La démocratie est une activité distincte de la politique

La superposition entre démocratie et politique crée de la confusion. Les deux notions recouvrent une approche de la réduction des conflits dans la société, mais elles sont très différentes. La politique est centrée sur des questions d’autorité et de contrôle, la démocratie sur une activité vivante de distribution et de diffusion des savoirs et des rôles. La démocratie doit contenir les institutions et non l’inverse, cela passe par un combat contre les appropriations privées qui détruisent l’expansion des savoirs et la Nature.

La démocratie se rapporte à un fonctionnement collectif égalitaire, où la lutte contre la domination est permanente, déterminée et inexorable. Souvent présentée comme un régime politique, la démocratie ne se limite pas à la politique et aux institutions publiques, elle concerne tous les rouages collectifs de la société, de la famille jusqu’à la gouvernance des instances de régulation mondiale. La politique et le management régulent avec des institutions, des textes et du droit qui sont des biens sociaux stables, hérités et transmissibles. Plus immanente que transcendante, la démocratie est une activité vivante, instituante de règles collectives et auto-gouvernée où le pouvoir est une relation plutôt qu’un patrimoine.

La politique et le management servent à faire faire aux autres, ils sont fondamentalement liés à un rapport de domination, à l’organisation de pouvoirs accumulés qui permettent de protéger et de contraindre. La politique se caractérise toujours par le contrôle d’un territoire avec une frontière distinguant le dedans et le dehors et par une concentration de pouvoirs qui permet d’augmenter la portée de l’action dans l’espace et dans le temps. Les institutions stabilisent les rapports sociaux, font reculer la violence et perdurer les compromis sociaux issus d’un rapport de forces daté. Le droit et les textes sont alors les instruments pacifiés de légitimité qui réservent la puissance par la complexité, et donc bien souvent l’accès réel à l’interprétation aux clercs et aux tenants de l’institution.

Une activité vivante contre le gaspillage d’énergie pour soumettre

Il n’est pas aberrant que les citoyens occidentaux de notre époque réclament plus de démocratie et rejettent la politique. Ils vivent dans des états-nations qui ne contrôlent plus directement, de manière indépendante, les conflits violents, ils ne protègent plus… mais leurs élites veulent continuer à bénéficier de l’obéissance des citoyens. L’institution, par définition, a un effet de survivance du rapport de forces sociales, en effet la loi a besoin d’une initiative pour être modifiée alors que le rapport de forces n’est jamais vraiment inerte. Plus la société est fluide, plus elle est en mutation, et plus la loi devient une oppression par l’écart grandissant entre l’activité vivante et auto-gouvernée potentielle et l’équilibre politique imposée par l’autorité en place avec ses codifications juridiques et ses moyens d’oppression. Les pouvoirs publics tendent à mobiliser toujours moins d’énergie pour protéger et toujours plus pour faire obéir, alors l’écart grandit entre le compromis collectif instituant la règle et l’évolution des relations réelles, la soumission anti-démocratique est en marche.

L’organisation de notre rapport au conflit joue un rôle central. L’autorité apaise, quelque soit la manière dont elle s’est constituée, mais elle ne sait pas par elle-même mesurer son épuisement, et le phénomène même de l’élitisme constitue une auto-destruction puisqu’il écarte l’accumulation des pouvoirs sur laquelle il se concentre de ce qui fait la valeur créative du pouvoir : la qualité vivante de la relation. Bien entendu, les sociétés et les individus, y compris les collectifs humains auto-gouvernés démocratiquement, ont besoin de se reposer. Il y a bien des aspirations contradictoires dans la société humaine entre le calme de la continuité répondant au désir de paix et le tumulte perpétuel des conflits du débat démocratique…

