Des activateurs à la place des décideurs

L’arrivée de candidats d’un nouveau genre, militants du renouveau démocratique, et plus ou moins liés au mouvement des civic techs, est l’expression d’une contestation organisée de la représentation des citoyens par la voie électorale. Réapparaissent ainsi les thèmes de la démocratie directe, du tirage au sort, et du mandat impératif que la démocratie représentative avait enterré depuis belle lurette. Les candidatures de laprimaire.org pour les présidentielles et du groupe #Mavoix pour les législatives posent assez directement ces questions. Si “la démocratie ne consiste pas à élire ses maîtres” comme l’a si souvent répété Étienne Chouard, alors à quoi les gouvernants vont-ils servir ? D’abord, en a-t-on vraiment besoin ? Et quel sera le rôle des élus du renouveau démocratique ?

Les élus de la commune de Saillans ont donné une première réponse à la question. En rupture fondamentale avec la figure installée de l’élu décideur, ils ont mis en marche des élus animateurs du débat public en puisant dans les savoir-faire de l’éducation populaire. Aux marges de la culture, ce mouvement de l’éduc-pop que l’on voyait ringard et exsangue, merveilleusement auto-caricaturé par Franck Lepage, paraît avoir trouvé des raisons de remonter à la surface. Ainsi, l’adjointe au Maire de Saillans, Sabine Girard propose une nouvelle vision du rôle de l’élu dans une formule limpide : « Nous avons été élus pour organiser le débat public ».

Il faut prendre la mesure de ce changement de perspective. Les citoyens sont nombreux à contester l’oligarchie, le phénomène de l’entre-soi des élites qui organisent une parade de changements de fonctions interchangeables au sein de cercles étroits de hauts fonctionnaires, d’élus et de membres de clubs genre « Le siècle ». Pour autant, sont-ils prêts à entrer dans un monde de représentants sans programme, sans étiquette positionnée sur l’axe droite gauche ? Dans le groupe #Mavoix, on dit que le député appliquera ce que les citoyens actifs diront, c’est-à-dire que la subjectivité personnelle du député #Mavoix n’aura pas à intervenir dans la confection de la loi. Les élus de Saillans ont choisi, à de nombreuses reprises, de taire leur opinion personnelle pour ne pas polluer le débat qu’il souhaitait faire émerger et ils ont préféré assumer des fonctions de facilitateur de l’expression collective. C’est un changement radical de la posture de l’élu, centré sur l’éthique et sur l’intelligence collective, mais sans engagement a priori. La formule de Sabine Girard, et c’est sa force, est faussement anodine, elle donne d’abord une impression d’abandon du pouvoir, alors qu’il s’agit d’une tentative de faire émerger un pouvoir populaire par un repositionnement visible de la fonction des élus.

Faire émerger la volonté générale au lieu de la supposer : l’essentiel du travail de l’élu

Cette délicate question du rôle des élus est au cœur des difficultés rencontrées dans la mise en œuvre des procédures de concertation, de démocratie participative ou des budgets participatifs par exemple. La participation organise une sollicitation d’avis mais reste bridée par l’obligation légale de réserver la validation à l’organe officiel. La légalité ne connaît que l’assemblée délibérante pour décideur. Peu d’élus sont aujourd’hui prêts à assumer comme Pascal Clouaire, le maire adjoint chargé de la démocratie à Grenoble, l’idée que si on demande aux citoyens de participer et de s’engager pour prendre du pouvoir d’agir, cela a bien pour conséquence que les élus perdent du pouvoir de décision (1). Mais est-ce que, en démocratie, le pouvoir est dans la décision ? Ou, si le pouvoir est populaire, c’est que peut-être les gouvernants font autre chose ? Chez les pirates, grands précurseurs des communautés démocratiques modernes, tout le monde est d’accord sur la destination, le capitaine organise les débats et il ne tient pas forcément le gouvernail de pilote. Autrement dit, les élus de Saillans ouvre une voie en refondant leur rôle d’élu sur une mission : faire émerger la volonté générale. Au lieu de supposer le contenu de la volonté générale, ou d’en tordre la présentation au gré d’un positionnement idéologique pré-calibré, ces élus démocrates admettent qu’ils ne la connaissent pas, qu’elle ne se connaît pas elle-même, qu’il faut la faire émerger et que c’est l’essentiel de leur travail d’élu. Quand Jo Spiegel parle des concertations qu’il anime dans la maison des citoyens de Kingersheim, il fonctionne avec le même principe de modestie du leadership.

