Je vous emmène, d’Éric Reinhardt : la profondeur de l’instant

« Je vous emmène résulte de la combustion simultanée du son, du texte, de l’image, du corps, du temps et de l’espace, afin d’y délivrer une lente et unique sensation, celle du présent pur, des exigences de l’instant, des chances qu’on ne saisit pas. » Ainsi est décrite cette œuvre hybride d’Eric Reinhardt sur le site de « la troisième scène » de l’Opéra de Paris. https://www.operadeparis.fr/3e-scene/je-vous-emmene Ce film de 8 minutes 50 associe la danse de Marie-Agnès Gillot, la musique contemporaine de Sébastien Roux, la voix de Laurent Poitrenaux. Je vous emmène est aussi la réécriture d’un extrait du roman Cendrillon, écrit en 2007. il s’agit de la scène de rencontre entre l’un des quatre héros du livre, le trader Laurent Dahl et une cantatrice mystérieuse, dans le wagon d’un train. Le personnage masculin manque piteusement la rencontre de sa vie, parce qu’il ne saisit pas le moment décisif qui s’offre à lui, alors même qu’il est pleinement conscient de l’importance de l’instant, saisi par une hésitation médiocre et tragique à la fois. Ce passage de Cendrillon constitue donc une variation sur le topos romanesque de la rencontre. En quoi la transformation de cette scène importante du roman, qui devient une œuvre à part entière sur le site de l’Opéra de Paris, accentue-t-elle la puissance fulgurante de l’instant ? Mais surtout comment la mise en ligne même de ce court-métrage singulier accroît-elle la puissance de ce moment crucial ? Le caractère décisif de cet instant si fugace du franchissement[1], pour reprendre la terminologie de Jean Rousset, ce moment précis où la vie peut entièrement basculer en une seconde, est au centre de Je vous emmène.

Éric Reinhardt, un écrivain épiphanique

Éric Reinhardt est un romancier « épiphanique » bien avant d’avoir créé cette œuvre singulière en ligne. Dans ses romans, il a toujours revendiqué un idéal fondé sur la saisie de l’instant, inspiré de James Joyce, mais aussi de Robert Walser. Ces deux références sont importantes dans Cendrillon, où elles ont une place privilégiée.

Ce roman est placé sous le signe de Robert Walser, car l’incipit fait écho à son roman Les enfants Tanner. Il s’ouvre par une fuite, celle de Laurent Dahl, qui envisage de prendre comme pseudonyme Simon Tanner : une parenthèse qui s’ouvre bizarrement au début de la première phrase du roman le précise. Cette longue phrase fait aussi allusion à l’inconnue rencontrée dans un train, dont la rencontre sera le support de Je vous emmène. Elle y est d’emblée étrangement déréalisée.

« Le jour où Laurent Dahl (qui n’avait pas eu le temps de se faire faire un faux passeport au nom de Simon Tanner, comme il en avait manifesté plusieurs fois la velléité) sauta dans un taxi boulevard Haussmann pour se rendre à l’aéroport, cet après-midi de décembre où acculé par quelque chose de corrosif qui prospérait depuis plusieurs semaines il fut contraint de prendre la fuite, d’abandonner statut social, petites filles, domestiques, appartement à Londres, conversations spirituelles au téléphone, la seule pensée digne d’intérêt sur laquelle il s’attarda fut pour une inconnue qui n’existait pas rencontrée dans un train dix mois plus tôt. »[2]

Simon Tanner est justement le nom du héros de Robert Walser. Or l’écrivain suisse a lui aussi écrit en 1901 une œuvre intitulée Cendrillon, qui dilate le moment de bascule du conte, celui où Cendrillon sent que sa vie va changer. C’est étrangement la même chose qui arrive à Laurent Dahl dans Je vous emmène. Le moment crucial du franchissement se trouve dilaté : il l’anticipe énormément en l’intellectualisant, en accentuant à l’avance son enjeu, mais paradoxalement quand celui-ci arrive enfin, il veut le repousser et oublie de vivre l’instant.

