’ancien combattant. Tout cela passait au-dessus d’Alexandre. Il ne comprenait pas ces gens qui vivent dans le passé : c’était déjà assez compliqué de gérer le présent, s’il fallait en plus le comparer à des époques où tout allait mieux, autant se tirer une balle. En fait de balle, l’oncle Christophe avait opté pour la corde. Il s’était raté. Mais ça n’avait pas grand-chose à voir avec ces trucs qu’il ressassait, “c’est la boisson”, disait Éloïse. Est-ce qu’on se suspend au plafond comme un serpentin attrape-mouches juste parce qu’on est nostalgique ? Ils n’allaient plus trop dîner chez l’oncle Christophe depuis.

Les fougères se mirent à bruisser et un grand Noir apparut à l’endroit d’où Alexandre était arrivé une heure plus tôt. Il portait un sweat-shirt à capuche vert dont les manches avaient été découpées. Sa capuche baissée cachait son visage, mais rien qu’en voyant ses bras — Ses bras ! Quels bras ! — on pouvait imaginer quel genre d’homme il était. Deux troncs, ses bras. Pas besoin de voir un visage : quand on a ces bras sous les yeux, on a tout compris du personnage. En l’apercevant, Enzo se leva et se précipita à sa rencontre. C’était un gentil garçon, mais assez peu fidèle dans ses admirations. Alexandre débuta son échauffement. Il fit des mouvements circulaires avec ses pieds pour assouplir ses chevilles. Ses chevilles craquèrent. Il se leva et fit pivoter son bassin. Son bassin craqua. Il fit des mouvements avant-arrière de la tête (et ses cervicales craquèrent aussi, comme une cuillerée de Miel Pops). Il tordit ses phalanges dans tous les sens et enfila ses gants. C’était comme enfiler une chaussette humide. En moins d’une minute, il était prêt. Le Noir arriva à son niveau et lui dit “Yo” et Alexandre lui répondit “Yo”. Ils en avaient fini avec les conventions sociales. Le Noir retira son sweat-shirt. Il portait en-dessous un débardeur ample sur lequel était sérigraphié un paysage de plage, avec palmiers et coucher de soleil. “Miami Sunset Beach Explorer”, lisait-on en typo rose. Il devait avoir une petite vingtaine d’années. Alexandre le voyait régulièrement aux Mille Lacs, mais jamais en dehors. Il y avait peu de Noirs dans les villages du coin. Une famille, parfois, emménageait dans une maison de ville abandonnée depuis quelques années. On disait “les Noirs” et tout le monde savait de qui on parlait. Les plus jeunes disaient “les Blacks”. Au collège, ils étaient plus nombreux. Ils traînaient en bande et aucun Blanc n’aurait eu l’idée de se mêler à eux. Il n’y avait pas de ségrégation formelle ou de hiérarchie raciale établie, c’était juste comme ça. Il semblait aux yeux des Blancs que les Noirs avaient des affinités naturelles et évoluaient dans un univers commun qui les amenait naturellement à sympathiser. Comme ses potes, Alexandre disaient que cela provenait de leur passion commune pour le rhum et le zouk — pour les antillais — qui les réunissait ou qu’ils étaient liés par le fait d’avoir de grosses bites. Quand l’un d’eux disait quelque chose du genre, ils riaient tous, même si aucun ne trouvait ça vraiment drôle. C’étaient des choses que l’on disait “comme ça”, et l’on en riait “comme ça”. C’était la même chose avec les chinois — qui pouvaient aussi bien être vietnamiens, philippins ou coréen, peu importait, leurs yeux bridés les condamnaient à l’appellation “Chinois”. Quand on croisait un Chinois, on blaguait plutôt sur les nems, leur forme de visage ou la supposée modestie de leur pénis. Alors qu’on riait dans le dos des Noirs, on osait se moquer ouvertement des Chinois (on restait quand même à distance raisonnable, des fois qu’ils sortent un coup de kung-fu ou un truc du genre). Ils prenaient ça avec un air un peu résigné, semblant eux-mêmes se rendre compte que “c’est comme ça”. L’ordre naturel des choses. Les Rebeus étaient plus complexes. Inclassables. On les évitait, eux et leurs survêtements Lacoste. Alexandre évitait les plus grands. Il se permettait, auprès des plus jeunes et des filles, quelques blagues sur le couscous et l’accent. Mais avec parcimonie : chez les Rebeus, il y avait toujours un grand frère ou un cousin. “C’est fou ce qu’ils ont comme cousins, quand on y pense”, se disait Alexandre.

Le Noir s’était installé sur la dalle en ciment nu, celle qui aurait dû accueillir les tables de pique-nique. Alexandre mis son portable à l’abri dans le corps creux d’un parpaing posé dans l’herbe puis il rejoignit le Noir. Il avait enfilé ses gants, deux gants noirs qui paraissaient à peine disproportionnés au bout de ses gros bras. Il sautillait sur place. Il ne regardait pas Alexandre s’avancer vers lui. Il fit des mouvements de bras, d’étranges roulements, des battements désordonnés. Alexandre ne sut pas bien quoi faire ; il se contenta d’échauffer encore un peu ses cervicales en hochant la tête de droite à gauche. Enzo s’était installé en hauteur, sur la ridelle d’une benne abandonnée.

Le Noir s’avança garde baissée, les bras le long du corps. Alexandre fit un pas de côté pour présenter son épaule, corps et membres ramassés pour opposer un bloc de chair compact, mâchoire rentrée dans le cou, cou dans les épaules, épaules dans ses poings et poings prêt à rentrer dans le nez de l’autre. Il fléchit les jambes et arma son crochet du droit. Le coup du Noir partit d’on ne sait où et arriva vite. Entre le choc du premier coup encaissé et le moment où il sentit les gravillons sous la peau nue de ses genoux, Alexandre se souvenait de peu de choses. Un voile noir, quelques flash puis de nouvelles éclipses, un peu de douleur, pas trop, les jambes en coton, la tête qui ballotte, à droite, à gauche, encore à droite, le goût métallique du sang et la sensation sur le bout de la langue de la chair ouverte, comme la texture d’une figue trop mûre, l’odeur capiteuse des corps et de leurs fluides. Il ne s’attendait pas à gagner. Il gagnait assez rarement. Il était l’un des plus jeunes à combattre aux Mille Lacs. Quoi que l’on puisse en dire, le courage, la volonté et l’audace ne valent pas grand-chose face à la circonférence des biceps. Alexandre n’aimait rien tant que les luttes perdues d’avance. Question de conditionnement social. Un coup porté, et c’était comme une victoire. Une goutte de sang versé, et c’était la ceinture de champion du monde. Il pouvait bien perdre, quelle importance ? Personne ne s’attendait à le voir gagner. Mais dans ce cas précis, Alexandre se faisait littéralement casser la gueule. Alors qu’il était à terre et tentait de retrouver son souffle, le Noir l’assommait de low kicks. (Au Mille Lacs, on utilisait beaucoup de mots anglais pour tenter de faire croire que l’on était un peu professionnel — mais ce qu’Enzo voyait depuis son perchoir n’avait rien d’un combat professionnel, ça se résumait essentiellement à un Blanc plus sec qu’un Sauvignon qui se faisait allumer par un Noir bâti comme LeBron.) Alexandre tenta se dégager, il recula en roulant puis en rampant. Tant pis pour l’esthétique. L’autre avançait et ne le laissait pas se relever. Au bout d’un moment, il arrêta et Alexandre se remit lentement debout. Garde toujours baissée, le Noir le toisait. Il le désigna du menton : “O.K. ?”. Alexandre opina du chef et lui fit signe d’approcher. Le Noir le travailla à coups de pied. Ses jambes devaient faire six ou sept mètres de long environ. Alexandre tenta bien de riposter mais il frappait dans le vide avec son allonge de douze centimètres. Il montait sa garde pour protéger son visage, le Noir frappait le ventre. Il baissait sa garde pour se protéger le ventre, le Noir frappait le visage. Le Noir jetait son pied comme un boulet au bout d’une masse d’arme. Alexandre quitta le combat. Cela arrive parfois. On est à cent pour cent concentré sur l’instant et “pouf”, on disparaît. On est sous une pluie de coups et l’on tente de trouver une solution pour en prendre un peu moins et “pouf”, on se demande si l’on a bien pensé à prendre les clés en partant ou l’on se dit qu’il faut penser à acheter du comté râpé sur le chemin du retour. Jambes, chevilles, continuer, à bouger, jambes. Chevilles. À quelques kilomètres de là, un rayon de soleil troua le manteau de nuages gris, son cône blond éclairant la campagne comme un projecteur de cinéma. Un lièvre pointa son museau hors d’une forêt de ronces et traversa le parking en zigzaguant. Les feuilles d’un frêne ondulèrent sous la pluie. C’était le son d’une pluie d’été qui vous réveille au petit matin en tombant délicatement sur la toile de la tente. Le bruit de l’eau sur le rideau de douche. Le rideau qui colle à la peau, visqueux et dégoûtant. La serviette chaude que l’on a laissée sur le radiateur, qui soigne tous les problèmes. Le Noir envoya un crochet du droit sur la pommette d’Alexandre.