Notre système politique contemporain combine la démocratie représentative légitimée par l’élection et la pyramide étatique avec une hiérarchie statutaire légitimée par le concours d’entrée. « La fusion du pouvoir d’administrer et du pouvoir de décision, qu’ils redoutaient plus que tout, dépossède les citoyens de leur souveraineté au profit d’un groupe étroit d’experts » écrit André Burguière. « Ils », ce sont les grecs de l’Antiquité, la démocratie antique s’est construite contre la figure de l’expert gouvernant. Aujourd’hui, l’exécutif est le cœur du pouvoir. Mais on ne comprend sans doute pas grand-chose à la dynamique du système si l’on perd de vue la triangulation à l’œuvre entre l’élu, l’électeur et l’expert. La réalité du système, c’est que l’élu occupe la place centrale en s’appuyant alternativement sur l’électeur et sur l’expert, sa puissance repose sur sa capacité à faire écran entre les sources de la combustion. Il peut dire non aux électeurs au nom de l’expertise, puis il peut dire non aux experts au nom de l’exigence électorale. Expert devant l’électeur et représentant démocratique devant l’expert… Il ne s’agit pas d’équidistance, mais de contrôle du labyrinthe institutionnel qui assure le mélange entre le carburant et l’oxygène du moteur politique.

Activer le citoyen

Cette mécanique fondée sur un contrôle centralisé d’un nœud opaque ne fonctionne plus très bien. Premier point, l’élu n’est plus un expert crédible auprès des électeurs. Deuxième point, les experts sont devenus moins contrôlables : ceux qui proviennent des institutions publiques sont certes soumis au travers des pouvoirs d’employeur, mais la technicité des compétences a proliféré, ils sont désormais diversifiés, et ils proviennent souvent également d’institutions ou d’entreprises internationales plus puissantes que les états. Ces cloisonnements sont de plus en plus difficiles à maîtriser, c’est le troisième point et le plus déterminant, la société a évolué profondément vers un recul du modèle autoritaire fondé sur la morale et l’obéissance. Dans les familles, dans le travail, dans toutes les relations sociales : la décision est davantage partagée et en permanence, l’élection ne suffit plus à la démocratie ! L’électeur considère que la délégation par le suffrage le rend inactif, que l’intermittence démocratique au travers de la procédure électorale ne fait plus sens et, pis, que l’exercice du pouvoir politique n’a plus qu’un rapport lointain avec les promesses électorales qui n’engagent que ceux qui les écoutent.

Le citoyen doit devenir plus actif, mais comment le rendre plus actif ? Telle est l’amorce intellectuelle centrale du renouveau démocratique. Sortir de l’intermittence électorale, rester dans une ouverture continue… Les mots ont un sens, Podemos (Nous pouvons en espagnol), et rappelons-nous du slogan “Yes we can”. Mais ce n’est pas facile, le community organizer Obama a su mobiliser l’engagement citoyen durant la période électorale, mais au-delà ? Et Podemos connaît aujourd’hui quelques hésitations de stratégie, depuis qu’il est entré dans l’arène institutionnelle.

Il y a quelques pièges simples à éviter et quelques apprentissages à faire. D’abord le désir de citoyenneté active est encore mélangé de réflexes anciens, et il n’est pas facile de muter d’un monde d’obéissance civique à un monde de créativité démocratique. Les blocages ne sont pas que du côté des élus, la population et les militants également doivent faire évoluer leurs registres. Autoritaire et protestataire sont les deux faces de la même pièce politique usée qu’il s’agit de balayer : il faut penser autonomie, réduire l’idée même de programme politique centralisé et prédéterminé, prendre du recul à l’endroit du spectacle des tribuns, se méfier de tout ce qui encourage à attendre le grand soir en faisant perdurer l’inactivité citoyenne. Ce sont des évidences logiques, mais encore faut-il en prendre conscience et trouver le chemin d’autres formes d’engagement citoyen.