Eric Reinhardt exprime très souvent dans ses livres sa conception instantanéiste de l’art, qui est aussi une manière de vivre au quotidien. Nombreuses sont les phrases de son roman Cendrillon qui l’attestent, comme cette affirmation, p.193 « Cette situation fictionnelle rend manifeste cette vérité que tout instant magique ne peut se revivre et qu’on ne peut revenir en arrière ». Ainsi le film Brigadoon est le support d’un spectacle donné entre autres sur la scène de la Maison de la poésie, mêlant danse et lecture avec Marie-Agnès Gillot, mais il est aussi évoqué longuement dans Cendrillon, avec Le Trou, car les deux œuvres représentent pour l’auteur : « Un passage vers l’éternité. Un passage vers l’amour. Un passage vers la lumière. A la faveur d’un instant de magie. » (p.198) L’automne est vu également comme une « épiphanie céleste » (p.351).

Dans Cendrillon, qui est pour l’auteur un manifeste esthétique tout autant qu’un roman, l’épiphanie, son rôle essentiel et son lien étroit avec l’œuvre de Joyce sont très développés. Le personnage de Laurent Dahl, en classe prépa commerciale, a rédigé un devoir de philosophie particulièrement brillant, dans lequel le jeune homme exploite une lecture qui l’a beaucoup marqué : un essai sur la vie et sur l’œuvre de James Joyce, qui met en lumière pour cet auteur la recherche constante de l’épiphanie.

« L’épiphanie correspondait à cet état qu’intuitivement, depuis l’adolescence, il ne cessait de convoiter. C’est par l’épiphanie que Laurent Dahl pouvait s’envisager dans toute sa plénitude (et non plus comme un être fragmenté, éparpillé par les incertitudes qui l’habitaient), superposant passé, présent et futur, réalités et rêves, virtualités et perspectives d’accomplissement, dans une même effusion sensorielle. Conquête et prise de citadelle, chaque épiphanie marquait une avancée territoriale sur le doute, sur la peur, sur l’indigence d’une existence soumise et écrasée, éventuellement indigne et sans saveur. » [3]

L’étudiant décide alors d’adopter l’idéal de James Joyce. Le thème de l’éclatement de l’être, assez fréquent dans l’œuvre d’Eric Reinhardt, est évoqué ici par les mots « fragmenté, éparpillé », et on perçoit bien que la quête du personnage est de retrouver son unicité. Le moment magique de l’épiphanie lui donne l’impression de faire une sorte de synthèse de lui-même, rassemblant toutes les époques, les rêves et la réalité. L’angoisse fondamentale du personnage apparaît de façon insistante à travers un réseau lexical (« incertitudes », « doute », « peur ») qui s’oppose à l’épiphanie. La métaphore utilisée par le romancier (« Conquête et prise de citadelle ») renvoie à l’idée qu’une véritable guerre intérieure se joue dans l’esprit du jeune homme. L’émerveillement recherché par les personnages d’Eric Reinhardt se rattache souvent à ses thèmes fétiches, évoqués auparavant, comme les splendeurs de l’automne décrites dans chacune de ses œuvres, ou les pieds des femmes : « coups d’éclats, instants de grâce, minutes de pur bonheur ». Il explique dans Cendrillon à la pseudo-Marie-Odile de Bussy-Rabutin que l’angoisse que lui ont communiquée ses parents, liée à « la peur de la mort sociale », est à l’origine de cette volonté de rechercher l’enchantement de l’instant.

« J’ai placé au premier plan de mon expérience du monde la pratique épiphanique, la culture de la sensation et de l’enchantement. Le présent est devenu mon temps de prédilection : Je préférais ne plus penser à mon passé et surtout de pas encore penser à mon avenir, dont le lointain rayonnement m’exaltait (par le rêve) en même temps qu’il m’intimidait (par les inquiétudes que la réalité sociale m’inspirait). J’ai développé une sorte de romantisme de l’effusion sensorielle. Je désirais que le monde agisse sur moi de la manière la plus vive. Je recherchais la grâce, l’extase, la plénitude, la fulgurance. »[4]

