Les stories pires que les likes ?

Stef Espasa-Tudo
Jun 19, 2017 · 6 min read

En 2015, je faisais l’apologie de Snapchat et de ses stories, un format prônant la liberté du partage au détriment du jugement généré par le diktat du “like” et des commentaires. Mais ce que les stories provoquent sur nos comportements, c’est pas encore pire en fait ?

Kevin Systrom, le bienveillant.

Voilà ce que le CEO d’Instagram a déclaré en Août 2016 au lancement d’Instagram Stories (la jolie copie de Snapchat) :

“On a besoin d’avoir un endroit où on peut se sentir libre de poster ce qu’on veut sans cette peur constante de savoir si quelqu’un a liké ou pas. Cette absence de feedback est importante pour Instagram parce que cela offre un contrepoint au fil d’actualités, un espace extrêmement stressant où tout tourne autour de cette question : est-ce que j’ai eu assez de likes ?” Source méga pointue.

Bon, même si j’écrivais à peu près la même chose y’a 2 ans, je ne suis pas certain que “notre” argument tienne en réalité 100% la route, surtout quand il est balancé dans une espèce de fausse bonté envers toute une génération genre “oyez on a trouvé le remède contre ce qui vous angoisse sur les réseaux sociaux”.

Le “like” tue.

Bien entendu, tout le monde s’accordera à dire que la quantification de “like”, de “RT”, sur ses partages, est un modèle qui peut faire mal, c’est trop pesant, on ne veut plus de ça, laissez-nous tranquille.

Chez les 13 - 30 ans, et depuis un moment maintenant, on se montre énormément via les stories (je ne vais pas vous sortir de chiffres relous, tout est là), à tel point que la story est devenue un usage commun voire central en termes de partage de contenu.

Les géants l’ont bien compris, Instagram Stories bien sûr, qui fait la nique au petit fantôme jaune en termes de membres actifs, mais aussi Facebook & Messenger qui tentent (très difficilement) de se faire une place au soleil, et encore plus flippant, Snapchat et ses lunettes “Spectacles” pour ancrer encore plus l’usage (Black Mirror S1E03 / S3E01).

“Tu filmes là ?” -”Non t’inquiète”

Donc ok, c’est un usage plus que démocratisé, mais nourrir sa story frénétiquement, ça soulage réellement VS. les likes & co ?

Oui ça soulage, mais de la même manière que ça soulage un camé de prendre sa dose, donc la notion de soulagement est assez biaisée.

Il faut participer au marasme, ne pas être sur la touche, ne pas se faire oublier. J’exagère sûrement, mais je crois sincèrement en une évolution du fameux concept de FOMO (Fear Of Missing Out) vers un FOBMO (Fear Of Being Missed out) avec ce qu’engendrent les stories intempestives sur notre inconscient.

Je m’explique, à mon sens cette énorme quantité de quotidien partagé nous met face à une pression beaucoup plus importante que celle des contenus “à l’ancienne” que sont les photos Insta, les publications Facebook ou nos tweets rigolos, qui certes, nous confrontent à cette notion de performance dictée par le like & cie, mais nous laissent encore cette option d’être dans une stratégie de diffusion “best of”, et donc plutôt ponctuelle, de nos vies respectives.

Sauf que les stories, c’est notre vie, tout le temps, partout.

Et là se pose une vraie question : ok pas de like, mais pas de pression pour autant ? Cette notion de mise en vitrine en flux tendu de nos vies (et si possible d’une vie bien cool, variée, pleine de reliefs & entourée de gens biens) n’est-ce pas diaboliquement pire pour le créateur comme pour le spectateur ? Mettre en avant une vie routinière ou ne rien mettre en avant du tout, n’est-ce pas s’exposer de manière encore plus directe au jugement dernier à l’ère des réseaux sociaux : le fameux “il a l’air d’avoir une vie de merde lui…” ?

Salut j’ai trop de potes et je suis dans la plus belle ville du monde.

