Le miroir
La dernière fois que j’eus ce miroir de malheur entre les mains, je me promettais de m’en débarrasser.
Je l’offrais au premier vagabond que je croisais, convaincu que c’était là le meilleur choix. Je suis maintenant en droit de me poser des questions.
Après tout ce que j’avais du endurer à cause de cet objet…
Il aurait été plus juste que je puisse toucher une maigre consolation.
Si je m’étais douté, ne serait-ce qu’un seul instant, de sa valeur, jamais je n’aurais mis ma promesse à éxécution avec autant d’ardeur.
Peut-être, est-ce mieux ainsi…
Après tout, ce miroir est maudit.
Je l’ai appris à mes dépens.
Comme bien d’autres avant moi. Comme bien d’autres après moi.
Je n’oublierai pas la première fois où j’aperçu son visage dans le miroir.
Je me tenais droit devant la glace, et pourtant, un autre homme me faisait face, là, de l’autre côté.
Il était si expressif qu’il fut très facile de suivre les émotions qui s’enchainaient en lui. Il était manifestement très surpris et confus, mais la curiosité, les interrogations succèdèrent et prirent le pas rapidement.
Après une longue et méticuleuse étude de son côté du miroir, il revint me faire face.
Pour ma part, je n’avais pas bougé. Sceptique, je l’avais calmement observé, comme s‘il s’agissait d’un écran de télévision.
Lorsqu’il prit enfin la parole, je ne compris pas un traitre mot.
Sa voix était assourdissante et résonnait entre mes murs.
En m’égosillant à mon tour, je le priais de chuchoter avant que ma tête n’implose.
Nous parvinmes à instaurer le calme et quelques règles parmi le tumulte d’émotions et de questions que nous partagions.
Chacun notre tour, nous soulevions une interrogation, y répondions en premier avant de laisser l’autre s’exprimer librement.
De cette discussion, nous pûmes former quelques conclusions.
Nous étions entrer en possession de cet artefact plus ou moins de la même manière. Un inconnu le lui céda gratuitement alors qu’une connaissance me l’avait offert.
Ce miroir était une sorte de moyen de communication, au même titre que le téléphone. Il en existait donc minimum deux. Un chez lui et un chez moi.
Le miroir fonctionnait de manière “classique” si l’un de nous deux n’était pas présent.
Et nous vivions dans la même ville.
On découvrit quelques points communs et on se quitta après quelques rires.
Il était vraiment sympa.
De ce premier contact naquit, peu à peu, au fil des jours, une véritable amitié.
Nous devinmes pour chacun, l’interlocuteur unique pour partager une confidence, demander un conseil ou simplement discuter et se changer les idées après une longue journée.
Et c’est là que le bât blessse.
Un jour, alors qu’il riait aux éclats à une de mes blagues, je le hélais d’un “high five”.
Il s’éxécuta machinalement et en choeur, nous tapâmes le miroir au même endroit, au même moment.
Comme je l’avais tant secrètement espéré, nos positions s’inversèrent.
Je fus libéré de ce monde creux dans le miroir tandis qu’il y était à présent enfermé à ma place.
J’avais mentalement répété ce scénario des centaines de fois avant de le mettre froidement à éxécution.
Je tournais de suite le miroir vers le mur pour ne pas voir ce qui s’y passait. Je me sentais suffisamment coupable et je ne supportais plus la vue de ce maudit objet.
Il fallait au moins que je confesse la sombre vérité à mon pauvre ami.
Je me mis donc à parler suffisamment fort pour que cela résonne dans la geole de mon camarade :
- Le miroir a beau être retourné, je sais que tu m’entends et que tu ne comprends pas ce qu’il se passe. Ecoute-moi attentivement car ce que j’ai à te dire te permettra un jour de retrouver la liberté ! Je t’ai menti ! Ce miroir n’a rien d’un téléphone amélioré. C’est plutôt une cage… dans laquelle le temps n’a pas d’emprise. Il y a très longtemps, j’ai été piégé par la personne qui se trouvait de l’autre côté. Tu ne pourras pas en sortir seul et il est inutile de marteler la glace. Le seul moyen de s’échapper est d’enfermer quelqu’un d’autre. Il suffit que le miroir soit touché simultanément des deux côtés et au même endroit. La malédiction fera le reste… D’après nos malheureux prédecesseurs, ce miroir aurait été conçu pour punir un certain Narcisse. Il aurait été le premier à disparaitre de l’autre côté. Je ne sais malheureusement rien de plus mais je te promets de donner ce miroir à quelqu’un d’autre, que tu puisses sortir au plus tôt. Je te demande pardon. Adieu mon ami.
Après mon monologue, je retirais ma chemise et j’en recouvrais l’artefact maudit.
J’étais de retour chez moi.
Tout était à sa place.
Enfin !
Il ne me restait plus qu’une chose à faire.
Descendre dans la rue et donner le miroir au premier sans-abri qui croiserait mon chemin. Il serait forcément mieux dans le miroir que dans la rue…