Empoisonné

Ma fidèle amie,

Pardonne-moi mon long silence…
Je ne réalise que bien trop tard les effets néfastes que mon couple a eu sur ma personne.

J’aurais du écouter tes mises en garde car il est vrai qu’il n’y avait aucun véritable motif d’empressement à ce mariage.

C’était le printemps de ma jeunesse.

La fougue, la passion qui m’animaient alors ne me permettaient point de raisonner.
Bien qu’il soit un peu tard, j’y vois clair à présent…

Cela faisait bien deux mois que nous étions installés dans cette maison. N’ayant pas de fenêtre donnant sur le cimetière, on oubliait sa présence dès la première semaine.

La vie s’annonçait paisible et heureuse !
Notre idylle fut plus éphémère encore que l’été durant lequel elle s’est déroulée…

Les tensions entre ma nouvelle épouse et moi apparurent dès lors que je tentais de revoir mes amis à l’extérieur. 
Je prenais sur moi et faisais les premiers compromis de ma vie de jeune marié. 
Je décidais de rester à la maison quelques temps. Madame s’en trouvait rassurée et calmée de sa jalousie maladive.

Du moins pour un temps…
J’insiste sur ce fait car ses sentiments possessifs ne m’avaient pas frappé jusque-là.

Son attitude envers moi se dégrada de jour en jour malgré mes attentions et efforts quotidiens pour lui prouver mon amour.

Une fois, une de mes tentatives pour entretenir la flamme se retourna même contre moi…

Je traitais le courrier dans le salon, quand j’aperçu ma femme qui m’observait depuis le couloir, discrètement pensait-elle.

Une idée me vint à l’esprit et je m’empressais de l’appliquer. 
J’écrivais rapidement une lettre d’invitation à un rendez-vous amoureux.
La femme de ménage aurait été chargée de remettre la lettre plus tard à ma moitié.

Je rigolais déjà de ma “créativité”.

Mais le plan échoua…

Me voyant rire seul, elle entra brusquemment dans la pièce, prête à découvrir ce qu’il se tramait. 
Ne voulant pas révéler la surprise, j’éveillais ses suspicions…

Elle s’empara alors de l’invitation et un quiproquo extraordinaire s’en suivi.
Plus je tentais de lui expliquer, plus elle était persuadée que la bonne et moi avions une relation…

Ainsi, je fus contraint de licencier la femme de ménage en guise de “preuve”. 
Et, puisque j’avais visiblement beaucoup de temps libre à la maison, je dus dès ce moment m’acquitter de certaines tâches ménagères…

Malheureusement, cet épisode la conforta dans une paranoïa qui semblait sans limites…

Evitant de sortir et ne recevant plus de visite, je passais mes journées parmi les livres de la bibliothèque. Préoccupé par l’attitude de mon épouse, je cherchais des réponses dans les ouvrages de psychologie.

Hélas, mes trouvailles n’étaient guère encourageantes.
Son comportement devenait de plus en plus étrange et empreint de schizophrénie.

Parfois, elle venait me trouver dans la bibliothèque sans prononcer le moindre mot. 
D’autres fois, elle s’enrageait et tenait des propos confus et incensés, voire incompréhensible.

Elle était persuadée qu’il y avait une autre femme sous notre toit, que je la cachais, qu’elle finirait par la trouver et qu’alors, nous le regretterions.
Elle l’aurait entendu parler et rire avec moi plusieurs fois.

J’étais désemparé et j’avais quelque peu maigri ces derniers temps.
Je ne savais pas quoi faire pour retrouver mon amour d’antan.

Elle courait après un fantôme et sa personnalité s’effritait à chaque pas.

Ses paroles devenaient menaçantes. Et ce soir, pendant le diner, elle prit la décision de passer aux actes.

Alors que je finissais ma soupe, elle me dévisageait d’un sourire sinistre.
Cette fois, elle aurait surpris l’autre femme. 
Elle s’enfuyait, nu, de notre chambre où je me trouvais… me révéla-t-elle !

Sa voix avait un ton démentiel et mauvais.
Elle se mit à chuchoter. Comme partageant des confidences avec… elle-même.

Puis d’une manière complètement détaché, elle me livra les moindres détails de ma mort.

Elle avait empoisonné ma soupe !
Et elle attendait que j’avoue des infidélités imaginaires avant de rendre l’âme.

J’ignore ce qui me traversa soudainement. 
Mais je bondissais sur la démente en un éclair.
J’avais empoigné un couteau à beurre. 
Je le plantais à répétition dans sa chair avec une ardeur aliénée jusqu’à ce qu’elle arrête de se débattre…

J’ai bien peur qu’affolé par les derniers cris de ma défunte épouse, un passant n’ait eu le réflexe d’avertir les autorités…

Les sirènes s’invitent et troublent le silence… de mort. Pardonne-moi le jeu de mot.
J’ai encore la force de rire de la situation pendant que le poison s’insinue et m’accable de ses effets.

La vie me quitte et la police ne fera qu’une découverte macabre ici.

J’aurai tant aimé que ce stylo s’essouffle avant moi.

PS : Je te lègue par la présente tout mes biens, sauf cette demeure. 
Elle aurait apparemment été construite sur une partie du cimetière. Bien que la nécropole fut déplacé avant la construction de cette bâtisse, il est probable que certains pensionnaires furent oubliés et logent actuellement sous les fondations du domaine.
Je te connais assez superstitieuse.

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