Facebook : en couple, célibataire, mort.

Je me suis inscrit sur Facebook en 2008. Depuis sept ans, je publie des statuts étranges, des photos embarrassantes et des liens débiles. Une fois postés, je les ai aussitôt oubliés, mais pas Facebook. Il rend ces données accessibles à n’importe lequel de mes amis et elles deviennent immortelles. Pourtant je ne le suis pas. Alors que se passe-t-il après ma mort ? Est-ce que mon profil devient une sorte de tombe interactive, une interface avec la mort ? Est-ce qu’un profil numérique inactif peut perturber ou aider à faire son deuil ? Facebook a profondément modifié une expérience aussi personnelle et intime que la mort.

Lors d’un décès, Facebook propose deux possibilités : transformer en commémoration le compte Facebook d’une personne décédée après réception d’une demande valide. Ou, les membres de la famille proche peuvent demander la suppression du compte.

À ce jour, plus de trente millions de profils Facebook sont devenus des lieux de commémoration. Il existe une multitude personnes qui interagissent avec ces profils. Mais aucune norme autour de la mort et des réseaux sociaux n’est encore appliquée. Jed Brubaker explique que

« la génération Facebook aura plus d’expérience avec la mort que n’importe quelle génération avant. Parce que certaines personnes disparaissent naturellement de votre vie, sur Facebook vous pouvez tomber dessus et vous rendre compte qu’elles sont mortes. »

Pour retrouver un ami perdu de vue, j’ai checké son profil, c’est de cette manière que j’ai appris qu’il était devenu tétraplégique. Ce fût un choc, mais je ne l’aurai jamais su si je n’avais pas Facebook.

D’une certaine façon ces lieux de commémorations numériques n’ont rien de surprenant. Le culte des morts est considéré comme une caractéristique de l’espèce humaine et il est apparu avant l’écriture. Michaelanne Dye explique que la société occidentale suppose que les individus peuvent surmonter leur douleur en se détachant émotionnellement de la personne décédée. Dans beaucoup de civilisations, maintenir un lien avec le défunt est considéré comme une relation saine. Au Mexique par exemple, le jour des morts est une fête traditionnelle mémorable. Les autels privés sont couverts d’objets, de fleurs et de nourriture. Considérant cela, Facebook est pour certaines personnes, un moyen naturel de maintenir ce lien. D’un point de vue occidental, l’enterrement est considéré comme un moment où des personnes, à un instant précis et à un endroit précis, se réunissent pour faire le deuil d’une autre personne. Facebook détruit ce rituel culturel en maintenant une présence numérique avec laquelle il reste possible d’interagir.

Les murs « autels Facebook » se ressemblent. On y trouve un dernier adieu, des souvenirs partagés, ou une invitation aux funérailles. Il n’existe aucune norme sociale pour réagir face à un défunt sur Facebook, pour certaines personnes, les interactions virtuelles sont plus agréables. Elles sont moins douloureuses que de recevoir des commentaires ou messages de soutien de vive voix. Pour d’autres, qui ne seraient surement pas connectés au défunt sans Facebook, ils ont désormais la possibilité de réagir à la tragédie. Nous sommes tous allé consulter le profil d’un ami après avoir appris son décès. Mais certains cherchent à prouver, de façon morbide, le lien qu’ils entretenaient avec lui. D’autres réagissent de manière tellement émotionnel que ça ressemble à de la comédie. La famille ressent, à un moment ou un autre le besoin de supprimer la page du défunt.

La thérapeute Lisa Leonard explique que la douleur varie énormément pour chaque individu et qu’elle ne progresse pas de manière constante. Elle peut aisément identifier chaque étape du deuil (déni, colère, tristesse, résignation et acceptation) dans les fils Facebook. Mais d’après elle, les réseaux sociaux peuvent faciliter ce processus pour certaines personnes.

« Avoir la possibilité d’accéder au profil de la personne perdue peut être bénéfique. Cela permet de se connecter à d’autres personnes avec qui partager des souvenirs et ça peut-être une opportunité de dire « au revoir » de façon à amortir le choc et à se diriger vers la guérison. »

Une page remplie de souvenirs et de douleurs exprimées de personnes proches ou éloignées peut accompagner la famille. Elle peut se sentir soutenue et moins seule dans cette période difficile.

Il est difficile d’être en désaccord avec la légitimité d’un mémorial Facebook. C’est la même chose que désapprouver la façon dont un enterrement est effectué, c’est irrespectueux. Les questions morales et éthiques sont trop personnelles pour qu’elles mènent à un débat.

Mais la mort est un business et la transition numérique laisse croire qu’elle est indispensable dans ce secteur. My wonderfull life permet de planifier ses funérailles. L’utilisateur peut créer un livre numérique pour collecter ses préférences funéraires et ses grandes décisions avant sa mort. Il peut rédiger des e-mails livrés aux destinataires ou créer des épitaphes numériques pour les pierres tombales.

Une application Facebook intitulée If I die permet de publier une déclaration vidéo post-mortem sur Facebook.

Beaucoup de startups proposent un flash code gravé dans la pierre tombale. De cette façon, les promeneurs peuvent accéder à plus de contenu qu’un simple nom souligné d’une date. Une biographie, des photos ou vidéos qui disent plus sur la personne derrière l’épitaphe. Mais beaucoup refusent d’intégrer un gadget technologique dans un espace sacré. Ce genre d’exemple illustre parfaitement un marché prometteur qui se tue lui-même par opportunisme et manque de recul.

Plusieurs associations ont lancé des pétitions pour ajouter une option « décédée » que les amis et membres de la famille peuvent contrôler. Elles estiment que ça aiderait les visiteurs à ne plus poster des « Joyeux Anniversaire » ou des invitations à Candy Crush.

Les inscrits sur Facebook ne doivent pas être considérés comme des utilisateurs. Tout le monde a été concerné par ce sentiment d’impuissance et de tristesse en consultant des photos tout sourire d’une personne disparue. Je pense que Facebook devrait respecter à la lettre les intentions des familles sans imposer de barrières administratives. L’utilisateur devrait rester maître de ses données et décider ce qu’il en advient postmortem. Le contenu d’une vie est précieux et au cours de la notre on la confie à Facebook. Ce contenu prend subitement plus de valeur quand la personne a disparu. Il me semble essentiel de mettre en place un système permettant de sublimer ou de supprimer ce contenu lors d’un drame. Facebook touche à l’immortalité et je suis simplement curieux de voir ce qu’il va en faire.