La story exacerbe ce phénomène de “comparaison de lifestyle” en l’inscrivant dans une réalité palpable.

Une étude de la RSPH (Royal Society for Public Health) menée auprès de 1500 adolescents constate un phénomène : « Le fait de voir en permanence des amis en vacances ou sortir peut amener les jeunes à se sentir exclus alors que d’autres profitent de la vie. Ces sentiments peuvent provoquer une attitude de « désespoir par comparaison » chez les jeunes ». L’étude analyse ainsi : « Les attentes irréalistes provoquées par les réseaux sociaux peuvent pousser les jeunes à des sentiments de gêne, de mauvaise estime de soi et une recherche de perfection qui peut prendre la forme de troubles d’anxiété. »

La vision de la RSPH là dessus ? Assez poussiéreuse : Instagram et Snapchat sont des réseaux d’image et constituent donc à peu près le même problème que les magazines de mode : les corps sont beaux, les dents sont blanches, les voitures sont grosses = jalousie et mal-être pour la personne exposée.

Sauf qu’à mon sens “le jeune” est aujourd’hui assez lucide et expérimenté dans son usage des réseaux sociaux pour savoir à quel point la mise en scène est présente au sein des publications Instagram / Facebook “classiques” de la plupart de leurs amis ou influenceurs préférés.

Seulement les stories elles, ne trichent pas, elles sont bien souvent faites à la volée et racontent un présent, un vécu immédiat. S’il s’avère que la journée d’un autre, mise en avant via 10–15 stories à la suite, paraisse complètement DINGUE et que le spectateur un peu fragilus la consulte seul, en fin de journée de taff, affalé dans le canapé de son studio fadasse, l’impact est décuplé.

Ah bah bravo les réseaux sociaux BRAVO !

Et puis le pire dans tout ça, c’est que c’est cette angoissante compétition, génère ce voyeurisme globalisé et donc, le succès du format.

La facilité déconcertante avec laquelle une story est mise en ligne, combinée à ce principe de compétition inhérent aux réseaux sociaux, n’a fait qu’alimenter la vitrine collective avec 10 fois plus de contenus. La course à celui qui aura la vie la plus palpitante est donc plus que jamais d’actualité.

“Ma vie est-elle assez cool ?” -> “Allons voir celle des autres pour s’en rendre compte” -> “Hum ouais pas mal son ceviche mais mon burger en terrasse il était chanmé aussi ce midi” -> “Ah, elle était en Corse elle aujourd’hui ?” -> “Ptin faut vraiment que j’me barre d’ici moi aussi” (…)

Après bien entendu c’est un schéma assez caricatural (quoique), tout le monde ne se prend pas autant le chou, il n’empêche que le phénomène existe et qu’il est sans fin. Pour autant, si ici le like n‘a pas lieu d’être, la pression sociale naît, je crois, de la surenchère des stories, dont découle le concours des expériences quotidiennes.

Donc quand le CEO d’Instagram nous dit que les stories libèrent les jeunes de la pression sociale provoquée par les réseaux sociaux, ça semble un peu rapide.

Vous avez oublié un truc les gars.

Le phénomène d’anxiété lié aux réseaux sociaux est réel et s’accélère : beaucoup d’organismes de protection, à l’image de la RSPH, suggèrent des mesures pour lutter contre les dérives. La méthode consisterait à appeler les utilisateurs à identifier les profils à risque pour les guider vers un service d’aide approprié. Par ailleurs, ces institutions tentent de mettre en place des restrictions à l’égard des photos retouchées, dans un but préventif. Est-ce le bon combat à mener pour calmer le phénomène ? Pas sûr.

On verra où ça nous mène.

Stef Espasa-Tudo

Stef Espasa-Tudo

Written by

Manager Social France @Netflix. Passé par Fred&Farid, Ogilvy Paris & Marcel. Passionné par la sociologie et l'étude des comportements social media.

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