Bourdieu et les coding-dojos

WTF is Pierre Bourdieu ?

Bourdieu est un sociologue français de la fin du 20ème siècle que j’ai découvert récemment sur le Slack d’Okiwi, la communauté bordelaise de développeurs.

Lors d’une conversation très animée à propos de la vision de Sandro Mancuso sur la gestion de sa carrière, Emmanuel Gaillot disait :

Le thème de l’individu entrepreneur de sa propre carrière (et responsable de la réussite ou de l’échec de celle-ci) est assez récent, même dans le milieu informatique. Et ce discours est porté par le système en place, pas par des éléments disruptifs. Sans rentrer dans la question de savoir si c’est intentionnel ou pas, ce discours a tout au moins la fonction de maintenir le système en place, en justifiant les inégalités comme quelque chose de normal / naturel, en ce moment sur le mode de « il y en a qui dorment et d’autres qui se réveillent ». Avant, c’était sur le mode « il y en a qui font ce qu’on leur dit et d’autres qui n’écoutent rien ». Avant encore, c’était sur le mode « il y en a qui sont forts et d’autres qui sont faibles ». 
 Quand on dit qu’il faut prendre sa carrière en main quand on est développeur, et que c’est d’autant plus important de le faire que c’est facile étant donné le marché, je nous invite à réfléchir à la position sociale qu’on occupe en disant ça : genre ? couleur de peau ? orientation sexuelle ? religion ? âge ? CSP des parents ? etc.

Peu de temps après, Romeu nous en reparlait lors de sa série de tweet sur la théorie de la sociologie de Bourdieu (ici en version article de blog).

Dans l’élan, je vous conseille la lecture de l’article wikipedia de Bourdieu.

Les principaux concepts de son œuvre sont :

  • le capital culturel
  • la centralité de l’habitus
  • l’hexis
  • le capital symbolique et la violence symbolique
  • un monde social où la violence symbolique, c’est-à-dire la capacité à perpétuer des rapports de domination en les faisant méconnaître comme tels par ceux qui les subissent, joue un rôle central.
  • un monde social divisé en champs où interagissent des agents

Le capital culturel

Bourdieu s’est beaucoup inspiré de Karl Marx dans ses écrits. Les deux sont d’accord pour dire que la différence de position sociale entre deux individus dépend directement de la différence entre leurs deux capitaux. Plus ton capital est important, plus ta position est dominatrice dans la société. La différence est surtout que Marx parlait essentiellement de capital économique (patrimoine, salaire, etc.) là où Bourdieu ajoute un autre type de capital : le capital culturel.

Ce capital culturel est l’ensemble des éléments symboliques que l’on acquiert en étant dans une certaine classe sociale. Il peut être incorporé (personnel), institutionnel ou bien objectivé (matériel).

Ça peut-être :

  • un goût pour la philosophie (incorporé)
  • des compétences (incorporé)
  • un diplôme (institutionnel)
  • une voiture de sport (objectivé)

C’est le capital culturel qui crée un sentiment d’identité collective et d’entre-soi, c’est potentiellement un frein majeur à l’ascension sociale d’un individu ayant énormément de capital monétaire. À l’inverse la possibilité d’acquérir grâce à des efforts colossaux un capital culturel important rend beaucoup plus aisée la possibilité d’une promotion, et donc d’un capital monétaire.

L’habitus

Au travers de sa socialisation et de sa trajectoire sociale, l’individu accumulera par mimétisme un ensemble de comportements, de réactions et de perceptions. Toutefois, l’habitus n’est pas un automatisme mécanique qui guide nos actions comme des rails guideront le tram citadin, il agit plutôt comme une grammaire de la langue maternelle. Et cette grammaire acquise par socialisation permet à l’individu de se constituer une infinité de phrases pour gérer ses situations quotidiennes, sans pour autant reproduire l’exacte même réaction à un évènement externe. 
 Ainsi, l’habitus est structuré car produit de la socialisation, mais également structurant car générateur d’une infinité de pratiques nouvelles. Il est donc d’après Bourdieu un ensemble de “structures structurées prédisposées à fonctionner comme structures structurantes”. L’habitus structure donc les pensées dans la société, pour peu que ses individus aient vécu une socialisation semblable au sein de leur classe sociale, et explique donc la similitude des manières de penser au sein de cette classe.

Cet habitus n’est pas immuable, la trajectoire sociale ainsi que de l’introspection peut tout à fait conduire à une évolution de l’habitus d’un individu. On peut conclure que l’habitus n’est pas un produit du libre-arbitre ni un produit de la structure, mais un mélange des deux qui structure chaque comportement et perception.