La concordance avec l’idéal exprimé par Laurent Dahl est frappante : on y trouve le même désir de parvenir à une unicité, car l’épiphanie lui évite de se sentir perturbé par le passé et le futur. Là encore, l’épiphanie est un moyen de combattre une angoisse de l’avenir. Le romancier raconte ensuite une de ses plus fortes expériences épiphaniques, qu’il a vécue en 1983 à l’âge de 18 ans devant le théâtre du Rond-Point. Il la raconte aussi en 2013 sur le blog de ce même théâtre[5], car exactement trente ans plus tard c’est dans ce lieu qu’Elisabeth et l’équité, sa première pièce de théâtre est jouée. L’expérience épiphanique fulgurante de sa jeunesse — qu’il qualifie aussi parfois de mystique ou de sacrée, même s’il est agnostique- prend alors quasiment une valeur prémonitoire miraculeuse.

Ce culte de l’instant, général dans l’œuvre d’Eric Reinhardt, se double d’un travail inverse sur ses obsessions, définissant le travail de l’écrivain comme une « foreuse de l’idée fixe » et parlant de « l’obsessionnelle pelleteuse du ressassement ». Il existe donc chez cet auteur une tension entre l’attirance pour la fugacité de l’instant magique et le retour répétitif de ses propres idées fixes.

Le romancier a aussi beaucoup été influencé dans son travail par la danse, un art éphémère, notamment à travers ses différentes collaborations avec le chorégraphe Angelin Preljocaj. Il compare dans Cendrillon la danse et son idéal littéraire : « C’est ça que j’apprécie avec la danse : la fragilité de l’incarnation, la recherche de la grâce et du moment unique. C’est l’empire du présent. C’est le miracle de l’apparition. C’est l’accession à la vision instantanée…. Exactement ce que je cherche à atteindre dans mes livres. »[6] C’est grâce à son travail avec Angelin Preljocaj qu’il fait la connaissance de Marie-Agnès Gillot. Avant d’être l’actrice au centre de Je vous emmène, la grande danseuse étoile est aussi un personnage à part entière de Cendrillon, où le romancier la décrit notamment dans le rôle de Médée, de manière éblouissante.

« La physionomie de Marie-Agnès Gillot, la longueur inhumaine de ses membres, démultiplient la colère de Médée. Ces bras sont des cisailles, des pales d’hélicoptère qui se désaxeraient, s’affranchiraient de leur rotor et deviendraient des bras, des bras qui décapitent, guidés par par l’écriture heurtée du chorégraphe. »[7]

Une création hybride qui réécrit le roman

Ce culte du présent, cher à l’auteur, trouve dans l’œuvre numérique Je vous emmène une façon privilégiée de s’exprimer. Comment le romancier renouvelle-t-il le topos de la scène de première vue à travers ce plan-séquence ? Le texte reprend une trame issue du roman Cendrillon, tout en supprimant de larges passages de la scène initiale. Il est intéressant de se pencher sur la nature de ces suppressions.

Bien sûr les indications concernant le physique de l’inconnue ont disparu. Dans le roman, elle était rousse aux yeux verts, pas vraiment le portrait de Marie-Agnès Gillot qui incarne symboliquement le personnage dans Je vous emmène. La scène commence par établir les circonstances de la rencontre : un TGV Marseille/Paris. Le héros remarque cette femme au moment du départ, sur le quai, et la révélation est immédiate. « Elle était le miracle qu’il attendait depuis toujours ». Le point de vue, interne, suit les pensées de Laurent Dahl. Tous les renseignements matériels sur l’installation de Laurent Dahl dans le wagon sont très détaillés dans le roman : Eric Reinhardt les supprime dans le film, pour ne conserver que l’essentiel. Il ne fait pas le choix d’un décor réaliste : c’est le plateau vide et immense de l’opéra de Paris qui est filmé en plan fixe. Ce vide correspond à la situation des personnages, pour qui rien d’autre n’existe.