Enzo faillit tomber en se précipitant pour descendre de sa tribune improvisée. Il perdit une de ses claquettes en accourant vers le Noir pour le féliciter. Alexandre était encore au sol. Personne ne se serait risqué à prendre des nouvelles d’un combattant sonné. Ça ne se faisait pas. Il revint à lui par étapes. Il entendit d’abord comme le bruit d’un train arrivant en gare. Comme si son crâne était la gare. Le goût du sang. La sensation de la terre humide et fraîche sur sa joue. Un peu de douleur. Raisonnable. Il tenta de se relever. Un peu plus de douleur. Un peu partout. Il réussit à se traîner jusqu’à l’arbre le plus proche et s’adossa contre le tronc. Il était fatigué, il avait froid, il avait mal. Chaque samedi se terminait plus ou moins ainsi. Il passa un doigt sur sa lèvre. Elle était fendue. Une déchirure en forme d’éclair partait de l’extrémité de sa lèvre supérieure à l’aile de son nez. La gencive était également ouverte en-dessous. Cela saignait beaucoup mais la douleur était raisonnable.

Enzo était avec le Noir et lui parlait en faisant de grands gestes. Alexandre n’arrivait pas à comprendre ce qu’il disait. Il ne les vit qu’ensuite, les trois motards dans leurs combinaisons fluorescentes, qui patientaient à quelques mètres d’eux. Il reconnut le colosse barbu qu’il avait aperçu de dos. Il fumait une cigarette, perché sur sa moto posée sur la béquille, les coudes appuyés sur les genoux. Le blond peroxydé, celui qui avait chuté quelques heures plus tôt, avait le bas du visage maculé de sang séché. Le plus gros était en retrait. Il avait un visage large et flasque qui pendait autour de son crâne comme une vieille serviette moisie oubliée sur une patère. Une mèche brune et ondulée lui pendait en travers du front.

Le Noir ne leur prêta aucune attention. Il enlevait ses gants. Enzo se tourna et leur fit face. Alexandre comptait ses côtes fêlées (trois). Les trois intrus détonnaient dans le paysage gris avec leurs combi intégrales bariolées. La barbe flamboyante du golgoth lui donnait des airs sympathiques, vite démentis par ses sourcils sans cesse froncés, eux-mêmes contredits par un large sourire dévoilant une large rangée de dents blanches. Un visage oxymorique qui mettait mal à l’aise ses interlocuteurs. Il se passait la main sur le front. De grosses gouttes dégoulinaient sur les pentes abruptes de son crâne lisse.

Le Peroxydé avait tout de l’idiot rural : maigre malgré une poche de graisse abdominale de néo trentenaire ex-sportif, large sourire en toutes circonstances, front court, orbites surmontées d’un bourrelet, légèrement prognathe.

“Belle baston”, dit le Golgoth en s’adressant au Noir.

Il fit un clin d’œil en direction d’Alexandre.

“Et même toi, bravo. Il faut de sacrées burnes pour s’attaquer à un négro de ce genre.”

Il se tourna vers les deux autres en pointant du doigt son biceps : “Vous avez vu ses bras ? Il est taillé comme un putain de gorille !”

Ils rirent. Le blond siffla à travers sa lèvre balafrée : “Sa mère a sucé King-Kong !”

Le Noir était déjà en train d’enfiler son sweat-shirt. Alexandre vit s’éteindre les sunsets de Miami Beach. Le golgoth roux leva un doigt en direction de ses acolytes et fronça encore plus les sourcils qu’à l’accoutumée : “Non-non-non les mecs : on rigole, mais on rigole entre gentlemen. Pas les mères. Jamais.” Il se tourna vers le Noir :

“Ça te dirait de te la coller avec mes frères et moi ? On n’a pas tes bras mais on a fait un peu d’anglaise dans le temps.”

Le Noir rabattit sa capuche. Le Peroxydé arracha un bout de fer à béton qui dépassait des vestiges du chantier :

“Laisse tomber. Tout juste bon à cogner des gosses. Il n’a pas de burnes.”

Le Roux sembla sincèrement peiné d’entendre cela. Il prit un air contrit en s’adressant à Alexandre :

“Et toi, gamin, ça te dit ? Juste pour échanger deux ou trois coups, à la cool. On n’est pas là pour se mettre K.O. (Il mima quelques crochets dans le vide). Je t’avoue que je suis un peu rouillé, de toute façon.”

Alexandre passa sa main sur sa lèvre qui saignait encore abondamment.

“Je crois que j’ai mon compte pour aujourd’hui, mec.”

Il essayait d’avoir l’air cool. Comme des animaux reniflant votre peur, ce type de mecs réagit à votre attitude : si vous êtes cool, c’est que vous n’avez pas peur et que, par conséquent, vous n’êtes pas une proie. Alors que tout le monde crevait de trouille en permanence, il fallait évoluer en équilibriste sur l’étroite ligne de crête émotive séparant la réaction agressive de celle teintée de peur. Il fallait paraître cool, juste cool.

Le Roux leva les yeux au ciel, sans cesser de sourire :

“O.K. les mecs, je vois le genre : que des tarlouzes dans le coin. (Il se tourna vers Enzo). Et toi, petit, tu te sens l’âme d’un guerrier ?

— Tu ferais mieux de fermer ta grande gueule et de dégager.”