Dans notre culture, marquée par la concentration de pouvoirs sous le contrôle d’une autorité, nous avons spontanément beaucoup de difficulté à penser que la démocratie puisse être efficace quand la violence nous est imposée de l’extérieur par un adversaire qui refuse tout dialogue. En démocratie, il est en effet prioritaire de se mettre d’accord sur le contenu du désaccord, il s’agit de le circonscrire en faisant l’effort de comprendre l’autre et de reconnaître l’altérité irrémédiable. C’est la reconnaissance à la fois de la singularité et de l’égalité entre l’ego et l’alter ego. Dans la vision politique du monde, le constat du désaccord suffit et l’exercice de la diplomatie est incluse dans le conflit lui-même, comme la première étape pour faire aboutir ses intérêts. La nuance peut sembler faible, elle conduit en réalité à de lourdes conséquences.

La décision ne saurait provoquer de stress en démocratie

L’écart est dans l’importance accordée à la décision. La politique focalise beaucoup la notion de pouvoir sur la décision. En démocratie, où l’on peut concéder assez aisément et profondément temps que l’on se sent soi-même respecté, l’égalité du droit à l’expression est reconnue dans un débat ouvert, il est assez facile de faire des compromis et donc de décider ou de revenir vers la volonté populaire. Les institutions politiques multiplient les décisions formelles, la décision est en revanche beaucoup moins centrale en démocratie.

En politique, la possibilité de faire un débat ouvert sur le contenu du désaccord n’est pas acquis. Les motivations de la participation à la guerre sont un sujet permanent de discussion et d’incertitudes aux États-Unis et dans les autres pays occidentaux. Le secret ne porte pas seulement sur les moyens du combat, mais également sur les finalités du conflit, et donc on va négocier avec un nombre restreint d’interlocuteurs.

La première chose que les participants à l’espace de négociation veulent, c’est être à l’abri de toute écoute directe de ceux qui n’y participent pas. Cette approche du conflit vaut également pour la simple opposition locale. Il m’est arrivé personnellement d’expliquer, au bureau municipal, et en particulier au maire, qu’il ne fallait absolument pas distribuer le compte-rendu de cette instance à l’ensemble des membres de l’Assemblée municipale parce que, faute d’objectifs clairement définis et expliqués, de nombreuses interprétations du compte-rendu étaient possibles, ce qui est évidemment gênant quand la politique n’est pas définie par les électeurs mais au fil de l’eau par les décideurs de la municipalité puisque les doutes et les incertitudes apparaissent. Surtout quand l’opposition n’a rien d’autre à faire que dénoncer la majorité… Dans ces conditions, les membres du collectif décideur hésiteront beaucoup à s’exprimer à nouveau car les synthèses n’ont pas le même sens pour les participants et les non-participants au débat et apparaissent comme un exposé des failles et des faiblesses.

En démocratie, personne ne prend de décision à la place de quelqu’un d’autre. Si la politique est orientée par les citoyens eux-mêmes, on est en démocratie; les élus ont un rôle d’animateur du débat public et ou de recherche de la volonté générale, ils n’ont pas à décider ni à s’engager au nom des autres citoyens. La décision ne peut pas provoquer de stress en démocratie, puisque les représentants incertains de la volonté générale continuent l’investigation. Prendre une décision en démocratie est un aveu d’échec puisque les élus sont en charge de représenter. Cette formulation peut surprendre sans doute, parce qu’aujourd’hui les élus ont des pratiques que l’on croit démocratiques et qui ne le sont absolument pas. Les élus et les électeurs confondent rôle d’expertise et décision. En démocratie, on écoute naturellement des experts qui exposent des arguments, qui alertent, qui préconisent, mais les experts n’ont jamais à décider. Cette séparation des rôles est aujourd’hui la plus importante des séparations de pouvoir.