« Comme il l’avait conjecturé le train était pratiquement vide ; leur wagon l’était totalement : il n’y avait qu’eux. Laurent Dahl aurait donné dix ans pour obtenir la grâce d’un entretien : pas seulement quelques phrases mais une conversation véritable de quatre heures qui seraient les quatre premières des milliers d’heures qu’il vivrait par la suite avec elle. Comment s’y prendre ? Son existence tout entière suspendue à l’amorce d’un entretien ferroviaire. »[8]

Le héros consacre une bonne partie de son énergie à anticiper l’avenir, c’est semble-t-il un des traits de son caractère. Peut-être est-ce d’ailleurs une déformation professionnelle, puisqu’il travaille dans la spéculation boursière. Avant même de monter dans le wagon, il pensait au futur proche (« comme il l’avait conjecturé »), puis une fois installé, il imagine l’amorce de sa conversation avec elle, et toutes les conséquences de cet entretien décisif, qui peut changer sa vie entière. Toutes ces indications temporelles sont conservées dans le film, de même lorsque Laurent Dahl se met à imaginer les paroles qu’il pourrait lui adresser. Dans le film, leur réalisme est accentué, car la musique s’interrompt et ce sont des bruits de train à l’arrêt qui rythment ces propos. Ces questions s’accumulent rapidement sans attendre de réponse : ce sont des symptômes du stress du personnage se préparant à aborder la jeune femme. Le texte comme le film prolongent alors un espace temps virtuel, pendant le voyage en train, qui n’existe que dans l’imaginaire de Laurent Dahl, un flux de phrases possibles mais toutes ridicules, que sa raison rejette : « toutes ces phrases qu’il aurait prononcées auraient été haïssables. » L’espace du wagon en mouvement est comme une parenthèse en dehors de la vie réelle. Une magnifique phrase très longue, lie le rythme lancinant du train à ce sentiment de flottement assez irréel.

« Une demi-heure se déroula ainsi dans le silence du wagon vide. Laurent Dahl traversait le paysage à l’intérieur d’une question en mouvement, lente et douce, secouée, qui convoquait à la surface de ses parois vitrées enrichies de reflets les notions de temps, d’espace, de vitesse, d’invariance, d’attraction, de trajectoire, de chaos, d’accident, d’harmonie, de courbure, d’énergie, de hasard- dans le balancement impassible d’un wagon vide qui traversait une image paysagère fouettée et immobile, violentée et distante, concrète et théorique. »[9]

Les énumérations, les séries d’antithèses suivent les légers cahots du train en mouvement. Dans le film, le rythme étiré de cette phrase semble tout à fait à l’image du déplacement rectiligne mais légèrement balancé de Marie-Agnès Gillot, qui elle aussi paraît suivre les rails du TGV sur ses demi-pointes. Son parcours à reculons est particulièrement sobre, et pourtant le fait de parcourir aussi longtemps un espace aussi vaste en ligne droite, en marche arrière, de façon si régulière, sur demi-pointes relève tout à fait de l’exploit physique, même s’il n’est pas aussi démonstratif que les chorégraphies traditionnelles, à l’image des rails du train. Mais sur cette scène vide, ils prennent aussi une autre dimension, devenant les rails de notre vie même.

Dans le roman, l’inconnue lit à voix haute un livre d’Eugenio Montale dans le wagon, en s’adressant à Laurent Dahl, comme en représentation. Ce passage assez irréel n’est pas conservé dans le film. C’est rapidement l’arrivée et les deux personnages sont sur le quai : le moment tant attendu du franchissement arrive. Alors que le héros est paniqué (« Que faire ? Que lui dire ? Comment poursuivre? »), l’inconnue prend l’initiative de lui parler. Mais alors que dans le roman les paroles incroyables qu’elle lui adresse (« Je vous emmène ») sont insérées dans le texte en italiques, elles n’apparaissent pas dans le film, comme toutes les autres paroles de la jeune femme, qu’on « n’entendra » jamais parler. Cela contribue d’ailleurs à déréaliser l’inconnue : Laurent Dahl n’est-il pas en train de fantasmer cette femme ? C’est au spectateur du film en ligne de faire un travail de déduction pour deviner les paroles que l’inconnue a prononcées et qui stupéfient le héros. Eric Reinhardt, en se saisissant de cette seconde précise du franchissement pour la retirer du récit et en faire le titre de l’œuvre, indique bien au spectateur qu’il s’agit là du moment-clé du film. La musique du chœur créée par Sébastien Roux devient particulièrement forte à ce moment : comme l’espace vide autour de la danseuse fait penser à une cathédrale, le chant dense et mystérieux sacralise le moment, et le récit s’interrompt. On remarque une certaine fixité de cette musique, avec un chant collectif qui reste sur la même note. Le film entier est une sorte de maintien en suspension de ce moment. Cet instant est d’ailleurs situé exactement au milieu du film. Si on enlève le générique de fin, le film dure 8 minutes 10 ; et le moment du franchissement se situe exactement à 4 minutes 5 secondes. La danseuse est aussi à mi-chemin du fond du plateau. Il s’agit bien du pivot de l’œuvre. On peut penser que le romancier a cherché à créer un point d’équilibre parfait autour de ce moment-clé. Les paroles de l’inconnue, non prononcées, sont déduites par le spectateur car Laurent Dahl, étonné, demande « Vous m’emmenez ? » en répétant ses propos.