Alexandre se sentit extrêmement fatigué. La journée avait été longue et la réplique d’Enzo semblait devoir l’étirer à l’infini, bien au-delà de ses vingt-quatre heures réglementaires. Le Roux eut un petit mouvement de recul. Son cou de taureau fit deux gros plis lorsqu’il rentra la tête dans ses épaules. Le Noir était parti, on n’apercevait déjà plus que sa silhouette s’enfonçant dans le sous-bois. Alexandre se sentait fatigué. Tellement épuisé. Il se mit à rêver de la sensation de la nappe en vinyle de la cuisine sous ses coudes. Du ronronnement du four micro-ondes réchauffant une soupe minute à la tomate. Des Grosses Têtes que sa mère écoutait en préparant le dîner. Pourquoi venir ici, pourquoi se fatiguer ainsi ? Enzo était trop idiot pour ne serait-ce que se poser cette question. C’était un enfant, et qui plus est un enfant brisé, dysfonctionnel, un automate binaire qui ne sait que répondre, qui n’aime rien tant que répondre à une provocation, et qui ne sait pas faire autrement, un logiciel primitif, un bulbe rachidien en liaison direct avec la bouche, une bouche reliée aux poings, les poings serrés au fond des poches de son short gris. Quel con, quelle tristesse. Quelle fatigue. Il était là, avec son corps de grue anémiée, d’échassier ascétique, et il les serrait ses poings, à s’en faire péter les phalanges. L’honneur. C’était toujours “l’honneur”. On se battait pour ça, en se disant qu’une fois qu’on nous avait tout pris, il nous restait notre honneur à défendre. Mais plus personne n’avait d’honneur à défendre par ici ! De quel honneur parles-tu, Enzo ? Celui du gosse de paria aux poumons infestés des champignons qui polluent l’air vicié de son mobil-home ? Mais on devrait pouvoir vivre dans un mobil-home et pouvoir malgré tout s’inventer d’autres horizons qu’un nez cassé ou qu’une arcade revisitée façon steak tartare. Tout le monde avait perdu son honneur, ici. Et plus on le perdait, plus on le défendait ! C’est une aventure solitaire, l’honneur, ce n’est pas comme défendre une usine. Les manifestations sont internes. Les cortèges sont intérieurs. Les révolutions se font dans les foules humides des boyaux. On ne casse pas les vitrines des magasins, on ne tague pas les devantures des préfectures. On se brise soi, on défigure son propre visage. La guerre de l’honneur on la mène contre soi, et plus on la gagne, et plus on la perd. La guerre de l’honneur on en célèbre la victoire sur un champ de ruines, encore fumantes, et on ne s’en relève pas. La guerre de l’honneur, on l’a déjà tous perdue à force de la gagner. Alexandre était fatigué.

Le Roux tendit la main en direction d’Enzo. Il s’approcha lentement, comme un cow-boy tentant d’apprivoiser un mustang. En matière de grandes mains, Alexandre avait une certaine expérience : les pattes d’ours, poilues même sur les doigts, les battoirs calleux dessinés pour claquer les fesses, les boudins grassouillets comme des Knacki… Mais les mains du Roux étaient d’un genre différent, unique. Elle était un genre à elles seules, le genre “putain de grandes mains du Roux”. Les ongles presque absents, rongés jusqu’au sang, juste dix petites taches roses. Il avait l’air profondément idiot, à tel point que cela en figurait une forme alternative d’intelligence. Quand on domine physiquement, on ne s’embarrasse pas d’intelligence. C’est dans l’ordre des choses. Il sembla réellement s’intéresser pour la première fois à Enzo.

“Salut, mec, je m’appelle Pif, dit-il en lui tendant la main. Comme le chien. En vrai, je m’appelle Pierre-François, mais comme c’était trop dur à retenir pour mes frères (il les désigna du pouce), j’ai choisi de me faire appeler Pif. Et toi, tu t’appelles…?”

Enzo garda les poings rivés comme deux cailloux au fond de ses poches. Alexandre se releva, péniblement, en prenant appui contre le tronc de l’arbre. Son ventre le faisait souffrir. Ses jambes le faisaient souffrir. Sa lèvre le faisait souffrir. Il se sentait brisé de l’intérieur. Il fallait partir, partir vite, il ne pensait plus qu’à ça. Il sentait ses entrailles se liquéfier, comme si sa propre merde lui disait “Tire-toi ! Trouve les premières chiottes que tu vois et enferme-toi dedans !” Il s’abandonna au bon sens de sa merde et se mit debout.

Ces mecs étaient fous. Une fois la machine enclenchée, il n’y avait plus rien à faire, on ne pouvait plus discuter, argumenter, il ne servait plus à rien de jouer au type cool ou d’implorer la clémence : il fallait y passer. Il estima ses chances de s’en tirer sans dégâts : faibles mais raisonnables. Son corps se réchauffait et la douleur refluait sous l’effet de l’adrénaline. Il pouvait envisager un départ discret dans les bois, derrière-lui. Il faudrait juste enjamber quelques buissons de ronces et se frotter à de l’épine noire. Il n’arriverait pas à courir. Enzo fixait toujours Pif, comme si l’évidence de leurs quatre-vingt kilos d’écart ne l’avait jamais frappé.

“Tu ne veux pas me dire comment tu t’appelles ? Tu n’as pourtant pas l’air d’un timide. (Il s’approcha encore d’Enzo et prit son visage dans sa main, massant lentement sa tempe du pouce). Je voulais juste faire connaissance.”

Un fond de peur animale — plus que de raison — dû surgir dans les limbes du cerveau reptilien d’Enzo : il se tut. Le Peroxydé s’approcha à son tour. Alexandre devait partir. Maintenant. Pas après, c’est maintenant, ils ne s’intéressaient plus à lui, c’était la fenêtre de tir idéale. La solidarité ? La solidarité ! Se mettre dans la même merde que les autres ! Le nivellement par le bas ! Il commença à enjamber les premiers sarments de ronces. Dans sa précipitation, il se griffait profondément la peau des jambes.

Le Peroxydé était maintenant accroupi à côté d’Enzo, qui faisait toujours face à Pif. Il passa la main sur l’épaule du gosse, d’un geste qui se voulait fraternel.

“Allez, Pif. C’est pas un mauvais gosse. C’est un truc de gamin d’être timide. Il y en a plein, des timides, comme lui. C’est pas facile pour eux. Des fois, il faut un peu les aider. Faire le premier pas. Être patient. (Il pencha la tête de côté). Moi, c’est Wilfried.”

Sa main descendit le long du bras d’Enzo.

“Je suis sûr que tu es super cool quand tu es plus détendu.”

Elle bifurqua au niveau de son poignet pour aller se promener sur la hanche du gosse.

“Faut juste prendre le temps.”

Il saisit sa fesse d’une pleine main. Enzo perdit son air dur. Un instant, il redevint un enfant, en enfant sur une aire d’autoroute désaffectée, un enfant sous la pluie, un enfant vivant dans un mobil home, un enfant à qui l’on pelotait le cul. Pif regardait Enzo droit dans les yeux pendant que Wilfried le malaxait vigoureusement. Le gamin avait la sensation qu’on essayait de lui arracher la fesse. Il tenta de repousser Pif des deux mains et Pif ne bougea pas et le gamin tomba à la renverse et il essaya de se relever et il perdit ses Birkenstock dans l’herbe humide et il retomba et tout était vain, il était un enfant face à deux adultes.

Alexandre jetait des coups d’œil par-dessus son épaule. Puis il reprenait sa lente progression dans les ronces. Il était à une vingtaine de mètres d’eux mais entendit tout de même Enzo lorsqu’il murmura “Fils de pute”. Trois mots articulés à voix basse mais parfaitement distincts. C’était idiot, vraiment, mais Alexandre pouvait comprendre, dans un sens il était lui aussi capable de ce type de bêtise.

“Qu’est-ce qu’t’as dit ?”, demanda le Peroxydé en s’approchant encore du visage du gosse, presque à le toucher du bout du nez, tellement proche qu’Enzo pouvait sentir l’odeur des Chocapic qu’il avait mangés au petit déjeuner. Et il répétait : “Qu’est-ce qu’t’as dit ?”, “Qu’est-ce qu’t’as dit ?”, “Qu’est-ce qu’t’as dit ?”, “Qu’est-ce qu’t’as dit ?” Il lui mettait de petites claques, pas fortes. Enzo avait les joues rouges, pas à cause des coups, mais rouges de colère et de honte mêlées. Empêtré dans son lit de ronce, Alexandre n’avançait plus. Il fixait la scène. Immobile. Il s’entendit dire “Arrêtez les mecs, c’est pas cool”. Le son était-il vraiment sorti de sa bouche ou l’avait-il seulement imaginé ? Les claques, les claques n’arrêtaient pas, un peu plus fort à chaque fois, les claques, encore, plus fort, et “Qu’est-ce qu’t’as dit ?” et “CLAC !” et “Qu’est-ce qu’t’as dit ?” et “CLAC !