Ces autres formes d’engagement existent, et pas seulement dans la rhétorique politique, on les voit même fleurir dans tous les domaines (jardins partagés, AMAP, nouvelles méthodes de distribution de la consommation, chantiers participatifs, éco-hameau, écoles alternatives, crowdfunding, monnaies locales, etc). Ces engagements ont encore du mal à faire système en raison de leur dispersion et des contraintes imposées par le modèle industriel de production et de consommation qui est soutenu par la réglementation publique. L’idée que les citoyens doivent se réapproprier de l’autonomie par le niveau local est cependant de plus en plus perceptible.

Pour que le citoyen devienne actif, il faut apprendre par des passages à l’acte, que ceux-ci soient petits et qu’ils se multiplient. Le passage à l’acte enclenche une rupture avec la pureté idéologique stérilisante en même temps qu’il engage, c’est un bon médicament contre le refuge protestataire. Il est temps de penser la politique comme une pratique sociale, de réduire le fantasme pour donner plus de place au plaisir — ou le contraire, c’est pareil. Céline Alvarez écrit que les enfants apprennent par leurs « expériences actives en faisant des prédictions » qu’ils vérifient, qu’ils ajustent et qu’ils précisent progressivement. Serait-ce différent pour les grands ? « L’être humain apprend en faisant et non en écoutant (…) mais il n’est pas pour autant prédisposé à apprendre seul (…) mais avec l’aide de l’autre » (2). Pour l’instant, le renouveau démocratique a besoin d’engager les gens dans une autre vision de la politique pour qu’ils deviennent acteurs, et reconnaissons que nous avons besoin de pédagogues et de modestie pour apprendre, par les essais, par le jeu éventuellement, dans la coopération avec les autres… et donc les recommandations pédagogiques pour le niveau maternelle ne sauraient nous humilier, merci Céline ! Surtout, retrouvons le plaisir de la créativité dont la démocratie représentative nous a tant frustrés.

Quatre repères pour une prise en mains politique

Ensuite, l’apprentissage amène assez vite quelques découvertes. Voici les principales :

1 — Dégonfler le fantasme du pouvoir. Partager la décision est généralement un soulagement. La plupart des gens aiment davantage la reconnaissance sociale que le pouvoir. La décision solitaire peut être un plaisir, mais en réalité peu de gens aiment vraiment ça parce qu’il faut assumer un risque de se tromper et que le choix ferme la porte aux opportunités abandonnées. Dans notre société dominée par le salariat et la consommation, l’expérience de la décision est faible, c’est probablement la source principale du fantasme sur les élus politiques actuels.

2 — Articuler le savoir des experts avec la volonté générale. La qualité d’une décision dépend souvent essentiellement de la qualité de l’expertise. Le problème de l’expertise, c’est qu’elle est protéiforme et difficile à identifier. Les décideurs cherchent à limiter l’incertitude et à être rassuré sur la pertinence de leurs projets : mais un bon expert est souvent contrariant. Il va mettre en évidence les failles du cadrage du projet, il fait découvrir des enjeux nouveaux et pas toujours faciles à communiquer. L’expert déplace presque toujours la perception de la limite entre les éléments techniques certains ou objectifs et les éléments subjectifs. Il est très important que l’expert expose l’étendue de son savoir-faire et sache bien préciser ses limites. Un projet nécessite fréquemment plusieurs expertises qui aboutissent à des conclusions partiellement contradictoires. La plus grosse difficulté de la décision collective est de faire partager la limite entre les éléments objectifs ou techniques d’un dossier et la part qui doit rester à la subjectivité. Le côté technique appartient aux professionnels, mais attention, il est souvent essentiel et il peut se loger à n’importe quel étage du projet, de l’idée initiale au choix des options de mise en œuvre. L’autre côté, le reliquat subjectif, appartient en démocratie à tous les individus affectés par la décision et doit être soumis au principe d’une personne égale une voix. Ce partage entre les données objectives définies par les professionnels, maîtres de l’art, de la science et du savoir-faire, et le subjectif où rien ne permet de pondérer la valeur des participants à la décision en raison de l’égalité intrinsèque des individus, est la clé de voûte du travail démocratique. Le rôle majeur des représentants (élus ou tirés au sort) est de mettre en valeur la limite entre les données objectives pour lesquelles on doit faire confiance aux professionnels et les données inconnues subjectives qui reviennent à la volonté générale. Cette clarification permet à la volonté collective d’émerger et de se différencier de l’opinion des ignorants.