Ces prédispositions sont très générales, mais on peut citer des éléments factuels qui découlent directement de l’habitus :

  • la posture
  • le vocabulaire
  • les tournures de phrase
  • la capacité à rester calme ou à user de la violence

L’hexis

[L’hexis est] l’expression dans et par le corps lui-même, ou au plus près de lui, de cet habitus.

Il concerne donc la forme corporelle de l’Habitus, sa communication non-verbale, le ton de sa voix ou bien encore la cible du regard lors d’une discussion. Il représente aussi l’incarnation corporelle des structures sociales tel qu’elle apparait aux individus, et elle est particulièrement visible dans une situation d’inconfort. Imaginons un stagiaire un peu introverti en train de se faire sermonner par son manager parce que son travail n’avance pas :

  • il tremble
  • il bégaie
  • il regarde ses mains en parlant

Tous ces symptômes font partie de son hexis, qui ne sont que la manifestation de son habitus, qui lui a appris à se soumettre physiquement lorsque sa position sociale l’exige.

Dans un sens plus large, l’hexis implique aussi les styles vestimentaires, les coiffures ou encore les tatouages.

Bourdieu et les champs sociaux

Le concept de champ est, à l’origine, une métaphore inspirée de la physique qui apparente les univers sociaux à un champ électromagnétique : un électron soumis à ce champ participe au champ, il est à la fois agi et agissant et contribue à l’équilibre des conflits dont il est l’agent.

source : lien

Un champ est donc un système qui contient ses agents ainsi que ses positions sociales structurées en interne par des relations de domination. C’est donc une arène de relation de pouvoir, de domination où les agents se battent pour l’appropriation de différentes formes de capital, un capital étant ce qui est estimé par ses agents. Ça peut aller du capital culturel dont on a parlé précédemment au simple (mais vital) capital monétaire.

Les champs peuvent être disjoints, inclus ou exclus les uns des autres. Ils sont organisés verticalement et horizontalement et agissent de manière indépendante. Ils font donc office d’arène de lutte sociale.

Des activités se développent au sein d’un champ selon ses règles où chaque agent est un électron qui modifie à son échelle l’orientation, la forme, ou les valeurs de ce “flux”. À l’intérieur, la capacité à interagir avec ce flux dépend directement de l’habitus de chaque agent dans ce champ précis. Car vous avez dû y penser en lisant le paragraphe sur l’habitus, il dépend effectivement du champ dans lequel il est appliqué. Le champ bourdieusien des politiciens aura des normes sociales sensiblement différentes de celui des développeurs.

Il est à noter aussi qu’il est très difficile pour un groupe d’humains de construire un groupe libre de toute structure de domination, et que naturellement se créera dans ce groupe des relations de dominations et une échelle sociale.

Capital symbolique et violence symbolique

Le pouvoir symbolique est la structure de pouvoir tacite qu’on exerce les uns sur les autres inconsciemment.

Les propriétés qu’on attribue à du pouvoir symbolique peuvent être défini par :

  • un homme
  • blanc
  • grand
  • qu’on estime cultivé
  • qui occupe une fonction prestigieuse
  • qui porte un costume
  • qui est éloquent
  • et qui a des signes qu’on attribue à l’intelligence

À ça s’ajoutent les autres composants du pouvoir symbolique :

  • le capital économique
  • le capital culturel
  • le capital social

Plus un individu aura de pouvoir symbolique, plus il sera jugé (inconsciemment) comme étant puissant, et plus l’on s’y soumettra (inconsciemment).

C’est cette soumission inconsciente qui est pernicieuse. Cette structure de pouvoir (qui est donc une violence) n’est pas infligée par le dominant au dominé. Il est d’ailleurs fort probable que cette violence ne soit même pas perçue par le dominant, mais soit auto-infligée par le dominé. Nous sommes programmés pour réagir à ces caractéristiques et à nous y soumettre. Le terme peut vous paraitre fort, néanmoins il a été prouvé (notamment par Paul Piff, un sociologue de Berkeley) qu’on attribue beaucoup plus facilement sa confiance à quelqu’un qui affiche une classe socio-professionnelle plus élevée que la sienne.

Et pour retourner le couteau dans la plaie, l’individu dominant ne sera pas équipé pour comprendre ce problème (il n’a jamais eu de problème à prendre la parole en public ou à trouver un travail -> “c’est pas si dur”) et n’éprouvera donc pas d’empathie pour ceux ayant moins de pouvoir symbolique.