Le troisième motard restait en retrait. Il fumait une cigarette et regardait le paysage, absolument pas concerné par la scène qui se déroulait à quelques mètres de lui. C’était vraiment un drôle de type tout gras. Même ses cheveux l’étaient, gras.

“Dom, ta clope”, dit Pif.

Wilfried s’arrêta de gifler. Enzo avait les yeux humides mais gardait toutes ses larmes à l’intérieur. Le motard gras fumait en regardant les nuages courir sur l’horizon.

“Dom, passe-moi ta clope s’il-te-plaît”, répéta Pif calmement en tendant la main en direction du fumeur.

Le Gras sursauta, comme tiré d’un rêve, et se précipita pour donner sa cigarette à Pif. Il la porta à ses lèvres et inspira une grande bouffée. Il ferma les yeux en laissant s’échapper des volutes de fumée bleues de ses narines. Les autres l’observaient, attentifs à chacun de ses gestes. Le silence était épais comme du goudron chaud. Alexandre cru y voir une invitation à prendre la parole.

“Allez les mecs, il a eu son compte. C’est un petit con, il saura se tenir maintenant.”

Sa voix tremblait. Personne ne semblait disposé à l’écouter, pas même Enzo qui fixait toujours Pif dans les yeux. Il ne détourna pas le regard lorsque le point incandescent s’approcha de son avant-bras. Il ne le quitta des yeux que lorsque la douleur le saisit réellement. Pif maintenait fermement le bras d’Enzo et appuyait la cigarette sur sa peau d’enfant. Le gamin hurla, se débattit, rua de toutes ses forces, mais il luttait avec un géant, et lui était un enfant, un petit enfant, maigre, de huit ans. L’ordre naturel des choses.

Lorsque le Roux enleva la cigarette, Alexandre vit un trou rouge cerclé de chairs noires, comme le cône d’un volcan en éruption bordé de roches sombres. Le gamin pleurait vraiment maintenant. Il était à genoux et pendait, tenu par le bras que Pif avait dans la main, comme un pantin sans vie.

Alexandre voulut réagir. Il fit demi-tour et trébucha dans les ronces. Dom tourna lentement la tête. Il regarda Alexandre allongé sur son tapis de ronces. Alexandre ne bougea pas.

Wilfried passa sa main sous le short d’Enzo. Ses doigts couraient le long de son sillon. Il les sentit passer à des endroits où il aurait voulu ne pas les sentir passer. Il le sentait insister. Alexandre était couché sur les ronces. Dom observait un corbeau solitaire qui croassait en traversant le parking. Wilfried riait. Pif écrasa sa cigarette sur le nez d’Enzo.

Alexandre ne fut jamais réellement capable d’expliquer en détail ce qui suivit. Bien qu’il eut préféré ne pas évoquer le sujet, il essaya à plusieurs reprises d’expliquer les événements à certains proches. Plus tard, bien plus tard. Mais il ne fut jamais à même de retrouver les images exactes censées illustrer ses souvenirs de l’évènement. Il lut — presque par hasard — les comptes rendus des journalistes locaux. Mais il ne put jamais tout à fait faire le pont entre sa mémoire et ce qui était écrit noir sur blanc. Mais il n’avait rien de bien compliqué, finalement. Il avait vérifié sur internet : le bout incandescent d’une cigarette est à huit cent degrés. Enzo l’avait pris sur le nez. Cela suffisait à tout expliquer. Cela suffisait à expliquer qu’Enzo ait cherché du bout des doigts quelque chose, n’importe quoi pour frapper, cogner, se débattre, n’importe quoi pour que ça arrête de brûler. Ce n’importe quoi fut une demi-statuette de la Vierge Marie en céramique. Il lui planta à deux reprises l’extrémité en forme de poinçon en travers du visage. Wilfried retira vite sa main du cul du gamin en hurlant qu’il lui avait chié dessus. Pif tomba à la renverse dans un gargouillement humide. Alexandre vit son visage fendu de part en part, l’œil disparu dans un bouillonnement rouge, la lueur blanche d’une dent à travers la joue lacérée.

V “La fuite”