Le double sens de ce titre « Je vous emmène » rend les paroles de cette mystérieuse femme très poétiques. Il pourrait en effet s’agir du partage assez banal d’un taxi après le voyage en train, mais ces paroles se révèlent être une invitation extraordinaire à un engagement total et immédiat. Le présent du verbe emmener et la forme affirmative, sans aucune nuance interrogative, rendent la formule injonctive et pratiquement performative. L’absence de complément de lieu donne à la formule une valeur absolue, « Je vous emmène » devient une sorte de métaphore métaphysique de l’amour, qui ressemble à un brusque embarquement de l’autre vers une destination imprévue. La jeune femme dépasse tous les rêves les plus fous du héros, qui l’idéalisait, en lui demandant de l’accompagner : à travers les questions de Laurent Dahl, qui répète ses paroles, nous apprenons dans le film qu’elle lui propose de l’emmener à Los Angeles. Il prolonge donc ce moment du franchissement, de façon presque déjà un peu ridicule, en le faisant bégayer, par ses propos en écho de l’inconnue, alors qu’il avait déjà tellement anticipé leur conversation avant ce premier échange.

La seule issue serait l’assentiment total à la proposition de la jeune femme, sans hésitation. Or, en lui répondant « Je vous accompagne à votre taxi en tout cas », il n’est pas à la hauteur et il la déçoit. Le moment du franchissement ne tolère pas d’hésitation, ni de retard, et Laurent Dahl n’est pas prêt à décrocher totalement de sa vie pour l’inconnue. « Dès lors il ne cesserait de se convaincre (dans les mois qui suivraient) qu’il n’avait fait que décevoir cet instant culminant (miraculeux : d’une fragilité dont il n’avait su le protéger). »

Une fois le moment fatidique dépassé, et gâché, le héros met de l’énergie à essayer de se rattraper. « Attendez ». Sur les images, l’éloignement de Marie-Agnès Gillot qui s’accroît à chaque seconde devient de toute façon tellement important, que le spectateur sent combien les tentatives de Laurent Dahl sont vaines. Il a été emporté par la logique de l’économie libérale qui dirige sa vie, en préférant assister « à l’anniversaire d’un industriel de renom qui avait investi dans Igitur par l’entremise du family office qui gérait sa fortune ». On remarque aussi que le nom de son Hedge Fund, « Igitur » choisi en hommage à Mallarmé, peut aussi être vu comme un insigne tragique, la marque du destin. Tout dépendra ensuite en effet de sa mauvaise réaction. La danseuse Marie-Agnès Gillot, sur le grand plateau de l’opéra, jamais ne déviera de sa trajectoire, le spectateur l’a compris d’avance, et son éloignement est bien inéluctable. Pourtant Laurent Dahl invente désespérément tour à tour plusieurs stratégies pour tenter de revenir sur son erreur, il veut annuler son billet, prendre le même avion dans deux jours, puis il implore la jeune femme en désespoir de cause : « Je peux vous joindre quelque part ». Impossible de rattraper l’erreur de sa propre hésitation fatale. A chaque fois qu’il lui demande quelque-chose, l’inconnue lui répond du regard, sans parole. Il attend alors qu’elle prononce un mot miraculeux. Mais la fin de cette rencontre entretient cet état de suspension irréelle, tandis que Marie-Agnès Gillot s’éloigne encore dans le fond de la grande scène de l’Opéra:

« Et à travers la vitre, il lut dans son regard non pas Oui, non pas Non, non pas Peut-être, non pas Sans doute, mais un mot que personne n’avait jamais prononcé. »

La chute de cette œuvre a la forme d’une énigme qui contribue encore à déréaliser cette femme, que le spectateur n’entend pas parler. Quel est ce mot mystérieux et silencieux qu’elle prononce ? Dans le film elle disparaît pratiquement au fond du décor au même moment que ce mot inédit est prononcé: n’était-elle qu’un mirage ? Un rêve de Laurent Dahl ? C’est la réalité humaine du personnage qui est sujette à caution. La scène de première vue, plus qu’une « apparition » à la mode de L’Education sentimentale de Flaubert, est présentée ici comme une « disparition ». Et cette figure féminine dansée par Marie-Agnès Gillot, qui nous échappe, a quelque-chose de hiératique qui la rend surhumaine.

On peut rapprocher cette rencontre fulgurante d’une nouvelle de Villiers de l’Isle-Adam « L’inconnue »[10], qu’Éric Reinhardt inclut complètement dans son dernier roman L’Amour et les forêts [11] : là aussi une jeune inconnue est accostée par le personnage principal, à l’Opéra, ce qui peut être vu aussi comme un point commun avec Je vous emmène, filmé à l’Opéra. Le fait que dans l’œuvre d’Éric Reinhardt, cette femme abordée par Laurent Dahl soit appelée « l’inconnue » renforce cette analogie. Dans la nouvelle, cette femme désignée au regard du héros par une révélation s’apparentant à un coup de foudre réagit également positivement à l’amour du jeune homme tout en le déclarant simultanément impossible à jamais : il y a donc dans les deux œuvres une rencontre fulgurante combinant de façon contradictoire une attirance réciproque et un éloignement cruel. Le même instant scelle paradoxalement la rencontre la plus importante de la vie du personnage et une séparation fatale. Dans « L’Inconnue » de Villiers de l’Isle-Adam, cette femme est sourde, elle semble aussi assez irréelle, alors qu’on pourrait presque croire que l’inconnue de Reinhardt est muette, tellement le héros lit toujours ses réponses dans ses yeux.

Une œuvre doublement « en ligne »

Le but du site développé récemment en 2015 par l’Opéra de Paris, qui héberge le film d’Eric Reinhardt, est, comme son nom l’indique, de développer une « troisième scène », désignée comme « une nouvelle scène numérique ». Il ne s’agit pas d’y faire la publicité des spectacles présentés à l’Opéra, mais d’y développer des créations originales, adaptées à Internet : des formats courts, sous forme de vidéos. Les objectifs en sont décrits sur le site :

« L’Opéra national de Paris s’est engagé dans la création d’une « 3e Scène » conçue comme un lieu à part entière de création et d’expérimentation artistique. Cette scène propose des contenus originaux réalisés par des artistes de renom s’attachant particulièrement au dialogue entre les arts et les différentes formes de la création.
 Accessibles à tous, ces œuvres d’un genre nouveau défendront les valeurs de l’Opéra national de Paris que sont l’excellence et l’originalité artistique.[12] »

Dans cette présentation, l’aspect hybride de ces œuvres qui font dialoguer différentes formes d’art est mis en valeur. A l’origine, ce principe esthétique de mixité artistique est donc revendiqué par ce site, qui bénéficie d’un financement important (2 millions d’euros) grâce à des mécènes[13].

Cet aspect hybride, qui fait des films de cette collection des objets artistiques étonnants, est tout à fait respecté dans Je vous emmène : l’acteur Laurent Poitrenaux, la danseuse étoile et chorégraphe Marie-Agnès Gillot, le compositeur Sébastien Roux tirent le court-métrage vers des genres différents. La diction posée de Laurent Poitrenaux dans Je vous emmène semble conforme au rythme traditionnel du récit tout comme la situation — la rencontre de l’être idéal dans les transports- évoque le romanesque le plus classique (Manon Lescaux, la Vie de Marianne). L’image, avec le recul rectiligne et continu de Marie-Agnès Gillot sur demi-pointe parcourant toute la profondeur du plateau met en scène la dilatation de l’instant crucial du franchissement, tandis que la bande-son mêle les bruits réalistes de la gare à un chœur qui semble tirer ce moment fugitif hors du temps, vers sa dimension sacrée, tout comme le suggère la cathédrale dépouillée que forme le décor vide de la grande scène de l’Opéra. L’éloignement de Marie-Agnès Gillot est infini, elle n’en finit pas de disparaître. Il est rectiligne et inéluctable. Elle est insaisissable et royale. Même proche, elle est déjà loin. Fascinante parce que perdue d’avance ?