Maintenant ça ne fait pas tout.

Voici un exemple d’homme blanc hétéro en costume qui n’a pas énormément de violence symbolique, même s’il a du pouvoir symbolique de par son statut d’homme blanc américain hétérosexuel.

La violence symbolique est un mélange de l’habitus et du pouvoir symbolique.

Si quelqu’un avec une forte combinaison des formes de capital travaille avec un individu moyen dans ces aspects. Il se créera naturellement une structure de domination entre les deux individus. Et la qualité perçue du travail sera naturellement plus élevée chez celui qui a un pouvoir plus élevé.

Et moi là-dedans ?

Parlons maintenant de comment tout ça s’applique à nous et à nos coding-dojos.

Notre champ bourdieusien

Il est évident que le champ qui nous intéresse est le champ des développeurs, des codeurs. Ce champ est un sous-champ des acteurs de l’informatique, et possède des sous-champs tels que les développeurs front-end ou ceux qui utilisent des langages fonctionnels. 
 Chacun y occupe une place qui peut-être plutôt dominante, plutôt dominée, conservatrice ou bien innovante. Les luttes internes qui caractérisent notre champ sont entre autres :

  • quel est le meilleur langage ?
  • quelle est la meilleure méthode d’organisation ?
  • est-ce qu’il faut faire des tests ?
  • micro-services ou monolithe ?
  • vim ou emacs ?

Je suis sûr que vous êtes capables d’en imaginer 200 autres. Cette lutte interne se fait à coup d’articles, de missions de conseil, de livres, de Proof-of-concepts, etc.

Ensemble la communauté évolue, et selon l’habitus et le capital culturel, un agent est capable d’en influencer la direction. Il est important de noter que la capacité à influencer ces luttes perpétuelles dépend directement de chaque capital culturel. Si vous avez suivi jusqu’ici, c’est dû notamment à la confiance que vous attribuez naturellement et inconsciemment aux individus ayant un habitus plus élevé que le vôtre.

L’espace social des développeurs

Bourdieu décrit une forte corrélation entre les positions sociales et les pratiques sociales. Dans notre cas, on voit facilement que ceux qui sont en haut de l’échelle sociale sont par définition ceux qui agissent le plus sur le champ bourdieusien des dévelopeurs.

Je vois plusieurs profils de développeurs qui influencent fortement la communauté :

  • ceux qui donnent des présentations dans des conférences
  • ceux qui écrivent des livres et des articles
  • ceux qui animent et organisent des conférences ou des ateliers avec la communauté
  • ceux qui codent en open-source
  • ceux qui coachent des équipes
  • ceux qui managent et/ou mentorent des développeurs juniors
  • ceux aussi qui lisent des livres ou des articles

Ces individus n’ont pas un talent inné pour la littérature technique et n’ont sûrement pas subi de formation dans l’ évènementiel non plus. Par leur socialisation au sein de notre champ, ils ont acquis des dispositions culturelles au contact d’autres individus. Ils ont écrit parce que leurs pairs et leurs mentors écrivaient, et que ça semblait la norme sociale.

Avez-vous déjà entendu au travail : “Lui, c’est un mauvais développeur, il ne fait pas de veille”. Vous êtes alors dans la situation où votre capital culturel vous encourage à travailler en dehors, et quasi-inconsciemment vous vous sentez supérieur à un individu n’ayant pas acquis les normes sociales de notre champ.

Une autre violence symbolique qu’on rencontre extrêmement souvent est le tartinage de référence culturelle commune. Voici un exemple très parlant. Ici, je fais une référence à un livre très connu en informatique, notamment parce qu’il est fondateur du mouvement Domain-Driven-Design. En faisant cela, je m’attends à ce que ceux qui me lisent et me comprennent trouvent la référence rigolote. C’est une blague que ne peuvent comprendre que ceux qui sont à l’aise avec ce sujet et qui partagent les mêmes références culturelles que moi. 
 Le résultat est sans appel, le tweet est liké et retweeté plusieurs fois et est apparu plus de 1900 fois dans des timelines différentes. Si vous faites l’effort de parcourir les profils qui ont interagi avec, vous trouverez des CTOs, des organisateurs de confs, des écrivains, des speakers et des architectes. Autant le dire honnêtement, ce type de communication est un ventilateur à violence symbolique, où je fais jouer à fond l’entre-soi des “connaisseurs” que je fréquente.

Et les coding-dojos alors ?