Le sang ne jaillit pas de manière spectaculaire. Il y en avait beaucoup, mais il semblait s’écouler paisiblement, loin de la fureur des instants qui avaient précédés sa venue. Quelques filets écarlates s’échappaient entre les doigts que Pif plaquait contre son visage, comme s’il essayait de colmater une fuite. Dom et Wilfried accoururent. Pif, dans un borborygme : “Je suis aveugle ! Je suis aveugle”, d’une voix suraiguë. Les cordes vocales ont des ressources insoupçonnées que l’on ne découvre qu’une fois le visage de leur propriétaire lacéré. Enzo, lui, avait disparu. Pour la première fois de la journée, Alexandre fit un choix qui lui sembla judicieux en s’élançant à travers les ronces sans se préoccuper des autres ou de ses chevilles qui claquaient comme du papier bulle. Il enjamba les buissons, plongea, nagea, roula, rampa. Il trébucha et son visage heurta un tronc noueux d’épine noire. Sa lèvre se remit à saigner de plus belle. Il se releva, encore, toujours, et après ce qui lui sembla être une traversée sans fin, il parvint au bout du bosquet d’épineux. Son corps était une plaie. Il ne sentait absolument rien. Il voyait ses bras en sang, lacérés par mille petites griffes recourbées, et il ne sentait rien. Il dévala le terrain en pente, esquivant les arbres qui surgissaient sur son chemin, sautant par-dessus les racines qui tentaient d’agripper ses Kalenji, plongeant à travers les branches qui le giflaient. La pente s’adoucit et il rejoignit un chemin forestier. Il s’arrêta quelques secondes pour reprendre son souffle et essuyer le mélange de sueur et de sang qui lui coulait dans les yeux. Tant qu’il courait, il se sentait en pleine forme, il enjambait les montagnes, il survolait les vallées. Maintenant, il avait la tête qui tournait et un flot de bile et d’aliments à demi digérés qui refluait dans sa gorge. Il s’accroupit dans un fossé et se dissimula à l’abri d’un busard envahi de roseaux. Il vomit. La pluie avait cessé. Il faisait très sombre. Le sous-bois était plongé dans un méridien crépusculaire. L’air s’était chargé d’une brume blanche cotonneuse qui enveloppait les troncs anorexiques. Les pins grinçaient dans le vent frais. C’était un concert de grincements, comme les lattes d’un vieux sommier ou les portes d’une armoire de famille. Un animal — un faisan ? — poussa un cri moqueur au loin. Son corps se refroidit. Il se sentit glacé jusqu’aux os. Il était trempé. Ses chevilles le faisaient souffrir. Du sang coagulé obstruait le fond de ses cloisons nasales. Il se moucha en pinçant la base de son nez. Des petits caillots noirs lui tombèrent dans la paume de la main. La brume coulait lentement dans la pénombre le long du flanc de la colline, comme un nuage de lait dans un café noir. Pas un bruit. Les trois motards avaient certainement oublié jusqu’à son existence. Il pensa à Enzo. Lui aussi avait dû profiter de la stupeur pour s’enfuir. Peut-être. Et peu importait, maintenant. Qu’il aille se faire cuire le cul en enfer. Alexandre se rendit compte que son esprit vagabondait depuis un moment. Son cerveau lui avait échappé, il avait perdu la notion du temps. Il glissa la main dans la poche kangourou de son sweat pour prendre son téléphone. Il n’y était pas. Ce putain de Samsung de merde n’y était pas. Il n’avait pas glissé de sa poche, impossible : Alexandre mettait toujours ce putain de sweat et glissait toujours son putain de téléphone dans la putain de poche de son putain de sweat et il ne le perdait jamais. Le parpaing. Il avait laissé son téléphone dans le parpaing dans lequel il l’avait mis à l’abri avant son combat. Il se mit à paniquer sans bien savoir pourquoi. Il entendait les battements de son cœur dans son crâne. Il sentait sa peau se tendre sur sa tempe au rythme des flux sanguins. Son corps s’était mis à paniquer avant que son cerveau ne comprenne pourquoi. Du calme. Quelle heure était-il ? La nuit était tombée ? Il s’en rendit tout juste compte. Combien de temps avait duré son combat ? Très peu de temps, probablement, même s’il y avait eu ce blackout. Et les motards, combien de temps avait duré l’épisode des motards ? Aucune idée. La nuit était presque tombée… Non. Impossible. Il ne devait pas être plus de quinze heures. La nuit tombe vers dix-sept ou dix-huit heures. La pénombre ne devait être que l’effet des nuages conjugué à l’épais voile opacifiant de la forêt. Et combien de temps avait-il encore perdu à se poser toutes ces questions ? Il devait bouger. Avancer. S’il ne voulait pas risquer de se faire rattraper — ou simplement mourir de froid. Tant pis pour le Samsung, il ne vaut pas grand-chose — et certainement pas un demi-tour. Il inspira calmement quelques secondes, le temps de reprendre possession du corps que la peur lui avait subtilisé, et il parvint à sortir du fossé. Il se rendit compte que ses dents claquaient. Il grelottait. Son corps était secoué de convulsions, ça lui traversait la chair comme une vague, ça le déchirait comme une feuille de papier. Il se mit en marche, lentement, traînant des pieds sur le chemin de terre. Son portable. Sa mère allait le défoncer. C’était gérable. Et si les motards le récupéraient ? Peu probable : ils ne savaient pas qu’il avait laissé son téléphone dans ce parpaing. Et ils avaient probablement plus urgent à gérer. Et si. Et si malgré tout ils le retrouvaient ? Grand bien leur fasse, ils trouveraient une collection de photos de collégiennes à demi nues. Sa mère était enregistrée à “Éloïse”, impossible de la retrouver. “Mes gants !”, se dit-il à voix haute. “Non, tu t’en fous de tes gants. Concentre-toi”. Imaginons qu’ils arrivent malgré tout à découvrir son identité. Ils pourraient vouloir qu’Alexandre balance Enzo. Ils pourraient tout faire pour qu’Alexandre le balance. Leur frère était peut-être mort à l’heure qu’il est — ou en tout cas, il n’était pas beau à voir et ne le serait probablement jamais. Mais non, ça ne tient pas debout : il faudrait qu’ils sachent qu’Alexandre avait laissé son téléphone aux Mille Lacs. Et précisément dans ce parpaing. Mais peut-être les observaient-ils déjà avant le combat, peut-être l’avaient-ils vu. Il n’en pouvait plus de ces questions et il se rendit compte qu’il s’était à nouveau arrêté. “Je dois repartir. Je vais geler sur place.” Une nouvelle averse creva.

Il porta la main à son visage et sentit sous la pulpe de ses doigts les irrégularités du sang coagulé. Il sortit du chemin et coupa à travers les bois pour éviter l’usine Patisfrance. Il progressait lentement, ses chevilles le faisaient souffrir. Il trébuchait dans l’humus frais. Ses mains tremblaient. Froid ou tension ? Les deux, probablement. Il rejoignit la petite route de campagne en enrobé rose et se retrouva face au tertre qui surplombait le pré aux vaches. Il le gravit rapidement. Ses chevilles s’étaient réchauffées et il sentait moins la douleur. Il commençait à avoir l’esprit plus clair. Il consulta ses souvenirs, ils s’assemblaient petit à petit, se reconstituaient en un ordre intelligible, imbriquant les strates sensorielles en un ensemble cohérent. Trop de pièces manquaient encore ou semblaient floues, ses souvenirs parasités comme les vieilles VHS démagnétisées. Il recoupait, supposait et bricolait sa mémoire comme une bobine de cinéma oxydée retrouvée au fond d’un grenier. Si bien qu’il ne sut bientôt plus démêler ce qui relevait de son imagination des faits réels. Sans cesse, il revenait à cette image du Roux et de sa carcasse gargouillante qui s’étalait au ralenti dans la boue. Lui au sol, se tenant le visage. Une image revient à Alexandre, la dernière qu’il eut du Roux : sa main, tombée au sol, qui ne bougeait plus. Pouvait-on mourir de ce type de blessure ? Il n’en savait rien. Arrivé en haut du tertre, il se figea : “Et si les flics sont mêlés à ça ?” Si le Roux était mort, il y aurait une enquête. S’il y avait une enquête, ils fouilleraient les lieux. Les flics du coin étaient plus “Louis la Brocante” que “Les Experts : Miami” mais ils étaient quand même bien capables de trouver un Samsung dans un parpaing. Devant lui, une vache paissait. L’herbe encore couchée par son passage quelques heures plus tôt lui indiquait le chemin de la maison. Il repartit au petit trot en direction des Mille Lacs.