Bien entendu, la négociation fabrique de la hiérarchie, de l’inégalité. Mais elle permet la décision que la discussion publique ne permet pas forcément. Quelles peuvent être les causes de l’impossibilité de conduire le débat public ? La trop grande complexité technique ? Pas très crédible… Le plus fréquent, c’est plutôt l’agitation, le débordement des affects, la nécessité de calmer le jeu pour faire descendre la violence du conflit. La question se pose parfois avec autant d’intensité en interne qu’en externe ! Il y a un travail important à mener dans la société, à rebours de la communication et du langage publicitaire, pour que les gens puissent parler ensemble plutôt que déléguer le règlement de leurs conflits aux instances juridiques et ou aux élus (ceux-ci sont d’ailleurs souvent sollicités pour faciliter le dialogue dans la société). La délégation pour négocier peut avoir une fonction de clarification des enjeux et d’approfondissement des accords et des désaccords, mais cela reste en premier lieu un dangereux renoncement au débat public.

Les institutions : de la démocratie morte quand l’activité démocratique vivante ne les traverse plus

Ces dernières années, l’opposition entre le modèle pyramidal à l’horizontalité démocratique a été largement soulignée. Les démocrates défendent la stricte égalité de la voix de chacun, l’égalité intrinsèque de chaque être humain subjectif, donc une horizontalité totale dans la définition des finalités. Cela ne récuse pas l’accumulation de connaissances des experts pour la maîtrise des moyens, ni l’activité politique d’institutionnalisation organisatrice de la société. Mais les pouvoirs administratifs et instrumentaux doivent se centrer sur la création de moyens, non sur les finalités mais sans les oublier. La spécialité de la propagande de nos institutions vieillissantes est de polariser l’attention sur les moyens pour dissimuler toute intelligibilité des fins. Et surtout, l’auto-organisation doit être favorisée avec des communs qui ne concentrent pas tous les enjeux sociaux sur quelques institutions publiques et qui raccourcissent le chemin entre la fin et les moyens.

Le libre accès à l’information est une des différences les plus fondamentales entre l’approche politique et l’approche démocratique qui ne saurait accepter quelque privatisation du savoir que ce soit. Or, nous vivons aujourd’hui une progression considérable des moyens de diffusion de l’information avec l’informatique et le réseau internet et, parallèlement une privatisation galopante du savoir avec les droits d’auteur, avec les brevets logiciels et industriels, ou encore avec les instruments financiers et monétaires.

Bien évidemment, personne ne peut plus maîtriser tous les savoirs. Dans une société où le savoir est diffus, le pouvoir doit aussi être diffus, parce qu’on ne peut plus canaliser les relations des individus par des ordres sociaux. La définition du XVIIIème siècle de citoyens propriétaires est caduque, elle nous a conduit à survaloriser les arbitrages et la propriété privée capitaliste alors que nous avons besoin d’organiser les réseaux des usagers des biens communs que sont les savoirs, les techniques et la nature. Aujourd’hui, nous avons des complexités organisées à des fins d’appropriation, c’est une captation au bénéfice de la haute administration dans le secteur public, et son pendant dans le monde économique est le droit des affaires.

La démocratie ne peut plus se fonder essentiellement sur les tables de la loi maîtrisées par quelques-uns. La démocratie contemporaine repose sur une pratique généralisée de coopération et de diffusion des pouvoirs d’expertise, bien plus que par un contrôle populaire d’institutions tenues par une aristocratie qui tamise l’accès à leur gestion. La lutte inexorable contre la domination passe par une mise en cause radicale de l’appropriation privée des savoirs, y compris par la suppression du devoir de réserve des fonctionnaires quand cela correspond à une appropriation de savoir au bénéfice des élus. Les institutions politiques et sociales sont des structures qui ont accumulé de la puissance, elles ne sont pas mauvaises en soi, mais elles doivent être traversées par l’activité démocratique. Marx parlait du travail vivant des salariés et regardait le capital comme du travail mort. Nos institutions publiques sont des démocraties mortes, trop monopolisées par une élite spécialiste du filtrage, elles perdent toute leur valeur quand l’activité démocratique vivante ne peut plus les traverser.