3 — Les élus doivent conduire la recherche de la volonté générale. De nombreux élus pensent aujourd’hui que l’élection leur octroie le pouvoir de décider en fonction de leur subjectivité personnelle, et ils font un usage arbitraire de leur mandat. Il peut y avoir en démocratie des arbitrages, c’est-à-dire des procédures d’organisation du débat, mais aucun transfert de capacités arbitraires. L’imaginaire actuel selon lequel le vote traduit une capitalisation des volontés individuelles est un dévoiement du principe de l’égalité démocratique des personnes, une négation de leur singularité et finalement une destruction de la recherche de la volonté générale. Toute personne doit pouvoir prendre une décision importante dans l’urgence. Mais la concentration des pouvoirs par la bureaucratisation des services de l’État a engendré l’hypertrophie de l’exécutif au détriment des assemblées sans parler des citoyens. Pour illustrer, rappelons que la France est actuellement en état d’urgence depuis le 26 novembre 2015 et jusqu’au 15 juillet 2017. Le fond du problème, ce n’est pas tant la gestion administrative et la sécurité que le renoncement à la recherche de la volonté générale. Les décisions sont à la remorque de la machine administrative Au contraire, les nouveaux démocrates doivent porter l’ouverture des questions stratégiques au public, et contrer la tentation de les étouffer pour dissimuler leur absence de maîtrise. Aujourd’hui, les responsables politiques sont incapables de révéler leurs incertitudes, ils cachent cette misère et il n’est pas certain non plus que le public soit prêt à admettre le renoncement à l’omniscience du politique qui a réponse à tout. La reprise en mains politique passe par le franchissement d’un tabou : non seulement il faut exprimer l’incertitude, mais encore préciser la limite des certitudes. En même temps, l’ego dépassé, on entre dans le simplissime : on motive la ou les raisons de décider.

4 — Débureaucratiser l’état et l’ensemble du secteur public. C’est l’autre face de la recherche de la volonté générale, les élus doivent se dégager des procédures administratives, rechercher la simplification et renoncer à la folie du contrôle pyramidal. Les élus actuels sont tellement dans la confusion des pouvoirs entre leur rôle, celui de l’administration et des experts, qu’ils en sont tous devenus plus ou moins TINA (There is no alternative). C’est le résultat de l’emprise de la gestion sur les élus. Ils ne font plus la loi, ils dirigent leur administration, ce ne sont plus les assemblées qui prennent des initiatives ce sont les exécutifs qui fixent l’agenda des assemblées réduites à avaliser les décisions d’élus toujours plus centraux et pyramidaux. L’élu contemporain, chef de l’exécutif, se trouve dans une contradiction fondamentale : il tient sa légitimité de l’élection, mais il est automatiquement placé au sommet d’une hiérarchie professionnelle administrative sans passer par la case du concours d’entrée et de la promotion professionnelle interne alors que le système hiérarchique des administrations se caractérise par sa verticalité, ses grandes dimensions, le grand nombre de niveaux et la complexité. C’est un monde d’autorité et de subordinations, l’antithèse éclatante de la reconnaissance de l’égalité intrinsèque des membres de la collectivité publique — quel que soit son niveau. Cela pose un double problème : est-ce que l’on va démocratiser l’administration, est-ce qu’un élu doit s’occuper de l’administration ou du débat public ? Les élus du renouveau démocratique devront trouver des solutions pour redessiner les structures administratives par métier, faciliter la collaboration en réseau des services nécessaires à l’action publique, qu’il s’agisse de plateformes numériques ou non, et proposer des méthodes d’évaluation et de négociation avec les agents publics qui impliquent les citoyens. Les élus qui veulent se consacrer à l’animation du débat public doivent se dégager des activités de gestion.

(1) Pascal Clouaire au Forum des usages coopératifs à Brest, 7 juillet 2016

(2) Céline Alvarez, “Les lois naturelles de l’enfant”, ed Les arènes, pp 70–72