Tout était calme. Les pompes rouillées, l’auvent bringuebalant, la boutique inachevée. Repeints au bleu nuit, soulignés de quelques traits de lune crayeuse. La pluie avait cessé. Nulle trace d’Enzo ou des motards. Il fit le tour de la station, sur les traces des événements survenus quelques heures plus tôt. Une large trace brune que la pluie n’avait pas réussi à lessiver s’étalait en arabesques le long des flaques. À l’orée du bois, il retrouva la demi Vierge ensanglantée. Elle reposait à l’abri de la pluie sous une crèche de ronces entremêlées, allongée sur un lit d’herbes grasses. Le bas de sa toge brisée était couvert de gerbes grenat. Il l’observa quelques instants avant d’être pris d’une nouvelle bouffée de panique. Il se vit disséminant ses empreintes partout. Ses traces de chaussures ! Ses Kalenji ! Ses doigts, posés partout ! Son sang, dispersé goutte à goutte dans chaque recoin de la station ! Et ses peaux mortes et ses cheveux et ses poils pubiens ! En cas d’homicide, ces mecs venaient en blouse blanche, ils examinaient tout au microscope et ramassaient le moindre poil de cul à la pince à épiler. Il fut pris d’un vertige, recula de quelques mètres et s’assit sur un tronc tombé en travers d’un buisson, et le tronc pourri craqua sous son poids et il tomba à la renverse dans le buisson, et il se débattit comme une anguille prise dans un filet de pêche et il se releva, paniqué à l’idée de semer ses traces comme des cailloux blancs que les enquêteurs n’auraient qu’à ramasser. Il avait du mal à rester lucide. Il perdait du temps, pourquoi ? Qu’est-ce qu’il foutait ? Il courut dans la direction du parpaing abritant son Samsung. Le parpaing avait disparu. Il sentit sa gorge se serrer. Et se briser. La lune dansant dans ses voiles de nuages et jetait une faible lueur sur la station. Il n’y voyait rien. Il chercha à tâtons avant de se reprendre. “Pauvre con, tes empreintes, tu laisses tes putains d’empreintes partout.” Il se parlait à voix haute, un petit filet de voix qui sifflait à travers sa gorge brisée. Et il le vit : le parpaing, trois mètres plus loin, sur un matelas de ronces entrelacées qu’il avait aplati. C’était lui — il voulait que ce soit lui. Il se précipita, à quatre pattes, sans prendre le temps de se relever, plongeant dans le buisson de ronce. Il retourna le parpaing dans tous les sens, glissa ses doigts dans son corps creux. Rien. Forcément : il ne pouvait pas s’être retrouvé trois mètres plus loin sans que le portable ne glisse en dehors. La pluie tomba à nouveau. Où ? Où était-il tombé ? Deux possibilités : soit celui qui avait déplacé le parpaing avait vu tomber le téléphone et l’avait ramassé — et tout était foutu — , soit il n’avait rien vu et son Samsung était dans un rayon de quatre ou cinq mètres. Il reprit frénétiquement ses recherches. Tant pis pour les empreintes. De toute façon, les flics d’ici roulaient en Kangoo, des types roulant en Kangoo n’avaient probablement pas de police scientifique. Il devait redevenir rationnel s’il voulait s’en sortir, il n’était pas dans un épisode de NCIS. Les herbes hautes ne lui facilitaient pas la tâche. La pluie dégoulinait sur son front et lui tombait dans les yeux. Il tentait de s’éponger le visage avec son sweat détrempé. Son portable était probablement mort, mais il restait sa carte SIM : il suffirait de la mettre dans son téléphone pour retrouver tous ses contacts. Rien, rien nulle part. Il resta un instant ainsi, accroupi, bras ballants. Il n’avait plus de solution, plus d’imagination et il était fatigué. Et puis un carillon. Il l’avait entendu, à travers le bruit de la pluie, il en était sûr. Vraiment ? Son portable n’était pas sur silencieux. Mais il n’aurait pas pu survivre à toute cette pluie, si ? Le carillon à nouveau. Trois notes synthétiques répétées deux fois. Do-Si-La — Do-Si-La. La pluie emplissait tout, les sons la traversaient comme pris dans un tourbillon et ressortaient de manière aléatoire à l’ouest, au nord, jamais au même endroit. Alexandre retint sa respiration et se concentra sur son environnement sonore, tentant de visualiser en trois dimensions les déplacements de chaque son et de les situer sur une carte mentale. Il n’y avait que la pluie, la pluie et son bruit de sac plastique chiffonné qui remplissait l’espace sonore sans laisser de place pour un autre son. Il examina une parcelle d’herbes hautes d’où le carillon lui avait semblé provenir. Rien. Le carillon, encore. Do — Il ferma les yeux — Si — et se concentra — La — de toutes ses forces. Do — Sur sa droite, — Si — à quelques mètres — La. Un autre bruit devenu familier vint tourner le long des sinuosités cartilagineuses du pavillon de son oreille. Un bruit de moteur. Leurs phares éclairaient déjà les buissons qui bordaient la bretelle d’accès. Alexandre se tapit dans les herbes hautes et se mit à fouiller frénétiquement la zone. Les motos avancèrent jusqu’au parking et coupèrent leurs moteurs. Alexandre rampa pour se mettre à l’abri d’un talus de ronces. Les motards retirèrent leurs casques. La teinture blonde scintilla sous la lune. La large silhouette de Dom se découpait en noir sur le ciel marine. Ils avancèrent leurs motos phares allumés jusqu’à la zone du combat. Alexandre se recroquevilla.

“Réfléchis putain, hurla Wilfried.

— Réfléchir, réfléchir ? Mais je fais que ça, réfléchir ! J’ai pas les idées claires là, j’ai pas les idées claires du tout !

— Et tu crois que Pif il a les idées claires, là ? Alors bouge-toi ton putain de gros cul d’obèse !”

Dom se posta face au petit coin d’herbe sur lequel les phares projetaient deux cônes de lumière jaune. Alexandre pu voir ses deux yeux exorbités balayer la zone de gauche à droite. De droite à gauche. De gauche à droite.

“Pif était là, dit-il en désignant le lieu de l’agression. Toi, à côté, ici. Tiens, d’ailleurs (il s’approcha et tendit la main en direction de la statuette de Vierge), c’est le truc qu —

— Touche pas à ça ! T’es vraiment complètement con. Recule.

Dom se passa les mains sur le visage et frotta vigoureusement. Il semblait à bout de nerfs. Son visage tremblait comme un bol de gelée.

— T’occupe pas de ce truc et concentre-toi sur le parpaing.”

Alexandre eut l’impression que l’on venait de lui planter un poignard dans le cœur. Il se roula en boule sous les ronces pour étouffer le bruit de ses pulsations.

“Je sais pas… Je sais plus. J’ai pas réfléchi. Quand le mec s’est enfui à travers les ronces, j’ai pris ce que j’avais sous la main pour essayer de l’arrêter. Mais j’ai pas lancé assez fort, il était déjà trop loin.

— O.K., dit Wilfried en tentant de se montrer plus compréhensif. Tu étais ici. Les bois et les ronces sont là-bas (il pointa du doigt la zone précise où se trouvait actuellement Alexandre). Donc le parpaing doit être par là. En supposant que le portable était toujours dedans — et il n’y a aucune raison qu’il n’y soit pas — , il doit être tombé dans ce coin.”

Il embrassa d’un geste de la main une zone d’une trentaine de mètres carrés. Ils commencèrent à retourner méthodiquement chaque touffe d’herbe du bout du pied. Alexandre vit leurs silhouettes noires dessinées dans les deux phares grossir et s’approcher, pas à pas. Ils étaient à moins de dix mètres Il hésita à ramper sous les ronces pour s’enfuir par la forêt. Le bruit de sa fuite serait probablement couvert par le déluge qui s’abattait sur la région. Mais ils cherchaient son portable, et dans la bonne zone s’il en croyait le carillon entendu quelques minutes plus tôt. Ils allaient le trouver, trouver ce portable et retrouver Alexandre, retrouver Éloïse, les faire parler, à tout prix, retrouver Enzo. Et après. Après. Après, il ne savait pas, et il ne voulait pas savoir.

“Viens éclairer avec ton portable, dit Wilfried, je n’ai plus de batterie.”

Dom éclaira l’herbe avec le flash puissant de son téléphone. Que faisait Éloïse ? Elle allait commencer à s’inquiéter. Il ne supportait pas qu’elle se fasse du souci pour lui. Il l’imaginait en train de se torturer et de se froisser le visage. Elle devait déjà passer ses samedis matin à froncer fort les sourcils et à creuser sa ride du lion en se demandant dans quel état son fils allait encore rentrer. S’il ne rentrait pas, c’en serait trop pour son collagène, et pour une quarantenaire le collagène, c’est la vie. À cette heure-ci — quelle que soit l’heure exacte — , Éloïse devait revenir de son “aprèm fille”. Ce qui sonnait comme une journée entre copines n’était en réalité qu’une tournée solitaire, entre la Fnac — d’où elle reviendrait avec le nouveau Musso et peut-être un Modiano qu’elle ne lirait jamais, mais qu’elle garderait longtemps sur la table de chevet avant de renoncer — , H&M et Séphora. Elle aura dépensé moins de douze euros, essence comprise, et voilà tout son budget loisir hebdomadaire. Elle aurait la politesse de dire à Alexandre que rien ne lui plaisait, que tout était mal taillé ou qu’elle avait encore deux kilos à perdre, et lui aurait l’élégance de faire semblant de la croire

“T’as entendu ?, demanda Wilfried en se retournant brusquement.

— Quoi ?