Justement, il s’agit d’une œuvre doublement « en ligne » : la ligne que parcourt la danseuse, mais aussi celle de l’œuvre sur internet. Le film « en ligne » doit avoir cette trajectoire qui va droit au cœur de l’internaute lorsqu’il choisit de cliquer. Un film sur le web, dans son déroulement, a forcément cet aspect rectiligne, rendu plus implacable par sa brièveté et l’enjeu pour le réalisateur : que l’internaute aille « au bout », comme ici Marie-Agnès Gillot va justement bien « au bout » de sa ligne, « au bout » de la scène immense. En ligne, le court métrage est forcément tendu, parce que, contrairement à une salle où le spectateur est captif, l’internaute peut naviguer librement d’un site à l’autre et c’est un risque véritable de le perdre. Je vous emmène, fait dès l’origine pour être vu sur le net, manifeste cette tension. Pour dire l’instant, sa magie et sa fragilité à la fois, le court-métrage d’Eric Reinhardt a un format spécialement adapté, que n’auraient pas une œuvre plus longue ni un film en salle. Les conditions de production du film hors des circuits classiques l’affranchissent des contraintes économiques de rentabilité ordinaire et permettent une liberté d’expression bien plus grande, dans cet écrin numérique dédié à l’art : d’où le symbolisme dépouillé de la mise en scène, l’ascétisme de la danse qui est paradoxalement un exploit physique par son minimalisme même. Le rapport particulièrement tendu du thème de la rencontre manquée avec le temps qui passe semble donc complètement en phase avec le statut même du film en ligne.

Toute la rencontre se joue le temps d’une seconde fatidique, une seconde vertigineuse et éminemment risquée, angoissante si on l’envisage à l’avance, comme le héros, pendant laquelle on n’a pas le droit d’hésiter. Il y a l’évidence soudaine du coup de foudre et l’assentiment entier de l’être qui doit suivre, cette nécessité : accepter de s’abandonner à la rencontre, refuser tout compromis avec le principe de réalité. L’œuvre singulière créée par Eric Reinhardt avec Marie-Agnès Gillot et le compositeur Sébastien Roux dilate complètement cette seule seconde fatidique pour en faire un moment d’éloignement infini. Ce film doublement « en ligne », Je vous emmène, nous dit par la profondeur de l’espace toute la profondeur du temps.

[1] Jean Rousset, Leurs yeux se rencontrèrent, Corti, 1981

[2] Eric Reinhardt, Cendrillon, Le livre de poche, 2007, p.9

[3] Eric Reinhardt, Cendrillon, Le Livre de Poche, 2007, p.216

[4] Eric Reinhardt, Cendrillon, Le Livre de Poche, 2007, p.398

[5] http://www.ventscontraires.net/article.cfm/12260_epiphanie.html

[6] Eric Reinhardt, Cendrillon, Le Livre de Poche, 2007, p. 169

[7] Ibid, p.166

[8] Eric Reinhardt, Cendrillon, Le Livre de Poche, 2007, p.540

[9] Eric Reinhardt, Cendrillon, Le Livre de Poche, 2007, P.543

[10] Auguste Villiers de l’Isle-Adam, « L’Inconnue », Contes cruels, Folio, Gallimard, 1983 (1883)

[11] Eric Reinhardt, L’Amour et les forêts, Gallimard, 2014

[12] https://www.operadeparis.fr/mecenat/projets/un-lieu-dedie-a-la-creation/la-3eme-scene

[13] http://www.lemonde.fr/scenes/article/2015/09/22/l-opera-de-paris-ouvre-sa-3e-scene_4767241_1654999.html

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