Quand je suis arrivé à OCTO Technology, un midi par semaine et un soir par semaine se déroulaient des coding-dojos. 
 C’était une activité de groupe sur le temps libre où l’on s’entrainait à résoudre des problèmes informatiques simples en faisant tourner le clavier 8 minutes par personne. L’idée était de s’entrainer à pratiquer du Test-Driven-Development ainsi que découvrir de nouveaux langages.

Je ne m’étais jamais posé la question de pourquoi je ressentais le besoin (et un certain plaisir) à participer à ces ateliers. La raison était que je voulais investir de mon temps pour progresser sur des sujets techniques, et pour découvrir des nouveaux langages. Avec le recul, il m’apparait 4 ans après que je souhaitais surtout imiter ce que je voyais dans mes pairs et mes mentors, et que cette participation était un moyen pour moi de socialiser et d’apprendre les aptitudes, les techniques et les réflexes de développeurs plus expérimentés, c’est à dire d’augmenter mon habitus.

Une fois déménagé à Bordeaux, je décidais d’animer les coding-dojos de la communauté Okiwi. Mon désir était de participer à la communauté, de transmettre cette pratique du Test-Driven-Development et du code propre. L’autre effet positif était que cela me permettait de m’entrainer à donner des formations. Encore une fois, on peut observer ça par le prisme de notre espace bourdieusien. Je réutilisais ce que j’avais appris en participant aux ateliers de coding-dojos, je propageais à mon tour les conventions et rituels sociaux que j’avais observé chez OCTO. De fait, j’augmentais mon statut social relatif à notre champ -> je devenais un animateur de conférences ou d’ateliers.

Et maintenant, ça change quoi ?

Une caractéristique de notre communauté me choque depuis la lecture de l’article de Romeu (lien) sur Bourdieu. C’est la propension qu’on a à démontrer notre capital culturel à chaque occasion. Voici les situations que j’ai rencontrées récemment :

  • Lors d’un pair-programming pour résoudre un problème avec un dév junior Java, un architecte dit “Tu vois ça je le ferai hyper facilement en Scala avec du pattern matching”. C’est bien, tu dis à tout le monde que tu codes en Scala, et tu cites des concepts que le développeur junior ne connait pas. Mais bien sûr tu ne l’expliques pas.
  • Lors d’un coding-dojo avec des développeurs de tout niveau, un senior s’exclame “Ahah, ça serait jamais passé si on avait appliqué les calistheniques”. Il a peut-être raison, mais inconsciemment il utilise son capital culturel pour imposer son statut social supérieur. Monsieur a lu des livres, Monsieur est habitué à faire des katas.
  • Du name-dropping de semi-célébrité de notre champ : “Comme le dit mon ami Sandro Mancuso, …” -> Je fréquente des gens très haut sur notre échelle sociale des développeurs. Variante : “Arnaud s’y connait beaucoup à ce sujet” “Arnaud qui ?” “Ben Arnaud Bailly”.
  • “Tu devrais faire des katas pour apprendre un langage” -> il est sous-entendu que si tu n’en fais pas, tu ne progresseras pas.

Toutes ces situations sont des situations réelles que j’ai rencontrées très récemment, et j’ai très sûrement loupé la majorité de ces élans d’étalage de capital culturel qui sont tous des exemples de violences symboliques entre dominés et dominants de notre champ.

Donc suite à tout ça, je prends des décisions, je vais ajouter des règles à mes coding-dojos:

  • Empêcher fermement toute énonciation de mot-clé, de concept ou de nom qui n’est pas expliqué directement. On ne cite que ce qu’on explique, et on limite au maximum la situation où un ou une développeuse avec un habitus plus faible se sent contraint de demander l’explication d’un terme, ou pire lorsqu’il ou elle n’ose pas demander d’explication.
  • Ne pas citer d’autres langages quand ce n’est pas utile.
  • Ne pas s’imposer aux autres en leur disant quoi faire, ne pas leur couper la parole.

Conclusion

Nous vivons dans un système qui, consciemment ou pas, cultive cette hiérarchie sociale et exerce un pouvoir de violence symbolique qui contribue à la légitimer. Pour la combattre, il est nécessaire de comprendre les mécaniques sociales qui sont à l’œuvre et de les mettre à nue.

Sources :

http://ressources-socius.info/index.php/lexique/21-lexique/37-champ https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Bourdieu https://en.wikipedia.org/wiki/Field_%28Bourdieu%29 https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC3093479/ http://enfolding.org/theorising-practice-ii-habitushexis/ https://www.academia.edu/4808608/Le_concept_de_champ_litt%C3%A9raire_chez_Pierre_Bourdieu http://1libertaire.free.fr/BourdieuConcepts.html