La pluie martelait chaque millimètre carré de la zone comme un percussionniste fou jouant d’un xylophone monumental.

— J’entends ri —

— Chhht, souffla Wilfried en portant son doigt à sa bouche.

Instrument perdu au cœur d’une symphonie aquatique, trois notes synthétiques répétaient leur harmonique. Do-Si-La — Do-Si-La. Il était à côté d’Alexandre. Juste à côté. Au-dessus. Un peu sur la droite. Il roula pour se mettre sur le dos en tentant de se dégager des griffes des ronces. La diode bleue de son Samsung clignotait comme un satellite croisant dans son orbite végétale. Il était là, perché dans son lit de ronces. Alexandre tendit le bras pour l’attraper. Il fallait passer la main à travers un entrelacs dense de sarments dardant leurs aiguillons acérés. Do-Si-La — Do-Si-La. Il fit un ultime effort sacrificiel et engagea tout son corps au travers des mâchoires végétales. Wilfried le niera toute sa vie — et Dom n’osera jamais contredire son frère — mais la vérité est qu’il fit un bond en arrière et tomba à la renverse en voyant le buisson s’agiter subitement. Sa tête heurta le sol en ciment. Dom était déjà à la poursuite de l’ombre qui avait surgi hors des ronces lorsque Wilfried émergeait tout juste du coaltar. Il vit sa grasse carcasse sautiller à travers les buissons et l’entendit hurler des choses qu’il ne comprit pas. Ce qui avait surgi des ronces était déjà loin, il ne voyait plus qu’une petite tache blanchâtre qui coulait sur la toile sombre des bois. Wilfried cria “Dom !”, une fois, deux fois. “Dom !” encore une fois, avec les mains en porte-voix. Wilfried se releva et prit la direction empruntée par Dom et la tache blanche et il se mit à trottiner et les ronces s’agrippèrent à sa combinaison de motocross.


Dom soufflait comme un bœuf. Déjà la tache blanche était loin, et à chaque mètre, elle l’était un peu plus. Dom faisait un mètre, un lourd et long mètre, et la tache blanche en faisait deux. Elle volait entre les arbres comme un feu follet, se consumant à toute vitesse, déjà presque imperceptible. Ils ne savaient pas, les autres. Les minces. Ils ne comprenaient pas. C’était comme courir avec un sac à dos rempli de quarante kilos de pierres sur les épaules. Eux, les minces, ils voient juste ce gros qui sue, avec tous ses bourrelets qui ballottent comme des cerceaux de hula-hoop gélatineux, avec sa face rouge tomate et son air apoplexique. Les minces, ils ne s’imaginent pas qu’il faut être un athlète pour se permettre d’être gros. Pif et Wilfried, ils ne s’imaginent pas ça. Seulement, les gros, ils sont trop pudiques pour ne pas dissimuler leurs corps d’athlètes sous des couches de trente centimètres de saindoux. C’est ça : de la pudeur. Dom trébucha, encore une fois, dans une ronce, sur une racine ou sur des putains de feuilles, ou sur n’importe quoi, on n’y voyait rien et toute cette forêt ne voulait que ça, ce que le monde entier veut : voir tomber le gros lard. La tache blanche n’avait pas quarante kilos de pierres sur le dos. Dom se releva et repartit en trottinant le long de la pente. La tache blanche s’évanouit dans la nuit.


Alexandre fendait la nuit en deux. Aucune chance qu’ils l’attrapent. Il connaissait le terrain par cœur, il jouait à domicile, il était au top de sa forme, les douleurs s’étaient évanouies. La peur le faisait voler, il aurait pu toucher les frondaisons s’il avait tendu la main. Il voyait tout en avance, chaque obstacle était analysé, il voyait dans la nuit comme en plein jour, chaque muscle répondait avant que son cerveau n’ait donné le moindre ordre. Il esquivait, changeait de direction, accélérait, sautait, dérapait, contrôlait, se réceptionnait puis repartait encore plus vite. Qu’on lui donne une montagne et il l’enjamberait. Un fleuve ? Il l’avalerait. Il n’entendait plus le gros derrière lui. Il jeta un œil par-dessus son épaule et ne vit rien, rien que la silhouette charbonneuse des pins qui affleurait la surface du rideau de pluie. Le fou ! Il pensait suivre son rythme ? Mais personne ne le pourrait ! Personne ! Rien ne pouvait l’arrêter ! Lorsqu’il sentit le sol se dérober sous ses pieds, Alexandre tourna la tête pour regarder devant lui, mais il était trop tard. Tout était si instable ces derniers temps.


Enzo n’avait rien raté des allers et venues d’Alexandre et des deux motards. Il étouffait sous une pile de cartons moisis empilés dans la remise adossée à la station, et il étouffait de plénitude et d’aisance, et il étouffait dans les effluves âcres d’urine, et il étouffait, enfin, loin du monde. Il s’était enterré là-dessous, creusant son terrier comme un loir sous deux mètres de cellulose pourrie. Il avait tout vu. Dans la découpe rectangulaire qui n’avait jamais accueilli la fenêtre qui lui était promise, il avait vu la quête fiévreuse des motards à travers les herbes hautes, il avait vu Alexandre surgir du buisson et s’enfuir, il les avait vus, tous les trois, partir dans la même direction. Dès qu’il avait retiré pour la deuxième fois la pointe acérée de la demi-Vierge du visage de Pif, Enzo s’était senti brusquement assommé de fatigue. Il était tombé sur les fesses et il se serait endormi sur place si ses jambes n’avaient pas décidé de leur propre chef de l’emmener un peu plus loin. Pendant une poignée de secondes, plus personne n’avait fait attention à lui, et, à vrai dire, lui-même s’était ignoré. Il avait repris conscience terré dans son abri. Il avait entendu les motos démarrer et il s’était endormi. Dans un sommeil peuplé de mains inquisitrices aux doigts incandescents, il avait entendu les cris, les moteurs et le silence. Il se réveilla en entendant les pneus d’une voiture crisser sur le bitume et d’autres voix d’hommes. Ses cauchemars semblaient plus réels, plus réels que toute cette agitation en périphérie de son monde. Il était fiévreux, son bras et son nez le faisaient souffrir. Il sentait la sueur ruisseler sur son corps et il était brusquement agité de tremblements, puis, à nouveau, il se sentait brûler d’un feu intérieur. Puis il sombra à nouveau dans un sommeil de pétrole qu’aucun rêve ne vint perturber. L’obscurité le couvait sous son aile et il se sentait plus en sécurité qu’il ne l’avait jamais été.


Dom s’était appuyé contre un arbre pour reprendre son souffle. Wilfried l’avait déjà rattrapé.

“Tu l’as perdu ?”

Il était couvert de boue de la tête aux pieds. Sa mèche blonde lui barrait le visage comme une crête de coq sous acides. Dans la pénombre bleutée, sa tête cramoisie tournait dans tous les sens comme un gyrophare. Dom restait ainsi, tel qu’il était au monde, bras ballants et mains pendantes. C’est encombrant, des mains, lorsque l’on ne sait pas quoi en faire : c’est précisément lorsque l’on voudrait ne pas avoir l’air trop idiot qu’elles se posent là pour encadrer toute notre inutilité. Après de longues hésitations embarrassées, il convint, d’un commun accord avec lui-même, de les poser sur ses hanches, dans une attitude qui ne se voulait ni trop attentiste, ni trop engagée.

“Et tu n’as pas la moindre — Wilfried dû s’arrêter un instant pour reprendre son souffle — idée de la direction dans laquelle il a pu partir ?”

Dom ne dit rien. Tout le monde lui avait hurlé dessus pour l’histoire du parpaing. Il l’avait jeté, et alors ? Il avait voulu bien faire. À l’hôpital, son père avait hurlé si fort que les infirmières étaient venues lui dire de se calmer. Wilfried n’avait rien dit — il ne criait pas devant leur père — mais ses yeux plissés avaient suffi à l’accuser, sans espoir de remise de peine. C’était injuste, très injuste : il avait tenté de venger son frère en jetant ce parpaing, puis il avait abandonné pour venir à son secours. Il était révolté. Il sentait ses doigts s’agiter sur ses hanches tellement il était révolté. Chaque jour, il la sentait cette révolte, qui le gagnait, goutte à goutte, faisant déborder petit à petit le vase de sa soumission. Il était comme une bonbonne de gaz, remplie millilitre après millilitre, et que l’on venait de jeter dans une cheminée.

“Bon. Bouge ton cul, on avance.”

Le visage de Wilfried était marbré de veines violacées. Une artère épaisse palpitait dans son cou. Ils entendirent un cri. Un long cri taillé dans une nuit aux vifs reflets d’obsidienne.


Alexandre cria. Un long râle primitif, venu des radicelles blancs de l’âme humaine, d’avant la parole, d’avant le verbe, d’avant tout. Le bruit d’une bête blessée. Il connaissait cette colline par cœur. Il en avait arpenté chaque recoin. Comment avait-il pu se tromper de direction au point d’obliquer ainsi vers la ferme abandonnée ? L’angle nord de la ferme était bordé par un contrefort de deux mètres cinquante de haut qui venait encadrer le bâtiment construit sur une large surface en terrasse. Il venait de chuter du haut du contrefort. Il avait atterrit lourdement sur une zone bétonnée, une dalle menant à l’entrée d’une étable. Alexandre connaissait les lieux pour les avoir déjà explorés il y a quelques années. Personne n’y allait plus, il n’y avait plus rien à voler ou à casser. Emporté par sa course folle à travers les bois, il avait chuté les jambes en avant, presque à plat dos. Il resta immobile un instant, se demandant si ses organes internes n’avaient pas explosé sous le choc ou si sa colonne vertébrale n’était pas réduite en briques de Lego. Le ciel s’était dégagé un peu et, malgré la pluie, devenue légère et ondulante, la nuit était belle. Il entendit des voix d’hommes. “Je crois que ça venait d’ici.” “Attention, fais gaffe, il y a un trou, là”. Il parvint à se traîner jusqu’à l’entrée de l’étable. Il repoussa la porte en bois montée sur rail. Elle grinça. Les abreuvoirs en béton étaient recouverts de paille séchée et de débris de béton, les allées étaient traversées de gigantesques toiles d’araignées. Il passa au travers pour aller se lover le long de vieilles charrues rouillées. Il regarda son téléphone. L’écran était cassé, plus encore qu’avant, mais il pouvait toujours lire les sept messages qu’Éloïse lui avait envoyé. “Do-Si-La — Do-Si-La”, c’était elle.

“G eu ta gd mère au tel. Je pensais qu’on pourrait aller la voir une petite semaine cet été non ?”

“Nooooon ?”

“Tu t’en tapes ? 😡 ”

“🍕 (chorizo-tomate) ou🌭 ce soir ?”

“Tu rentres qd ? Je m’inquiète 😕”

“Réponds au moins stp.”

“STP”

Il les entendait fouiller dehors. Leurs voix lui parvenaient par les soupiraux brisés. Des générations de vaches avaient mangé ici, dans ces auges en béton. Elles étaient nées dans le bâtiment attenant, une grange centenaire, vêlées à la force des bras ou arrachées aux corps de leurs mères par des vêleuses. Elles étaient mortes à des kilomètres d’ici, emportées en camion jusqu’à l’abattoir. C’était le voyage de leur vie. La grange, l’étable, l’abattoir. Et puis la ferme, à son tour, était partie à l’abattoir, effacée en deux clics des listings d’une banque quelconque. Le sens naturel des choses. Ils ouvrirent la porte.

VI “Épilogue”

La maison était silencieuse. Plongées dans l’obscurité, à l’exception de la chambre d’Éloïse ; un filet de lumière ocre s’échappait par la porte entrebâillée. Le bruit de la pluie emplissait sa petite chambre. Elle n’entendit pas son fils qui passa devant la porte en glissant sur le carrelage glacé. Elle gardait toujours la fenêtre ouverte, qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il vente. À douze ans, elle avait été victime d’une crise d’asthme plus violente que les autres. Elle avait senti ses poumons se rétracter, chaque alvéole s’était repliée sur elle-même, comme un sac plastique dont on aspirerait l’air. Elle avait tapé dans le mur de sa chambre, de toute la force que peut avoir une désespérée, et son père l’avait entendue. Depuis, elle gardait la fenêtre de sa chambre ouverte. En cas de violente crise d’asthme, cela ne la sauverait pas, mais le contact de l’air frais sur sa peau la rassurait. Dans le jardin, la pluie crépitait en faisant le bruit du sucre pétillant lorsque vous le posez sur votre langue. Elle consulta son téléphone, encore, encore, pour la centième, la cent millième fois. Était-elle une mauvaise mère ? Elle avait été une mère complice, non par choix d’un modèle éducatif mais par nécessité. Parce qu’elle ne savait pas faire autrement et parce qu’elle n’aurait pas pu offrir le temps et l’argent qu’aurait nécessité un autre mode d’éducation. Et alors ? Et alors, voilà où ils en étaient de leur complicité. Elle dans ses draps brûlants, lui elle ne savait où. À la télévision, le terme consacré était “parents démissionnaires”. Le père avait refusé le poste et elle n’avait même pas été mise au courant de son embauche. On avait extrait un être gluant de son corps et on lui avait mis dans les bras et voilà qu’il réclamait toutes les attentions. Elle avait mis au monde un être vivant aux exigences sans fin et voilà que le monde lui disait “Maintenant, tu es seule, débrouille-toi”. Elle ne se cherchait pas d’excuses. Ou alors peut-être un peu, mais n’en avait-elle pas, des excuses ? Lorsque le père d’Alexandre était parti, elle avait cru mourir, s’enfoncer dans le sol et disparaître. Elle voyait cet énorme ventre s’arrondir jour après jour, et on lui annonçait que, finalement, il allait falloir gérer cette affaire toute seule. Il s’était enfui. Mais peut-être était-ce mieux ainsi, finalement. Alexandre n’était qu’à elle, pour le meilleur et pour le pire. Il ne portait que ses échecs à elle, et c’était déjà bien assez lourd. C’était très bien ainsi. À voix haute, elle se dit : “C’est très bien ainsi”.

Alexandre entendit sa mère marmonner dans la chambre d’à côté. Il balaya la pièce du regard. Il ne devait se contenter de ne prendre que le strict minimum. Dans la pénombre, les objets qui avaient composé son enfance se découpaient en camaïeu de bleu. Il se remit à l’ouvrage et chercha à tâtons quelques paires de chaussettes à glisser dans son sac à dos. Que pouvait-il emporter de plus ? Il n’y avait pas de place pour les souvenirs : il devrait supporter chaque gramme supplémentaire à chaque pas, sur des dizaines, des centaines, des milliers de kilomètres. Chaque gramme pesait des tonnes. Chaque souvenir ajouté au fond de son Eastpack serait un stigmate du passé, un poids au fond de son âme, une ancre qui l’amarrerait au passé. Il se changea et enfila des vêtements chauds. Dans le vestibule, il décrocha un ciré kaki qu’il enfila. Aucun gant ne pendait à la patère. Il ouvrit la porte. La pluie tombait en vagues bleutées dans la lumière astrale. Il rabattit sa capuche sur son nez et se mit en route.